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Philips Dreux : Lutte exemplaire contre les licenciements et trahison honteuse

Par Daniela Cobet (17 avril 2010)
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Suite à une trahison honteuse des syndicats de l’usine Philips de Dreux, à l’exception de la CGT, qui ont donné, en échange de 20 000 euros de plus d’indemnités, un avis sur le Plan Social qu’eux même avait considéré comme frauduleux quelques semaines auparavant, tout indique au moment où nous écrivons cet article que la lutte des travailleurs de Philips débouchera sur une défaite. Cependant, il faut regarder de plus près pour voir quelles étaient les conditions dans lesquelles cette lutte s’est développée, quels ont été les différents moments de celle-ci et les leçons qu’on peut en tirer.

La question est de savoir comment une lutte contre la fermeture d’une usine dans une petite ville de la région Centre, avec un nombre de salariés relativement faible, une moyenne d’age très élevée, un syndicat jaune (section FO) majoritaire sur l’ensemble du personnel, a pu avoir une projection nationale et envoyer des messages exemplaires à tous les travailleurs du pays comme celui du contrôle ouvrier sur la production, la revendication d’expropriation et nationalisation, la victoire partielle contre un lock-out patronal, etc.

Travailleur de Philips lors du rassemblement au ministère de Bercy le 18/02/10 (photo ACDLL)

Une histoire de désindustrialisation et d’attaques contre les travailleurs

Dans la petite ville de Dreux (Eure-et-Loir), nous trouvons le site de production de téléviseurs Philips. Des plus de 1300 travailleurs — et surtout travailleuses, comme dans tant d’autres usines d’électro-ménager où il y a une majorité de femmes — dans les années 1990, il n’en reste que 212. L’autre site de Dreux, situé sur une colline juste à côté, est fermé depuis 2006.

Depuis les années 70, dans ces deux usines, implantées dans une jeune concentration industrielle dont la naissance date de l’après-guerre, au milieu d’une région essentiellement rurale, on élaborait toute la technologie et on produisait tous les composantes des téléviseurs Philips produits en France.

Peu a peu, à partir des années 90, on a vidé ces usines en délocalisant différentes étapes de la production vers des pays à main-d’œuvre bon marché comme la Pologne et la Hongrie, ce qui a entraîné des vagues de licenciement massifs en 1997, 2003, 2006 et 2008. Ainsi nous sommes arrivés à la situation actuelle où il n’y a qu’une seule équipe travaillant sur deux des cinq lignes de production d’un des deux sites, avec une activité réduite à l’assemblage des téléviseurs.

La plupart des activistes ouvriers ont été licenciés dans les vagues précédentes et reste au chômage dans une région fortement sinistrée par le chômage et la désindustrialisation et où, dans le cadre de l’actuelle crise capitaliste, les dernières usines ferment l’une après l’autre.

Après avoir imposé en 2008 le travail sans salaire pendant presque cinq mois prétendument pour « sauver le site » et avoir ensuite licencié des centaines de travailleurs (malgré une grève de plusieurs semaines trahie par le syndicat FO, qui a même donné l’aval au licenciement de syndicalistes CGT protégés), la direction de Philips a annoncé le plan de fermeture du site en septembre dernier.

Convergence des luttes, contrôle ouvrier et lock-out patronal

Depuis cette annonce et avec l’aide d’un syndicat très combatif, la CGT EGP Philips Dreux, les travailleurs de Philips ont mené une lutte exemplaire contre la fermeture du site. Au mois de novembre, ils ont organise une « fête des travailleurs » à laquelle sont venues plus de mille personnes tout au long de la journée, dont les représentants des principales luttes ouvrières de l’époque (Conti, Molex, Ford Blanquefort, Freescale, Renault, sans-papiers)...

En janvier 2010, les travailleurs ont détourné des composants prévus pour le site de Philips en Hongrie et ont mis en place un contrôle ouvrier sur la production qui a duré dix jours et a produit une moyenne de 300 téléviseurs par jour, jusqu’à ce que la direction, avec la complicité du syndicat FO, mette fin à cette expérience (1)

Face au lock-out patronal de la direction de Philips qui, au mois de février, a envoyé des lettres aux travailleurs pour leur dire de ne plus venir à l’usine car celle-ci était fermée alors que le Plan Social n’était pas conclu et que les travailleurs n’étaient pas donc licenciés. À l’appel de la CGT du site, les ouvriers sont venus dès le lundi matin à 5h et ont tenu un piquet devant l’usine pendant une semaine pour empêcher qu’elle soit vidée des machines et protester contre l’action des patrons du groupe Philips (2).

