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Sur le film Louise-Michel de Gustave Kervem et Benoît Delépine

Deux de nos lecteurs ont vu le film Louise-Michel. Malgré son titre, ce film burlesque n’est pas consacré à la militante de la Commune ralliée à l’anarchisme, mais à des ouvrières qui, licenciées du jour au lendemain par leur patron, décident de l’exécuter. Le trait d’union n’est justifié de façon explicite que par une citation vengeresse de Louise Michel qui clôt le film.

Pour inaugurer la rubrique « Tribunes libres » d’Au CLAIR de la lutte, et pour lancer un appel à des tribunes vraiment libres des lecteurs, membres ou non du NPA et de la Tendance CLAIRE, le comité de rédaction a décidé de publier deux points de vue différents sur ce film, qui n’engagent que leur auteur respectif.

De la rage à la révolution : réflexions autour du film Louise-Michel… et de certains postulats du NPA

Une hypothèse est au fondement du NPA. Elle mérite discussion. C’est celle selon laquelle la référence explicite au communisme et à la révolution, voire l’affirmation simple de la radicalité, seraient aujourd’hui des obstacles au développement d’un grand parti anti-capitaliste.

Discuter cette hypothèse mène à des questions importantes : comment faire pour développer le NPA ? Et d’abord, quel NPA ? Révolutionnaire ou réformiste institutionnel ? Comment ne pas rebuter les militants, notamment les « primo-militants » ? Comment au contraire les gagner ?

Le but ici n’est pas de proposer directement des réponses à ces questions. Il est seulement de faire le rapprochement, au titre de contribution à la réflexion, avec le film Louise-Michel récemment sorti. Et de se demander à partir de là si certains postulats du NPA sont bien en phase avec l’état d’esprit des ouvriers.

Un film de révolte pure

Dans une région miséreuse du Nord de la France, des ouvrières blousées par leur patron décident de payer un tueur à gage pour « le buter ». Une ouvrière analphabète, interprétée par Yolande Moreau (reprise de son personnage des Deschiens) et un tueur minable se mettent en chasse. Le film est une comédie grinçante dans la veine de Groland et de Bernie de Dupontel. Ce n’est pas du grand cinéma. Des spectateurs peuvent ne pas accrocher. Mais malgré mille raisons qui justifieraient d’être réservé, on peut, en fait, adorer. Une raison essentielle l’emporte sur toutes les faiblesses : c’est un film de révolte pure, violent, vengeur et au final incroyablement jouissif.

Du point de vue de la question de la construction d’un parti révolutionnaire, on peut retenir trois points marquants.

L’état d’esprit des humiliés

Le premier est le parti-pris du film de se situer hors du terrain syndical/politique conventionnel. Le postulat de base est l’absence totale d’organisations envers lesquelles les ouvrières en lutte pourraient se tourner ; c’est ce qui fonde l’extériorité du film à l’égard des questions concrètes de la lutte de classe. Au début du film, dix ouvrières blousées se réunissent dans un troquet. Elles sont au chômage, le patron de leur usine textile s’étant fait la malle en vidant les machines des ateliers. Elles sont donc dans la merde, n’ont pas de projet, et ont en tout 20 000 euros d’indemnités. Pas de blabla, pas d’illusions. Elles veulent juste faire la peau du patron. Dans un sens elles sont parfaitement pragmatiques, elles visent le seul objectif réaliste de leur point de vue, qui est celui du désespoir (1).

Mais il y a une leçon à tirer pour les révolutionnaires. Si de façon générale les revendications transitoires sont le meilleur moyen de gagner les consciences à la perspective de la révolution, le film montre que la soif de vengeance peut parfois aussi être un moteur puissant de mobilisation. Les ouvrières du film n’ont en effet plus d’espoir d’amélioration de leur situation. Un parti politique qui voudrait les mobiliser devrait donc prendre en compte cette réalité. De fait, la méthode transitoire trouve son fondement dans la compréhension de la nécessité de partir du niveau de conscience réel et non idéal des travailleurs. Sur cette base, l’enjeu pour le parti est de donner une perspective politique à la colère brute. Mais pour cela le parti devrait être en phase avec l’état d’esprit des ouvrières. Or actuellement un tel parti n’existe pas. Le NPA pourrait l’être ; mais il doit pour cela assumer une orientation radicale. À cet égard les condamnations publiques de l’absence de repentance de Jean-Marc Rouillan – après lui avoir initialement souhaité la bienvenue – et des sabotages attribués aux anarcho-autonomes de Tarnac ont davantage contribué à donner une image institutionnelle lisse du NPA qu’un parti de révolte. Le combat politique contre de telles méthodes ne peut être crédible aux yeux des révoltés que s’il se justifie par l’exigence d’une lutte radicale et collective des travailleurs, incluant l’autodéfense et la violence révolutionnaire de masse.

