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« Nous trois ou rien » : misère de la pensée « stand-up Canal + »

Par Gaston Lefranc (29 décembre 2015)
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La sortie du film « Nous trois ou rien », écrit et réalisé par Kheiron Tabib, a été accompagnée de critiques dithyrambiques par la presse bourgeoise quasi-unanime. Le film raconte l'histoire vraie de l'Iranien Hibat Tabib – le père du réalisateur – et de son épouse, incarnée par Leïla Bekhti. La première partie du film se passe en Iran : Hibat Tabib est un militant politique qui s'oppose au régime du Shah et il est emprisonné pendant 7 ans et demi. Il s'oppose ensuite au régime de Khomeini issu de la « révolution islamique » de 1979, avant de fuir le pays en 1984. La seconde partie du film raconte leur exil en France, leur arrivée en Seine-Saint-Denis (Pierrefitte), et leur « intégration » jusqu'à la consécration de la légion d'honneur décroché par Hibat.

L'esprit du « stand-up » version Canal + (spécialité de Kheiron) enveloppe l'ensemble du film, pour en faire un objet comique, réduit à une succession de vannes. Le film ne fait rien comprendre du combat pour l'émancipation. L'histoire est effacée. La domestication est encensée. Le film se réduit à une succession de vannes et à des bons sentiments. C'est le triomphe du spectacle sur la pensée de l'histoire.

Le stand-up mainstream : quand les bouffons « de gauche » font rire les puissants « de gauche » avec les clichés culturalistes

Le stand-up est un genre comique qui s'est développé à partir des années 1990, sous l'impulsion notamment de Jamel Debbouze. Il s'agit d'un monologue, faussement improvisé, où « l'artiste » essaie de faire rire en parlant de lui et en racontant des histoires drôles, courtes et inspirées de sa vie quotidienne. C'est désormais, avec Canal + et le développement d'Internet, devenu le comique de référence.

Il ne s'agit plus de se moquer des puissants. C'est trop politique, trop « prise de tête », et trop clivant pour ces nouveaux comiques. Mieux vaut mettre en scène les clichés les plus éculés. Quand Michel Leeb, qui produit en effet de la merde raciste en barres, se moque des Chinois ou des Arabes, ce n'est pas « politiquement correct ». Mais quand des comiques issus de la « diversité » reprennent les clichés sur les arabes et les noirs et donc balancent des vannes sur eux-mêmes, cela est censé devenir très drôle et même intelligent. Car le message est beau : il s'agit de promouvoir le « vivre ensemble » et d'accepter nos « différences ». Les bobos blancs de gauche peuvent rire aux éclats en toute bonne conscience.

Le stand-up mainstream est une industrie du rire qui recycle les préjugés les plus nauséabonds sur les couches les plus opprimées de la population. Les thématiques de la race et de la religion dominent pour mieux occulter l'exploitation économique. Pour attirer un public friqué et bénéficier d'une bonne publicité par les médias capitalistes, c'est en effet un bon calcul. Pas besoin non plus de trop se torturer l'esprit pour produire cette marchandise comique. La perversité de ce type d'humour est qu'il prétend dénoncer les préjugés, mais la bonne conscience ne suffit pas. Dans le stand-up mainstream, chacun reste à sa place, les mécanismes sociaux restent en arrière plan. On prétend dénoncer les méchants racistes, mais on reproduit une lecture identitaire, fondée sur les clichés culturels les plus simplistes. Ces bouffons remplissent la même fonction que les bouffons du roi sous l'ancien régime : faire rire les puissants en se moquant des plus opprimés.

Dans ces conditions, le message « fraternel » ne peut apparaître que comme une escroquerie. Il n'y a pas de « vivre ensemble » harmonieux possible entre dominants et dominés. Dans une société de classe, la seule fraternité possible, au delà des clivages raciaux ou religieux, est celle qui unit celles et ceux qui combattent pour la destruction du système. L'alternative au communautarisme étouffant basé sur les origines ou la religion n'est pas le discours républicain qui légitime l'ordre existant avec de belles phrases creuses, mais l'unité dans un combat commun des exploités et de ceux qui en sont solidaires dans la pratique.