Ce lock-out a ouvert une divergence au sein même de la classe dominante dont une fraction voulait utiliser l’exemple de Philips pour montrer que les contraintes auxquelles sont soumis les patrons voulant fermer une entreprise sont excessives. Représentant un autre secteur, qui voyait que le rapport de forces actuel ne permet pas un tel passage en force, le ministre de l’Industrie, Christian Estrosi, a dû intervenir pour « condamner » l’action des patrons de Philips, tout en disant qu’il ne s’agissait pas de « patrons voyous ».

Le jour d’une réunion avec le ministre Estrosi, les travailleurs de Philips ont organise un rassemblement devant le Ministère à Paris, soutenus par des travailleurs de Continental, des cheminots, des fonctionnaires, des travailleurs sans-papiers en grève et des étudiants.

Téléviseur produit sous contrôle ouvrier à Philips Dreux début janvier 2010 (photo ACDLL)

Ils ont aussi mené une bataille judiciaire contre le lock-out et pour l’annulation du plan social qui était complètement frauduleux : il se basait sur un argumentaire économique qui isolait l’activité de production de téléviseurs du secteur dont elle fait partie pour essayer de démontrer que le secteur est déficitaire, alors que le seul secteur pertinent légalement, celui de l’électroménager grand public (consumer lifestyle), est largement bénéficiaire avec un profit en hausse de 15% en 2009, dont 400 millions d’euros au deuxième semestre.

Pour ce combat légal, le tribunal de Chartres a donné raison aux travailleurs de Philips sur tous les points, obligeant la direction à rouvrir le site, alors que le jour même le PDG de Philips France, M. Karecki, avait annoncé sur une chaîne nationale qu’il n’y aurait plus jamais de production dans le site de Dreux. Le tribunal a aussi ordonné à la direction de revoir son plan social en prenant en compte l’apparte-nance de l’activité du site au secteur Électroménager Grand Public.

Un exemple de solidarité

Pendant toute la semaine du lock-out, des étudiants de différentes facultés parisiennes, notamment de Paris-VIII, et des enseignants en grève de l’académie de Créteil sont venus tous les jours à la porte de l’usine pour soutenir les travailleurs en lutte. Leur soutien était accueilli chaleureusement par les ouvriers qui ont dit, le vendredi du résultat du référé, favorable aux ouvriers, que leur soutien avait été fondamental pour le moral des travailleurs et pour qu’ils n’abandonnent pas le combat.

Lundi 22 février, lorsque les salariés ont repris le travail après la défaite du lock-out patronal, une quinzaine d’étudiants et enseignants grévistes de l’Académie de Créteil les ont accueillis avec des chants et applaudissements. On pouvait lire sur les banderoles « Gagner contre les patrons c’est possible ! » et « Philips Dreux, un exemple pour tous les travailleurs ! »

Une trahison honteuse

Alors que les travailleurs de Philips avaient réussi à imposer une défaite aux patrons, à attirer la solidarité d’étudiants et d’autres salaries et que même la justice bourgeoise leur avait donné raison, la direction de Philips a malheureusement pu compter encore une fois sur un syndicat jaune pour assurer ses intérêts.

Le syndicat Force Ouvrière de l’usine, appuyé par la fédération FO métallurgie — mais contre l’Union Locale de FO représentée par Dominique Maillot qui soutenait la lutte contre les licenciements —, s’est concerté avec la direction du groupe pour dévier cette lutte vers la négociation d’indemnités de départ.

