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Sur le roman de Hans Fallada, Seul dans Berlin (1947)

Par Gaston Lefranc (15 septembre 2009)
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Seul dans Berlin est le dernier roman de l’écrivain allemand Hans Fallada – pseudonyme de Rudolf Ditzen – qui vécut entre juillet 1893 et février 1947. Écrit en 1946 en Allemagne de l’Est et publié juste avant sa mort, il nous plonge dans l’univers d’un quartier du Berlin populaire entre 1940 et 1942. L’action commence en mai 1940 à Berlin, au moment où les nazis fêtent leur victoire sur la France. Dans un immeuble de la rue Jablonski, l’événement est accueilli de diverses façons selon les habitants. À travers une galerie de personnages, que l’on suivra tout au long du roman, Fallada nous fait comprendre le fonctionnement du régime nazi et les attitudes qu’il provoque.

Les personnages principaux du roman sont un couple, Otto et Anna Quangel. Otto, contremaître dans une usine de meubles reconvertie depuis le début de la guerre en fabrique de cercueils, vit replié sur lui-même avec sa femme, fait son travail consciencieusement et a plus ou moins cru que Hitler pourrait améliorer le sort de la population. Mais la mort du fils sur le champ de bataille va « réveiller » le couple et les faire entrer en résistance.

Grâce à ses personnages, Fallada nous fait comprendre la logique bureaucratique poussée à son extrême, où chacun est à la fois bourreau et victime, et par là même tenu par le système. Il n’y a pas de neutralité possible. L’inaction et l’indifférence sont suspectes, et le régime attend de chacun des preuves sans cesse renouvelées de sa soumission.

Le livre montre qu’il n’est pas possible de vivre une vie heureuse en faisant abstraction du régime. Cela ne peut durer qu’un temps. Soit on se résigne à accepter le système en cherchant à défendre au mieux ses intérêts — et, dans ce cas, le système vous transforme en être misérable et inhumain, voire en mouchard. Soit on entre en guerre avec le système et la vie reprend le dessus. L’important n’est pas tant l’efficacité des moyens employés, mais le fait d’entrer en résistance, de mener un combat conscient contre l’oppression. Fallada montre à quel point la vie d’un couple de travailleurs ordinaires est transformée par son entrée en résistance suite à la mort de leur fils sur le champ d’une bataille qui n’est pas la leur. Toute leur vie est désormais structurée autour du combat politique contre le système, aussi limités que soient les moyens utilisés (la distribution de cartes postales subversives dans les immeubles de la ville). Fallada montre que la vie reprend alors tout son sens, que l’amour au sein du couple se renforce et prend une autre dimension, qu’ils deviennent des êtres humains plus forts que le système finira par éliminer, mais pas par anéantir. Dans les pires conditions, Otto et Anna, chacun à sa façon, parviendront à surmonter la terreur que le régime cherche à instiller dans toutes les vies. Jusqu’au bout, et sans le soutien factice de la religion ou d’un quelconque opium.

Fallada montre aussi que c’est l’illusion qu’il était possible de trouver le bonheur en se concentrant sur sa vie personnelle et en évacuant tout le reste, en fermant les yeux et en se bouchant les oreilles, qui a permis l’essor du régime nazi. L’homme est un être social et le libre développement de tous est la condition du libre développement de chacun. Même si la logique froide du système nous incite à nous « occuper de nos affaires » tout en attendant de nous une participation minimale aux rites qui légitiment le système en place, la liberté commence avec le refus de jouer le jeu, à tous les niveaux de la vie sociale, et la décision de s’organiser en conséquence. Alors que la résistance individuelle atteint vite ses limites (même si elle est parfois la seule résistance possible), c’est uniquement en construisant des organisations, sur des bases nouvelles qui permettent aux hommes de développer au maximum leurs capacités, qu’on peut affronter efficacement et mettre à bas l’appareil d’État, organisation extrêmement élaborée de la classe dominante sans laquelle la reproduction du régime d’exploitation et d’oppression est impossible. Aujourd’hui, alors que la loi de la valeur s’immisce partout et tend à modeler le comportement des hommes à son image, l’affirmation de sa propre subjectivité passe par l’activité révolutionnaire et l’alliance des subjectivités contre la réification marchande.

Par ailleurs, Fallada montre à merveille comment fonctionnent les forces de répression. Bien sûr, on pourrait dire qu’il n’y a rien de commun entre la Gestapo et la police française actuelle. Pourtant, à la lecture du livre, on ne peut s’empêcher de penser que, derrière le slogan « CRS = SS », il y a plus qu’une part de vérité. La logique de l’appareil répressif de l’État bourgeois est partout identique; la différence réside dans les contrepoids qui existent aujourd’hui à cette logique, alors qu’elle se déployait à l’état pur sous l’Allemagne hitlérienne. Les mesures prises par Sarkozy pour renforcer l’impunité de la police ou pour imposer la culture du chiffre tendent à nous rapprocher du fonctionnement d’un État totalitaire. Il s’agit de réprimer pour réprimer, d’opérer des descentes dans le prolétariat le plus précaire, de multiplier les rafles de sans-papiers, pour faire le plus de chiffre possible afin de satisfaire sa hiérarchie. Fallada ne nous décrit pas un système « lunaire » ; mais la barbarie du futur qui se dessine sous nos yeux et qui pourrait se concrétiser si le prolétariat organisé ne lui fait pas obstacle.

On ne peut qu’encourager la lecture de ce livre. Écrit dans un style simple, on ne peut pas décrocher. Même s’il ne décrit aucune action politique de grande envergure contre le régime nazi, c’est un plaidoyer universel pour le combat politique contre l’oppression. Valable hier, mais tout autant aujourd’hui, car le capitalisme est de plus en plus monstrueux, menaçant notre survie et multipliant les dispositifs sécuritaires pour neutraliser les moindres grains de sable.

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