Le portrait du prolétariat mis au chômage, limite lumpen, est sans doute caricatural dans le film ; pour autant, on aurait tort de prendre ce prétexte pour ignorer l’explosivité du propos (comme l’ont fait la plupart des critiques de la presse bourgeoise).

Les emblèmes de la rage

Quoique sur le ton de la farce, le film comporte de nombreuses scènes violentes de meurtres. Par ailleurs, on voit un personnage déjanté, joué par Benoît Poelvoorde, reconstituer les crashs des avions sur les deux tours du WTC. Il est significatif et dramatique qu’à aucun moment les symboles de radicalité contre le système ne soient ceux de l’extrême gauche, totalement absente du film. Cela renvoie au triste constat que le prestige des bolcheviks, de la faucille et du marteau, c’est oublié depuis belle lurette. L’unique moment du film, en fait, où est il fait référence au communisme est la scène d’ouverture : une cérémonie funéraire sur fond d’Internationale. Tout un symbole, hélas. Car il est malheureusement vrai qu’aujourd’hui le mouvement ouvrier subit une crise profonde et que les organisations d’extrême gauche ne sont pas à la hauteur des tâches qu’implique sa nécessaire reconstruction et manquent dès lors de crédibilité. C’est bien ainsi qu’on peut interpréter le choix des réalisateurs de Louise-Michel de chercher ailleurs les symboles de radicalité.

Les ressorts de la révolte

Un troisième point marquant du film réside dans la réflexion sur certains ressorts de la révolte. Il ne s’agit pas seulement de soif de vengeance des ouvrières envers leur patron. Il s’agit aussi d’autres sentiments exprimés à travers le personnage principal, celui de Yolande Moreau. Ce personnage, celui d’une ouvrière analphabète, exagérément laide, plus que pauvre, limite handicapée mentale est profondément désespérant. Mais cette victime éternelle, condamnée à subir toute sa vie, se transforme un moment dans le film – le seul vrai moment de cinéma : lorsqu’elle est soudain prise de rage et que, courant à la poursuite d’une voiture conduite par un riche honni, son visage se met pour la première fois à exprimer une volonté. Yolande Moreau exprime dans cette scène quelque chose de plus fort, de plus sensible que bien des discours politiques. Une formule célèbre dit que rien de grand ne peut se faire sans passion ; on pourrait ajouter que rien de révolutionnaire ne peut se faire sans rage. C’est parce que cette dernière est présente dans Louise-Michel qu’on aime ce film.

Une leçon : la radicalité n’est pas un obstacle au développement. Au contraire.

Une leçon possible du film concerne le développement du NPA : c’est le constat du décalage entre ce que peut être l’état d’esprit des révoltés et la perspective politique proposée.

Déjà sur le simple plan de la forme, lorsqu’elles parlent, les ouvrières de Louise Michel ne tournent pas autour du pot. Le NPA, en parlant par exemple de « transformation révolutionnaire » plutôt que simplement de « révolution » donne l’impression d’avoir peur des mots. C’est contre-productif. Et cela témoigne par ailleurs d’une timidité pour le moins paradoxale quand le but est rien de moins que le renversement du capitalisme.

Pour gagner les plus révoltés, le NPA doit être en phase avec la radicalité potentiellement révolutionnaire des dégoûtés du système. Pas avec la mollesse des réformistes. Avec les premiers, on fera la révolution ; avec les seconds, un gouvernement de front populaire avec les politiciens comme Mélenchon, au service du capitalisme.

