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Comment peut-on être musulmane et féministe ?

féminisme

Brève publiée le 5 mars 2016

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20160304.OBS5860/comment-peut-on-etre-musulmane-et-feministe.html?xtor=RSS-17

L'islam est souvent vu comme incompatible avec la libération des femmes. Le courant des “féministes islamiques” affirme au contraire que le Coran promeut l'égalité des sexes.

Un mercredi de février, salle Chapsal, au deuxième étage de Sciences-Po, à Paris. Salaam, l'association des étudiants musulmans, organise une table ronde sur la place de la femme en islam. A la tribune, Inès Safi, chercheuse en physique théorique au CNRS, ouvre les débats. Comme elle le redit à «l'Obs»sa conviction est que «le texte coranique promeut l'égalité spirituelle de la femme et de l'homme».

Ainsi, elle fait valoir que le Coran ne raconte nulle part qu'Eve serait née de la côte d'Adam et aurait causé le péché universel. La femme y surgit en même temps que l'homme, et c'est à l'être humain (Al-Insan), sans distinction de sexe, que s'adresse le message spirituel.

Le Coran, compatible avec l'émancipation des femmes? L'affirmation fera sursauter beaucoup de monde en France. Depuis 1989, date de la première discussion sur le port du foulard, l'islam est perçu comme hostile à l'égalité des sexes. Ainsi qu'à la laïcité, à la démocratie, à la liberté d'expression… Bref, à la modernité.

Les agressions sexuelles du 31 décembre à Cologne ont relancé un débat lourdement chargé de fantasmes. Pour certains, c'est un véritable choc des civilisations qui s'est joué cette nuit-là, avec l'Occident, paradis de l'égalité des sexes, face à l'Orient, animé de toute éternité par la haine de la femme. Pour des féministes comme Elisabeth Badinter ou Caroline Fourest, l'islam - et tous les monothéismes - enferme la femme dans le carcan du patriarcat. Entre la foi et la liberté, il faut choisir.

Mais voilà, ce féminisme laïque est loin de faire l'unanimité. D'abord parce qu'il fait l'économie d'un regard critique sur la place que l'Europe a accordée à la femme au cours de l'histoire. Violences domestiques, inégalité au travail, sexisme dominant, sans oublier une misogynie savante qui court d'Aristote à Schopenhauer, sont autant de réalités qui devraient amener à un peu d'humilité.

Mais, surtout, le discours laïque transforme une réalité sociologique incontestable (la discrimination des femmes dans le monde arabe) en une vérité qui vaudrait pour l'islam en général et de tout temps. Sous des airs d'analyse objective ressurgit l'idée coloniale de la hiérarchie des civilisations. Au nom de la libération de la femme, il s'agit toujours de dire que nous sommes les meilleurs.

Il y a donc une instrumentalisation du féminisme par un discours xénophobe, que des philosophes, sociologues et militantes combattent depuis des années. Judith Butler aux Etats-Unis, Elsa Dorlin, Nacira Guénif, Christine Delphy ou Eric Fassin en France incarnent un féminisme «radical» qui s'attache à déconstruire une vision essentialiste de l'islam.

Mais aucun n'est allé jusqu'à définir ce que pourrait être la vraie place de la femme dans la religion musulmane: par définition, un tel travail théologique revient aux croyants. Or, c'est ce pas que sont en train de franchir des femmes qui se revendiquent à la fois féministes et musulmanes. Pour elles, l'islam, loin d'être incompatible avec leur liberté, en est un outil.

En France, l'appellation «féministe islamique» a fait irruption en 2012, avec un ouvrage collectif rassemblant les textes d'une dizaine d'universitaires et militantes venues de France, du Maroc, d'Iran, du Pakistan (1)… Mais, dans le monde anglo-saxon, le mouvement est plus ancien et a déjà donné lieu à une vaste littérature. Au-delà des spécificités propres à chaque pays, le geste est le même: ouvrir le Coran et montrer que les femmes y apparaissent au même rang de dignité que les hommes. En somme, se lancer dans un travail d'exégèse, bâtir une «herméneutique féministe».

