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Une sociologie du syndicalisme d’aujourd’hui : pourquoi s’engager ?

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Brève publiée le 2 février 2016

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

http://terrainsdeluttes.ouvaton.org/?p=5548

Le nouveau livre de Julian Mischi, Le bourg et l’atelier (Editions Agone), propose une « sociologie du combat syndical ». Après avoir scruté l’évolution du PCF, le sociologue, spécialiste des classes populaires, s’est penché cette fois sur l’engagement à la CGT. Il revient pour Terrains de luttes sur les enjeux de son ouvrage qui décrit un monde cheminot combatif malgré la force de logiques anti-syndicales.

Tdl : Pourrais-tu revenir sur l’enquête à l’origine de cet ouvrage ?

Il s’agit d’un travail de terrain réalisé durant cinq années au sein d’un bourg de 3000 habitants situé dans une zone rurale du Centre-Est de la France. Comme beaucoup de petites villes des campagnes, cette localité est très ouvrière et je me suis surtout intéressé aux salariés d’un atelier de maintenance de la SNCF. Contrairement à d’autres secteurs industriels, les cheminots de cette région ont maintenu des réseaux associatifs et syndicaux, qui constituent des contre-pouvoirs ouvriers face aux élites locales et aux nouveaux managers de la SNCF. Le syndicat CGT est alors majoritaire dans l’établissement qui compte 260 salariés. J’ai suivi le quotidien des militants, à la fois des jeunes qui entrent au syndicat et des « anciens » qui cumulent des responsabilités et deviennent permanents. J’ai assisté aux réunions syndicales et réalisé de nombreux entretiens avec les cheminots, y compris des cadres de l’atelier. Les militants du syndicat sont engagés à gauche et investis dans la vie locale. Un tel angle d’approche permet d’aller au-delà des regards misérabilistes qui dépeignent les ouvriers des zones rurales comme des individus repliés sur eux-mêmes et forcément électeurs du Front National.

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A cet égard, il faut savoir que les syndicalistes cheminots appartiennent aux fractions hautes des classes populaires : membres d’une entreprise nationale de service public, ils bénéficient d’une continuité dans leur emploi et d’une stabilité professionnelle au contraire d’autres figures populaires locales plus fragiles (métallos, salariés des abattoirs, ouvriers du bois) notamment des femmes (aides à précaires, employées des grandes surfaces, etc.). Mais les travailleurs de l’atelier SNCF ne sont pas coupés des fractions plus fragiles des classes populaires. Leurs conjointes tout comme leurs enfants connaissent souvent des difficultés d’accès à un emploi stable et beaucoup de cheminots sont passés par d’autres entreprises où ils ont connu des statuts précaires et des conditions de travail éprouvantes. Dans « le privé », ils n’ont en général pas rencontré de syndicats mais leur expérience du travail subalterne a progressivement nourri un sentiment d’injustice sociale et de défiance à l’égard de l’autorité patronale, qui peut trouver un débouché syndical lorsqu’ils entrent à la SNCF, là où il existe encore des syndicats. C’est lorsque les cheminots connaissent une certaine stabilité au sein de la SNCF que la question de l’adhésion à un syndicat peut réellement se poser.

Tdl : Quelles recompositions militantes observes-tu sur le terrain ?

Par le passé, l’adhésion syndicale s’inscrivait souvent dans une logique perçue comme naturelle, issue d’un héritage familial, et elle se concrétisait au moment de l’embauche. La situation que j’ai observée est différente car de nombreux syndicalistes n’ont pas d’antécédents familiaux dans le monde militant. Ils sont plusieurs, surtout dans les nouvelles générations et y compris chez les enfants de cheminots, à ne pas faire état d’un lien automatique entre leur adhésion à la CGT et leur éducation familiale. Beaucoup ne sont pas issus de familles militantes, adhèrent tardivement, bien après leur entrée dans l’établissement. En outre, ils ne font pas le récit de leur syndicalisation sur le mode de l’évidence, comme allant de soi et s’inscrivant dans une continuité familiale.