Faisant croire aux salaries qu’ils étaient en position de faiblesse et que, s’ils ne négociaient pas des indemnités, ils risquaient de partir sans rien, FO a négocié une augmentation de l’ordre de 20 000 euros en plus des indemnités prévues depuis le début par la direction. Celle-ci avait provisionné 21 millions d’euros pour son plan, qui ne lui coûtera pas un centime de plus. Très pressé de vouloir satisfaire la direction, FO et les autres syndicats de l’entreprise, à l’exception de la CGT, ont donné un avis sur le Plan Social à peine reformulé, permettant ainsi aux patrons de poursuivre la fermeture du site et le licenciement des 212 salariés, en toute illégalité car les indemnités supplémentaires ont été subordonnées à l’avis, ce qui constitue un pur chantage patronal (3).

Les bureaucrates de FO ont profité du fait qu’une grande partie des salariés a plus de 50 ans et que les indemnités, dont le montant varie entre 54 et 73 000 € bruts, semblaient être relativement élevées et suffire pour assurer leur subsistance jusqu’à la retraite. Mais, pour une partie importante des travailleurs, ce montant est loin de couvrir les préjudices du chômage certain qu’ils subiront face à la crise capitaliste, dans une région déjà très sinistrée.

Les dirigeants de FO ont ainsi démontré, comme l’avaient fait ceux de la CGT et de FO dans la grève des raffineries Total fin février que, même face à des luttes exemplaires et déterminées, le patronat peut compter sur ses agents à l’intérieur du mouvement ouvrier pour imposer sa loi. Philips et Total montrent que c’est une tâche de première importance pour tous les travailleurs de se débarrasser de ses bureaucrates et de se réapproprier les syndicats pour une politique lutte de classe et pour la défense des intérêts des travailleurs.

La CGT Philips EGP Dreux et la lutte pour un programme pour tous les travailleurs

En revanche, le syndicat CGT Philips EGP Dreux a donné un exemple de lutte jusqu’au bout pour les intérêts des travailleurs. Son action a permis de donner une projection nationale à un conflit qui aurait pu en être un parmi tant d’autres. Sous le mot d’ordre du refus d’accompagner les licenciements, les camarades de la CGT se sont battus du début à la fin pour le maintien de l’activité industrielle sur le site et des emplois qu’elle assure.

Manuel Georget (délégué CGT des Philips Dreux, à droite) avec Xavier Mathieu (délégué CGT des Conti) venu en soutien lors du rassemblement devant Bercy le 18/02/10 (photo ACDLL)

De plus, ils ont envoyé un message politique aux ouvriers de tout le pays à travers l’expérience, quoique limitée dans le temps, du contrôle ouvrier et la revendication de nationalisation sous gestion des travailleurs des entreprises qui ferment ou licencient. Ce programme, au-delà même du conflit de Philips, qui semble s’acheminer vers une défaite, est le seul capable d’unifier l’ensemble des travailleurs qui luttent contre les licenciements dans le cadre de la crise capitaliste mondiale en cours. Car les indemnités sur lesquelles ont fini la plupart des conflits ouvriers en France depuis plus d’un an impliquent inévitablement un combat dispersé dans des luttes contre des patrons individuels et non contre l’ensemble de la classe capitaliste.

De plus, le programme des indemnités finit par désorganiser les travailleurs en tant que classe, puisqu’ils cessent d’être des travailleurs en étant pour la plupart plongés dans le chômage, tandis que quelques-uns songent à une réussite individuelle en ouvrant des petits commerces, généralement en vain d’ailleurs. C’est en dernière instance un programme petit-bourgeois, qui accepte l’affaiblisse-ment objectif de la classe des travailleurs face au patronat au profit de bénéfices individuels incapables d’assurer la subsistance des travailleurs à long terme et face à une crise capitaliste profonde dont les effets ne font que commencer. S’il est compréhensible que, dans une situation extrêmement difficile, des travailleurs (surtout les plus âgés) espèrent limiter les dégâts du plan de licenciement en exigeant de plus grosses indemnités, il est évident que les organisations du mouvement ouvrier, à commencer par celles qui se réclament de la révolution, ont une responsabilité majeure dans la réponse collective à apporter en termes de programme. S’il est vrai que ce n’est pas aux travailleurs de payer la crise, rien ne peut justifier qu’on accepte les fermetures d’usines et les licenciements, mais il faut se battre jusqu’au bout pour un programme de lutte de classe.