Comme les chrétiennes

L'ambition est titanesque: il s'agit de relire et d'analyser le Coran, mais aussi les hadiths, qui relatent les actes et les paroles de Mahomet et de ses compagnons, ainsi que le fiqh, le droit musulman, avec ses quatre écoles juridiques classiques. Face à cette masse, ces féministes revendiquent leur «droit à l'interprétation» (ijtihad). Comme les exégètes de la Bible, elles doivent élaborer leur méthodologie. Il convient de distinguer les versets se rapportant à des valeurs universelles (justice, équité, dignité humaine…) et ceux répondant à des situations révolues (esclavage, butin, concubines…).

« A l'instar de ce que préconise le Coran, jamais la foi ne doit faire l'économie de la raison», écrit la Marocaine Amsa Lamrabet dans «Féminismes islamiques», rappelant le rôle d'Averroès et d'Avicenne dans l'idée d'une«rationalité religieuse».

Et comment faire lorsque le texte est clairement machiste? La théoricienne américaine Margot Badran propose trois approches: «Revisiter les ayats [“versets”] du Coran de façon à corriger les fausses histoires qui circulent, par exemple les récits de la création et l'épisode du jardin d'Eden, qui ont servi à appuyer l'idée d'une supériorité masculine; citer les ayats qui énoncent sans équivoque l'égalité des hommes et des femmes; contextualiser les ayats qui évoquent les différences entre les sexes et qui ont été largement interprétées de façon à justifier la domination masculine.» (2)

Prenons la sourate 4, verset 34, où il est dit que «les hommes sont responsables [“qawwa-mun”] des femmes parce que Dieu a donné à l'un plus qu'à l'autre». Pour Margot Badran, «qawwamun» renvoie en réalité à l'idée de «subvenir» au moment de la naissance et des premières années de l'enfant. Ce serait un appel à la solidarité envers la femme qui enfante, et non l'affirmation de la supériorité masculine «sur toutes les femmes et en tous les temps».D'ailleurs, n'est-il pas dit, sourate 9, verset 71, que «les croyants, hommes et femmes, sont protecteurs l'un de l'autre»? CQFD…

Ce travail d'orfèvre rappelle celui en cours dans le judaïsme (la femme rabbin Delphine Horvilleur y a consacré un livre) ou dans le christianisme. «A propos de la naissance d'Eve, il y a une discussion sur le mot hébreu qu'on a traduit par “côte”, raconte la théologienne Christine Pedotti . Partout ailleurs dans la Bible, il désigne “le côté” et non “la côte”. Il est donc probable qu'il faille comprendre qu'Eve est née “à côté” d'Adam.»

Responsable de «Témoignage chrétien» et cofondatrice de l'association féministe Le Comité de la Jupe, Christine Pedotti se bat contre le machisme de l'Eglise catholique:«Nous faisons régulièrement des tables rondes avec les féministes musulmanes et juives et nous constatons que, dans nos traditions, nous avons le même ennemi à affronter: le patriarcat.» Au fil des siècles, le patriarcat méditerranéen aurait opéré une torsion similaire sur les trois grandes religions. Il reste à détordre le bâton et à revenir au message initial, empreint d'égalité.

Quelle est l'importance réelle du féminisme islamique? Le concept est apparu au début des années 1990, sous l'impulsion d'une classe moyenne féminine éduquée. En Iran, deux revues phares, «Zanan» («Femmes») et «Farzaneh» («Erudit»), sont les premières à s'interroger sur la compatibilité entre islam et féminisme.