L'histoire karchérisée par le stand-up mainstream

Le film commence en Iran. Des jeunes militants sont emprisonnés dans les geôles du Shah. Une scène forte marque la première partie : le refus du prisonnier Hibat de manger un gâteau offert par le Shah. Il en paiera chèrement les conséquences. Mais le spectateur ne comprendra rien du combat de Hibat et de ses camarades. Le nom de son parti ne sera jamais mentionné, le contenu des réunions politiques jamais dévoilé. Le combat de Hibat est réduit au combat pour le bien, pour la « démocratie », contre le mal et la dictature. Pourtant, on devine que Hibat est membre d’un parti du mouvement ouvrier, mais on n’en saura pas plus. Le Shah est dépeint comme un gosse capricieux, et le film multiplie les vannes qui font rire les spectateurs. Mais que comprend-on vraiment du combat de Hibat ? Son combat pour la démocratie est-il vraiment le combat pour un régime occidental « démocratique » ou autre chose ? Un peu plus tard, le régime du Shah est remplacé par celui des mollahs. Le spectateur n’a qu’une chose à comprendre : une dictature en remplace une autre, et c’est mal.

Ensuite vient le temps de l’exil en Turquie, puis rapidement en France. Le film présente comme la prolongation naturelle du combat de Hibat son ascension au sein de l’administration PCF de la ville de Pierrefitte dans le 93. Il devient médiateur social. Il doit donc convaincre les jeunes de ne pas se révolter et de prendre conscience de la chance qu’ils ont d’avoir des gentils élus qui leur offrent de belles infrastructures. Il réussit tellement bien que la bourgeoisie reconnaissante le décore d’une légion d’honneur pour service rendu à la nation. C’est la conclusion du film, la consécration d’un parcours militant présenté comme exemplaire.

Bien entendu, on a le droit à des vannes en cascade et aux clichés les plus éculés : le noir polygame, la mère arabe effrayée par les figures dénudées, etc. Et puis on a le droit bien sur à la « racaille » qui finit par comprendre que ce n’est pas gentil de faire des tags sur les murs, parce que la mairie a dépensé de l’argent pour améliorer leur cadre de vie. Chacun est une caricature de lui-même, et Kheiron nous distille sa philosophie républicaine à deux balles, qu’il avait déjà exposé dans Libération il y a quelques années :

chacun devrait faire honneur à l’autre. Trop d’immigrés ont un rapport conflictuel avec la France. Les deux parties doivent faire un pas : la France ne donne pas toujours comme elle le devrait, mais il y a aussi un minimum à respecter quand on arrive, comme apprendre la langue1

Le dominé et le dominant doivent chacun y mettre un peu du leur, et tout ira bien. Cette morale répugnante a tout pour plaire à la gauche bourgeoise. Elle a aussi tout intérêt à présenter le « modèle républicain » français comme le débouché naturel du combat des communistes iraniens contre le Shah. Pourtant, bien des opposants politiques aux dictatures des pays dominés n’ont pas été domestiqué par la bourgeoisie des pays impérialistes. Mais ceux-là n’ont évidemment pas droit aux honneurs de la société du spectacle. Ils n’existent pas.

« Le spectacle organise avec maîtrise l’ignorance de ce qui advient et, tout de suite après, l’oubli de ce qui a pu quand même en être connu » écrivait Guy Debord dans ses Commentaires sur la société du spectacle2. A l’aune de ces critères, « Nous trois ou rien » est un très grand spectacle, qui détruit toute pensée historique sans laquelle aucune alternative n’est pensable. Comme comique, la devise de Kheiron est « faire rire avec rien »3. Comme cinéaste, il produit du rien à partir d’une histoire riche et complexe. Et quand il ne reste plus rien, il ne reste plus que la marchandise et son spectacle. L’utopie du capital, c’est l’homme déraciné, décérébré, livré sans défense au monde de la marchandise, tantôt travailleur docile, tantôt consommateur frénétique, et mouton en permanence. Mais cela reste une utopie, car l’homme est irréductible à la marchandise, malgré tous les efforts des fonctionnaires zélés du capital. Le combat continue, n’en déplaisent aux artistes du capital…

Gaston Lefranc

1 Cf. http://next.liberation.fr/culture/2013/12/10/kheiron-acide-sulfureux_965507

2 Cf. http://1libertaire.free.fr/DebordCommentaires.html

3 Cf. http://next.liberation.fr/culture/2013/12/10/kheiron-acide-sulfureux_965507

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