Au sein du NPA les références aux révolutionnaires historiques sont parfois rejetées, accusées de façon spécieuse d’être associées à des traditions militantes prétendument rebutantes pour les primo-militants. La vérité est plutôt qu’il est des reniements difficiles à assumer… et qu’il est plus commode de les masquer sous couvert de faux prétextes. Pourtant, la radicalité implacable d’un Trotsky est infiniment plus stimulante et plus proche de l’état d’esprit des orphelins d’un vrai parti révolutionnaire que les discours confus sur les prochaines élections. Ce qui est rebutant, ce sont les discours lénifiants, pas les discours léninistes !

Certains camarades disent vouloir faire du NPA un parti révolutionnaire mais ne pensent pas qu’une ligne comme celle de la Tendance CLAIRE soit la plus efficace. À cela on peut répondre qu’un film comme Louise Michel incite au contraire à penser qu’une ligne radicale assumée est un levier plutôt qu’un obstacle au développement. Cette ligne est justifiée par des raisons politiques ; on peut aussi avancer que c’est un pari sur l’avenir. Quand la colère des ouvrières humiliées de Louise-Michel débordera non plus au cinéma mais pour de vrai dans la rue, la radicalité du NPA sera sa légitimité.

« Maintenant que nous savons

que les riches sont des larrons,

si notre père, notre mère

n’en peuvent purger la terre,

nous quand nous aurons grandi,

nous en ferons du hachis. »

Louise Michel (la vraie)

Svetlana Masterkova

Quels actes pour la lutte de classe ?

Force et limites de la rage dans Louise-Michel

Louise-Michel est un film incroyablement loufoque, drôle et déjanté, truffé de scènes hilarantes et d’autres poignantes quoique sans pathos, sur la condition des exploités. Est-il pour autant subversif ? Sur le plan cinématographique, sans aucun doute ; mais politiquement, pas vraiment. Parce qu’il est cocasse et burlesque à l’extrême — et c’est ce qui en fait un bon film, une réussite —, ce n’est pas un appel à la rébellion, encore moins à la révolution, juste une forme de dérision tout autant qu’une dénonciation des maux du capitalisme. Pas étonnant dès lors qu’il soit passé sous les fourches caudines de la censure : le film n’est en aucun cas une invitation à tuer son patron ! Ce geste-là est poussé dans les retranchements de l’absurde, à l’image du film dans son ensemble et des personnages qui le composent. Et dès lors, c’est la résistance même, ouvrière, collective, qui disparaît au profit du comique de situation et de la caricature.

Les films dépeignant au vitriol l’exploitation subie par les travailleurs et les opprimés dans le système capitaliste sont rares. Louise-Michel est de ceux-là et il faut le saluer à ce titre. Le patronat y est cynique à souhait. Le paternalisme éhonté et la condescendance sociale sont brossés à coups de répliques ravageuses. Le petit patron de l’entreprise textile se prend pour un messie. Pour faire passer la pilule d’un plan social — « c’est ça, les ressources humaines » —, il offre… des blouses de travail neuves aux ouvrières qu’il emploie ; déçu qu’elles ne le remercient pas, il leur lance : « Est-ce qu’on a déjà vu des enfants serrer la main du père Noël. » Du jour au lendemain et sans prévenir, il vide l’usine des ses machines. Mais il n’est en fait qu’un maillon de la chaîne d’exploitation. Son entreprise est une filiale d’une plus grosse, qui dépend elle-même d’un fonds de pension. C’est toute la hiérarchie capitaliste qui est donc décrite, avec une parfaite férocité. Au sommet, un PDG sirote un verre au bord d’une piscine, insulte sa femme, ne se souvient pas du prénom de sa fille, vire son « personnel » pour un oui ou pour un non, vend et achète des actions en faisant son footing sur un tapis d’appartement (« buy/sale, buy/sale, buy/sale… », en rythme !). L’arrogance, l’impudence, la domination de classe éclatent sur l’écran. Et donnent vraiment envie de faire exploser ce système.