A la même époque, des Malaisiennes créent l'association Sisters in Islam pour lutter contre les violences sexistes (polygamie, mariages forcés) perpétrées en Malaisie au nom de l'islam. Ailleurs, des réseaux d'activistes, tels le mouvement Musawah ou le Women and Memory Forum, s'emploient à déconstruire certains concepts religieux. La stratégie est simple: puisque les lois de nos pays se basent sur l'islam, réformons l'islam pour se faire entendre de ceux qui les font. Et cela marche. Au Maroc, le mouvement du Printemps de l'Egalité, une coalition de 26 associations féministes, obtient en 2004 la révision de la Moudawana (le Code de la Famille), consacrant l'égalité des époux devant la loi.

En Turquie, les féministes laïques, islamiques, kurdes et lesbiennes se sont unies en 2007 pour faire voter une loi contre la violence faite aux femmes. En Egypte, le mouvement des «femmes pieuses» modifie la hiérarchie avec les hommes, obligés de se retirer lorsqu'elles se réunissent à la mosquée ou à la maison.

Pseudo-féminisme

Mais c'est aux Etats-Unis que le féminisme islamique a connu sa mise en forme théorique avec la parution, en 1992, de «Qur'an and Woman», un manifeste audacieux qui a fait l'effet d'une bombe. L'auteure, Amina Wadud, est une chercheuse afro-américaine, fille d'un pasteur méthodiste et d'une descendante d'esclave, qui s'est convertie à l'islam en 1972.

Paraphrasant Simone de Beauvoir, cette féministe convaincue affirme qu'«on ne naît pas musulman, on le devient». Sur le sujet sensible de la polygamie, elle souligne que le Coran ne l'autorise qu'à des conditions qui, prises à la lettre, sont irréalisables (traiter les épouses dans «la plus stricte équité»). Ce qui revient, estime-t-elle, à décourager ce type d'union. L'ouvrage est un best-seller. En 1994, elle est la première femme à prononcer la khotba (sermon introductif) dans une mosquée d'Afrique du Sud. En 2005, elle transgresse définitivement la tradition en dirigeant la prière du vendredi devant une centaine d'hommes, lançant la vogue des femmes imams.

Nommée professeure d'études islamiques à la Virginia Commonwealth University en 2007, Amina Wadud milite pour une réforme radicale de l'islam. «L'oppression des sexes est contraire à l'islam, et il incombe à ceux qui sont conscients de la complexité même de l'existence humaine de créer une réalité vivante qui défie […] toute autre forme d'oppression fondée sur la race, la classe sociale, l'ethnie ou l'orientation sexuelle», écrit-elle (3).

Son féminisme s'inscrit dans la droite ligne du Black feminism américain, dont la figure la plus connue en France est Angela Davis. Pour ce courant, la femme noire est doublement discriminée (en tant que Noire et en tant que femme) ; néanmoins, avant de critiquer le machisme des hommes noirs, il faut s'assurer que cette critique ne viendra pas servir la domination blanche. Ce souci de lutter simultanément contre toutes les formes de discrimination (de sexe, de race, de classe…) porte un nom: l'«intersectionnalité». Le féminisme islamique, né du refus de privilégier le fait d'être femme à celui d'être musulmane, n'est que l'application de ce principe.

En France, l'éclosion du mouvement a été favorisée par la loi interdisant le port du voile à l'école, votée en 2004. Des féministes historiques et des femmes musulmanes se sont retrouvées dans le collectif «Féministes pour l'égalité». Une myriade d'associations, comme les Femmes dans la Mosquée ou les Musulmans inclusifs de France, ont montré le désir de musulmanes de vivre leur foi, et donc éventuellement d'être voilées, sans être reléguées au second rang, ni dans leur communauté, ni dans la société française, ni dans le mouvement féministe.

Pour la chercheuse Zahra Ali, qui a dirigé la publication de «Féminismes islamiques», ces jeunes recrues, loin d'affaiblir le combat des femmes, le renforcent: «Du fait de leur histoire personnelle, de leur trajectoire, du fait qu'elles sont issues de l'immigration, qu'elles posent des questions de racialisation, les femmes musulmanes, quand elles s'approprient le féminisme, peuvent lui permettre de se décloisonner, de se décoloniser et donc de se renouveler.»