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Plusieurs cheminots ont ainsi rejoint la CGT alors qu’ils s’approchent de la trentaine, après plusieurs années de service à la SNCF. Nicolas, le secrétaire du syndicat, milite depuis ses trente-deux ans et il n’est pas issu d’une famille militante. Pour les nouveaux militants, à l’image de Nicolas qui rejoint le syndicat lors d’un conflit avec la hiérarchie concernant son déroulement de carrière, l’adhésion se fait surtout dans le cadre du travail et d’une lutte contre l’arbitraire patronal. Les nouveaux syndiqués mentionnent moins que les générations précédentes l’importance d’une transmission familiale dans leur cheminement vers le syndicat. Ils mettent surtout en avant les inégalités de traitement des agents dans le cadre du nouveau management qui donne un pouvoir accru à la hiérarchie et individualise de plus en plus les rémunérations à travers la multiplications des systèmes de primes. Certains cheminots se décident à adhérer lorsqu’ils bénéficient d’une aide de la part du syndicat face à la dévalorisation et au mépris qu’ils subissent au travail. Une aide juridique par exemple. L’engagement syndical apparaît comme un espace de défense et de recomposition de la dignité professionnelle, mise à mal par la politique de management appliquée à la SNCF comme dans les autres entreprises publiques.

Tdl : Pourtant des secteurs industriels ont perdu toute présence syndicale combattive. Comment expliques-tu le maintien d’un tissu syndical dans l’établissement que tu as étudié ?

 

Je pense que le maintien d’une sociabilité populaire joue beaucoup dans la transmission des valeurs syndicales au sein du monde cheminot. Résultat d’une politique d’attachement du personnel, certaines parentèles cheminotes du site enquêté s’étendent désormais sur trois, voire quatre générations. Cet héritage ouvrier tout comme l’appartenance à une grande entreprise nationale à statut comme la SNCF lèvent certains freins à l’engagement syndical. Dans la même région, les obstacles à la syndicalisation sont beaucoup plus forts dans les entreprises privées et dans l’artisanat. En outre, la configuration de l’atelier favorise la constitution d’un entre-soi ouvrier, du fait du faible renouvellement de la main d’œuvre et de l’emboîtement entre l’espace local et la scène professionnelle. Une gestion relativement autonome de l’établissement a favorisé jusqu’à une date récente des recrutements essentiellement locaux et la constitution d’un corps de cadres d’origine populaire qui réalisent l’essentiel de leur carrière sur le site. Mais ce type d’atelier n’échappe pas aux réorganisations managériales qui touchent la SNCF : développement de la sous-traitance, application de méthodes de management importées du privé, embauche de salariés hors statut.

Avec cette orientation néolibérale, la valorisation de la mobilité des cadres supérieurs s’oppose à leur insertion locale et l’encadrement patronal est de moins en moins constitué de cadres « maison ». Alors que dans le passé certains cadres issus de la promotion interne et du monde ouvrier pouvaient militer à la CGT, ces cas de figure deviennent rarissimes. On est passé de cadres techniciens qui vivaient sur place à des cadres managers qui ne sont que de passage dans l’établissement et préfèrent vivre en ville. Désormais rarement d’origine populaire, les nouveaux responsables viennent de plus en plus de l’extérieur, parfois même du privé, pour des missions de courte durée, et ne s’installent pas sur place.

La forte mobilité des cadres à l’échelle nationale contraste avec l’ancrage local des ouvriers, y compris dans les nouvelles générations. Les adhésions au syndicat CGT sont surtout le fait de cheminots issus de familles locales et occupant des positions subalternes dans l’établissement. Si Nicolas, le secrétaire du syndicat, n’est pas issu d’une famille militante, il appartient en revanche à une lignée familiale bien ancrée dans le monde cheminot. Son père et l’un de ses oncles ont aussi travaillé dans l’atelier, deux cousins y sont toujours en poste, et d’autres membres de sa famille sont cheminots dans la région.

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Tdl : Dans le livre, alors même que tu relates des propos d’ouvriers qui critiquent les permanents syndicaux, tu refuses de décrire ces derniers comme des « bureaucrates » éloignés des réalités populaires. Pourquoi ?

Les ouvrages pamphlétaires anti-syndicaux se focalisent sur les dirigeants nationaux des syndicats qui, par la force des choses, sont éloignés du terrain de leur entreprise. Mais il faut rappeler que seule une toute petite minorité de syndicalistes sont permanents, la plupart n’ayant aucune décharge sur leur temps de travail. Et, au niveau des responsables, il existe différentes sortes de permanents, certains restants intimement liés à leur entreprise et métier d’origine alors que d’autres, dans les directions des confédérations, peuvent être plus distants par rapport à leur milieu professionnel de provenance.