C’est pourquoi nous crions avec les camarades de la CGT Philips Dreux : Aucun licencie-ment ! Aucune fermeture d’entre-prise ! Nationalisation sous contrôle ouvrier de toutes les entreprises qui ferment ou licencient ! À bas les directions syndicales qui accompagnent les licenciements ! C’est le destin de la seule classe capable d’en finir avec la misère et l’exploitation qui est en jeu ! Si le système capitaliste n’est pas capable d’assurer le seul triste droit qu’il accorde aux ouvriers, celui d’être exploités, ce système doit périr !

Le NPA, très en deçà des enjeux de la lutte

Pour finir, nous adressons une critique à la direction du NPA qui, ayant un de ses militants, le camarade Manuel Georget de la CGT EGP Philips Dreux, en première ligne de cette importante lutte, a été très loin d’apporter tout le soutien nécessaire pour que celle-ci soit victorieuse. Même les camarades qui ont soutenu la position B pendant la consultation sur les élections régionales et qui ont porté des critiques correctes à l’orientation du parti, n’ont pas été à la hauteur d’une intervention révolutionnaire dans les conflits de Philips et Total, en mettant leurs forces au service de ces luttes.

Pour ce qui est de Philips, au-delà des quelques militants de la Tendance CLAIRE qui, à côté de camarades étudiants et de collègues grévistes de l’Éducation Nationale ont apporté du soutien aux ouvriers de Philips, et de la petite fédération de l’Eure-et-Loir, le NPA n’a presque pas été présent sur comme parti dans cette lutte, alors qu’il y avait un enjeu national et qu’elle se menait à quelques dizaines de kilomètres de Paris.

Même au rassemblement qui s’est fait a Paris le jour de la réunion avec Estrosi, les militants de la majorité du NPA se comptaient sur les doigts d’une main. Alors que toute la presse bourgeoise nationale parlait de la lutte des Philips, il n’y avait absolument rien sur le site du NPA et dans le journal Tout est à nous ! le conflit n’a pas mérité plus qu’une petite brève. Il a fallu attendre le meeting de fin de campagne en Île-de-France à la Mutualité, le 10 mars, pour que la lutte des Philips et Manu soient mis en avant, à travers une vidéo projetée durant quelques minutes...

Banderole déployée le 23/02 par une délégation de militants et d’étudiants venue applaudir les travailleurs de Philips Dreux après leur victoire contre le lock-out patronal (photo ACDLL)

Or, si nous voulons vraiment nous construire en tant que parti des luttes ouvrières, dans une situation où les conflits ouvriers ne manquent pas, il faut commencer à forger une pratique complètement différente dans la lutte de classe, à commencer par les conflits ou nos camarades ouvriers (malheureuse-ment peu nombreux) sont investis.

On nous dira certainement que c’était le moment des élections régionales et que le parti était investi sur la campagne. Nous voyons là une très claire expression du problème que nous signalons : d’une part, la majorité de la direction a sacrifié l’intervention dans les luttes à la question des élections ; d’autre part, elle n’a pas centré la campagne sur les luttes en cours, chez Philips, chez Total, dans l’Éducation nationale, en les popularisant, en œuvrant concrète-ment pour leur convergence et en les élevant en même temps à un plan politique en termes de pro-gramme anticapitaliste débouchant sur la perspective révolutionnaire. Cela aurait donné un profil clair à notre campagne et attiré une parti des voix de ceux qui se sont abstenus. En tout cas, cela aurait aidé à sortir ces luttes de l’isolement et à avancer dans la construction du NPA dans et pour la lutte de classes.


1) Cf. notre article sur cette expérience dans Au CLAIR de la lutte n° 5 (janvier-février 2010).

2) Cf. la Lettre électronique de la Tendance CLAIRE n° 4 (février 2010).

3) La direction a fait inscrire dans le procès-verbal du CCE la phrase : « Il est précisé que les propositions du 16 mars 2010 [les 20 000 euros supplémentaires], intégrées dans le présent document sont liées à l’aboutissement de la procédure de licenciement et à l’envoi des lettres individuelles de notification le 16 avril 2010. » C’est une entrave flagrante à la liberté des délégués syndicaux visant à empêcher toute action juridique contre la fermeture du site de la part de la CGT avant que les licenciements aient lieu.

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