Mais cette jonction inattendue a du mal à passer chez les féministes laïques. Dès 2010, Chahla Chafiq, sociologue d'origine iranienne, a publié dans «les Temps modernes» une réponse très véhémente. Le féminisme musulman, estime-t-elle, est un «label érigé dans des laboratoires d'études occidentaux par des Iraniennes intellectuelles exilées, coupées du terrain de leur pays d'origine et confrontées à la double et douloureuse expérience du déclassement et de la difficile intégration dans des pays aux valeurs modernes».

Pour elle, l'opération ne serait que le faux nez d'un islamisme à visage européen, «prétendument moderne parce que pseudo-féministe, un salafisme en costume-cravate imposé par Tariq Ramadan et les Frères musulmans», complète Abnousse Shalmani, auteure de «Khomeiny, Sade et moi».

« Notre travail, c'est d'utiliser les législations islamiques porteuses d'un potentiel libérateur pour les femmes et de les combiner à la philosophie des droits de l'homme, sans l'interprétation machiste et sexiste qui en est faite, réplique la sociologue belge Malika Hamidi, directrice de l'European Muslim Network, un think tank présidé par Tariq Ramadan. Les musulmanes d'Europe se situent aujourd'hui dans un rapport de force qui dérange la société civile et un certain courant féministe majoritaire. En se réappropriant simplement la parole qui leur a été confisquée lors des débats sur la loi du 15 mars 2004 [sur le voile], elles sont devenues plus visibles, et c'est cette visibilité qui mine le débat. Pour elles, porter le foulard, c'est de l'“empowerment”, une façon de proclamer qu'elles sont libres de définir elles-mêmes leurs propres schémas d'émancipation.»

L' empowerment ? Encore une notion venue du féminismeaméricain, pour désigner l'idée que la femme doit gagner non seulement en liberté, mais aussi en pouvoir, en «puissance d'agir» (pour reprendre un concept de Spinoza parfois utilisé pour traduire empowerment ). «Qu'importe qu'on se voile ou qu'on se dévoile: l'important, c'est d'être libre de pouvoir le faire. Ce qui doit être aboli, ce ne sont pas les religions, mais le patriarcat», rappelle la Franco-Iranienne Azadeh Kian, directrice du Centre d'Enseignement, de Documentation et de Recherches pour les Etudes féministes (Cedref ).

Repenser le religieux : là est finalement l'effet le plus troublant du féminisme islamique, en tout cas pour la gauche française. Comme l'a noté Jean Birnbaum (4), les progressistes n'ont cessé de dénigrer les diverses formes d'engagement spirituel. Soit le religieux est un danger pour la laïcité, et donc un ennemi à abattre ; soit il est réduit à une façon, pour les minorités discriminées, de revendiquer leur identité culturelle.

Les deux attitudes ont en commun de ne jamais accepter la foi comme une pensée digne qu'on dialogue avec elle. Cela n'a pas toujours été le cas, et la féministe islamique Zahra Ali a raison de faire le rapprochement avec la théologie de la libération, qui joua un rôle essentiel dans la lutte contre les dictatures d'Amérique du Sud.

Même en France, les chrétiens de gauche ont représenté une force politique jusqu'aux années 1970, avant de s'éteindre. Le féminisme islamique sera-t-il le bon vecteur pour renouer avec cette tradition d'une spiritualité engagée, comme le pense la jeune chercheuse? Une chose est sûre: si marginal soit-il, ce nouveau courant de pensée pose une question qui fait mal.

Eric Aeschimann et Marie Vaton

(1) et (2): «Féminismes islamiques», sous la direction de Zahra Ali, Editions La Fabrique, 2012.

(3): «Foi et féminisme. Pour un djihad des genres», in «Existe-t-il un féminisme musulman ?», colloque de 2006.

(4)«Un silence religieux», par Jean Birnbaum, Seuil, 2016.