Plusieurs éléments de l’enquête, menée à l’échelle d’un établissement et auprès de dirigeants de la fédération des cheminots CGT, vont à l’encontre de l’image de syndicalistes-bureaucrates qui se seraient coupés des réalités du terrain à l’issue de stratégies intéressées de sortie du monde du travail. Lorsqu’ils deviennent permanents, les cheminots du syndicat acquièrent souvent tardivement ce statut. Et, s’ils y jouent un rôle central, ils ne sont qu’une minorité au sein d’une commission exécutive où siègent surtout des délégués n’ayant qu’une décharge partielle d’activité.

Mais, il est vrai que la prise de responsabilités syndicales permet d’échapper aux tâches ouvrières. Être permanent est une formidable opportunité de promotion sociale et culturelle. L’investissement dans l’action militante procure des rétributions : connaissances, rencontres, mise à distance de la pression hiérarchique de l’entreprise, etc. Il y a donc des risques de coupure avec la base des travailleurs comme le montre l’analyse des rapports entre les salariés toujours en activité et les permanents de moins en moins présents sur « le terrain ». Les permanents issus de l’établissement sont cependant toujours inscrits dans la vie ouvrière locale par leurs réseaux amicaux et familiaux.

C’est l’un des apports d’une recherche menée sur un site de travail et non dans les directions syndicales : on peut y voir les relations concrètes entre les militants et les travailleurs et on peut mettre en évidence différents profils de syndicalistes. J’ai ainsi pu observer, lorsque j’arrive sur le site le long passage de témoin entre le secrétaire du syndicat et son successeur qui, au départ, refuse cette « promotion ». Constater la longue résistance à la prise de responsabilité syndicale met à distance les idées simplistes sur l’investissement intéressé dans le syndicalisme.

Tdl : Le livre décrit une réalité peu connue, celle des ouvriers vivant à la campagne. Pourrais-tu revenir sur ce point ?

Les territoires ruraux sont surtout vus comme des espaces dédiés à l’agriculture ou au tourisme. Or il s’agit deterritoires profondément populaires, où les ouvriers forment le premier groupe d’actifs bien loin devant celui des agriculteurs. Il faut savoir que les agriculteurs forment 5,5 % de la population active des espaces ruraux contre 31,7 % pour les ouvriers. La part relative des ouvriers dans la population locale est plus importante dans les espaces éloignés des agglomérations. A l’inverse, le poids des cadres et professions intellectuelles supérieures est plus fort dans les villes. Les métropoles accumulent les emplois appartenant aux fonctions intellectuelles, de gestion et de décision tandis que les activités de fabrication industrielles se localisent désormais surtout dans les espaces ruraux ou périurbains. Ces zones rurales et ouvrières connaissent une forte évolution, sous les effets de la crise industrielle, mais aussi du fait du recul de l’Etat social. La fragilisation de la présence des services publics ainsi que leur privatisation ont bouleversé la vie sociale et le rayonnement local des bourgs ruraux. Les syndicalistes, notamment cheminots, luttent au quotidien contre ce démantèlement des services publics et l’isolement des populations rurales.

Le syndicalisme est un puissant vecteur de mobilisation dans l’espace local et un outil efficace de lutte contre la marginalisation politique des classes populaires. Le passage par le syndicat permet en effet aux cheminots du site de s’engager également ailleurs, dans les municipalités ou au sein de diverses associations comme les parents d’élèves. Je montre que l’apprentissage à l’œuvre au sein du syndicat permet aux ouvriers de tenir un rôle de représentant dans l’espace public à travers la mobilisation d’un savoir-faire relationnel acquis dans le collectif militant qu’ils peuvent réinvestir dans la vie politique. Il offre, plus largement, la possibilité de s’affirmer dans un espace émancipé de la domination salariale et de contrer les processus qui les excluent de la vie publique dominée par les classes moyennes et supérieures. Le maintien d’une sociabilité populaire et de réseaux syndicaux constitue en outre un frein au développement du FN en milieu rural, car celui-ci se nourrit du sentiment de déclassement social et territorial. Ce parti prospère sur fond de déclin des collectifs populaires.

Pour en savoir plus, lire Julian Mischi, Le bourg et l’atelier. Sociologie du combat syndical, Agone, 2016.