Louise-Michel n’est pas un film à thèse. Il dénonce sans appuyer, en mêlant légèreté et excentricité, gags et réussites visuelles. Pas mal de thèmes y passent : la langue de bois des « politiques publiques » — qui parlent de « redynamiser le tissu social » alors qu’on voit au même moment à l’image une rue déserte dans une ville du Nord délabrée, détruite par trente années d’attaques sociales, de casse des acquis, de délocalisations, de fermetures d’usines et de mines. La débilité publicitaire (« Mesdames, gagnez votre poids de parmesan »…). Le contrôle social et policier, avec partout des caméras de surveillance. Les paradis fiscaux (de simples boîtes aux lettres, symboles du capitalisme désincarné). Les exploiteurs de la misère (des passeurs blancs sans scrupules jetant des sans-papiers noirs au fond d’une cale de bateau). Les prisons sordides, dont les murs pourrissent. Et même l’impérialisme, avec en fond sonore une émission décrivant un Irak désintégré après l’intervention militaire des États-Unis et de leurs alliés.

Louise-Michel a aussi l’intérêt de montrer, quoique brièvement, des ouvrières à la chaîne, ce qui est plutôt rare sur des écrans de cinéma ! On apprend, comme en passant, qu’elles travaillent 45 heures par semaine. Louise, ouvrière analphabète, parle très peu et par bribes, mais elle a tout à coup une réplique forte, qui explose au visage, sur ce qu’est leur vie : « Se mettre en rang pour aller au boulot (…), aller à pied pour économiser le car (…), t’appelles ça vivre ? » Le film met aussi en scène la sociabilité et la solidarité ouvrières. Les travailleuses sur le carreau décident spontanément de se retrouver pour faire face ensemble à leur situation, mais encore, par un vote à l’unanimité, de mettre l’argent de leurs indemnités en commun.

Pourtant, qu’il puisse y avoir une révolte politique, organisée, efficace face à la monstruosité capitaliste ne semble pas effleurer les réalisateurs, en tout cas pas les intéresser. Les syndicats ? Ils ne sont évoqués que par allusion, pour avoir « obtenu » 100 euros d’indemnité par an ; plus que caricaturés, ils sont balayés en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Un parti pour lutter ? Ça ne vient pas à l’idée. Une perspective révolutionnaire ? Elle n’est même pas effleurée, absolument pas envisagée. Si la toute première scène du film est extraordinaire d’humour macabre — une crémation qui se passe techniquement mal… —, elle est aussi révélatrice dans sa manière d’en finir avec l’histoire du mouvement ouvrier. Pour les réalisateurs, il est mort, comme celui qu’on est en train de brûler au son d’une Internationale crachotée dans un magnétophone désuet.

Si le film ne prétend en aucun cas faire de Louise, personnage de demeurée amorphe s’exprimant plus par borborygmes que dans un langage articulé, une incarnation, représentative, de la classe ouvrière, ce choix est néanmoins une façon de contourner ce qui pourrait être une véritable résistance collective, un véritable rejet des licenciements. Ici, les travailleuses mises au chômage veulent seulement se venger. Et dès lors il n’y a d’autre fin possible pour elles que la prison. Si donc il est souvent très drôle, ce film est aussi sans espoir.

Il est vrai qu’il y a dans Louise-Michel une rage absolue et même aveugle — à la fin, Louise tue tout le monde sur son passage dans la villa du PDG, y compris les employés. Mais cette rage est tournée en dérision et, en dernière instance, ridiculisée. Seul un personnage de débile (au moins) légère comme l’est Louise peut faire tenir le parti pris du film, qui est en fait tout sauf « réaliste ». Certes, une lutte auto-organisée, une occupation d’usine, une expropriation sous contrôle ouvrier auraient été cinématographiquement moins drôles… Mais beaucoup plus efficaces pour reprendre en main son destin.

Un parti révolutionnaire doit être à la hauteur de la révolte des exploités et des opprimés, que Louise-Michel montre à sa façon. Ses militants doivent tout faire, là où ils sont, pour que les travailleurs puissent se réapproprier leurs syndicats, en faire de véritables outils de lutte et non de résignation. Un tel parti se doit d’offrir une perspective réaliste et crédible qui rompe définitivement avec le capitalisme : la socialisation des moyens de production, la démocratie des conseils, le socialisme.

Élisa Pavlova


1) De fait, quoi qu'on pense de son caractère vain, cet objectif sera atteint, tandis que dans le contexte du film celui d'obtenir justice était voué à l'échec. Précisons, évidemment, qu'en tant que communistes révolutionnaires nous ne défendons pas l'objectif de l'assassinat individuel sans issue, mais celui d'une prise de pouvoir politique et économique par le moyen de l'action collective. Mais là n'est pas le propos du film.

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