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Dans le chaos économique vénézuélien, une bataille contre le temps

Venezuela

Lien publiée le 16 mai 2016

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Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

(Mediapart) Le Venezuela s'approche toujours plus du crash économique et les pilotes s'entredéchirent. Les deux adversaires, le gouvernement chaviste et le Parlement, dirigé par l'opposition, comptent bien amener les Vénézuéliens à les soutenir dans la rue. Les députés cherchent à lancer au plus tôt un référendum révocatoire, le gouvernement freine le processus.

Tous les ingrédients sont réunis pour porter la tension à son paroxysme. Alors que le Venezuela traverse une crise économique cauchemardesque, l'opposition appelle à manifester mercredi 18 mai pour dénoncer les lenteurs du Conseil national électoral (CNE) à lancer le processus de référendum révocatoire contre le président socialiste Nicolás Maduro. En réponse, le même jour, les chavistes soutiendront la mission Logement, un vaste programme de constructions de maisons et appartements sociaux.

Le référendum révocatoire est la nouvelle scène de la bataille entre les deux ennemis. L'opposition avance résolument vers le but qu'elle s'était donné après avoir massivement remporté les élections législatives, le 6 décembre 2015 : écourter le mandat de Nicolas Maduro. Lundi 2 mai, en à peine deux jours, les adversaires au gouvernement chaviste ont annoncé avoir réuni 1,85 million de signatures, bien au-delà des 195 721 (1 % de l'électorat) requis pour « solliciter » le référendum. Promoteur de cette stratégie, le candidat malheureux contre Hugo Chavez en 2012 et Nicolás Maduro en 2013, Henrique Capriles, en sort grandi alors que son influence au sein de la coalition de l'opposition, la MUD (Table de l'Unité démocratique), était en perte de vitesse en ce début d'année.

Le processus est néanmoins encore long. Dans une seconde étape, pour cette fois « convoquer » le référendum, l'opposition devra réunir 3 914 420 signatures (20 % de l'électorat). Nicolás Maduro sera ensuite révoqué si au minimum 7 505 440 Vénézuéliens se prononcent contre lui, soit le résultat qu'il avait obtenu lors des élections présidentielles de 2013 plus une voix. Des défis réalistes pour la MUD : elle n'avait perdu que de 200 000 voix les élections présidentielles. Le pays était alors sous le coup de l'émotion du décès d'Hugo Chavez et la crise n'avait pas atteint le paroxysme actuel.

L'opposition a tout intérêt à ce que ces étapes se succèdent rapidement. Si la consultation se déroule avant le 10 janvier 2017 et que les Vénézuéliens décident effectivement de destituer le président impopulaire, il y aura des élections présidentielles. Passée cette date, Nicolás Maduro serait remplacé par son vice-président, en l’occurrence Aristóbulo Istúriz. Mais, chargé de valider les signatures, le CNE ne donne pas les signes d'un quelconque empressement. Jorge Rodríguez, maire chaviste de Libertador (centre de Caracas) et membre de la commission chargée par le gouvernement de vérifier l'authenticité des signatures fait d'ailleurs pression sur ce conseil. Il déclarait lundi qu'« il y a des signatures sans empreintes digitales, des noms sans pièces d'identité et une nouvelle fois, des morts qui signent ». Diosdado Cabello, l'ancien président de l'Assemblée nationale, connu pour ses envolées radicales, tempête. Les dirigeants des institutions publiques qui ont signé les formulaires « ne devraient pas rester en poste », a-t-il déclaré.

L'opposition espère, grâce aux mobilisations sociales, accélérer le processus. Les Vénézuéliens sont pourtant, eux, dans une tout autre course, bien plus urgente, celle de trouver les biens nécessaires à la vie des ménages. « Ni le gouvernement, ni l'opposition ne se rendent compte de cet énorme mécontentement, aucun n'entend la clameur nationale. Les gens demandent à grands cris un accord qui sorte le pays de la crise », dénonce l'économiste Víctor Álvarez, ministre de l'industrie et du commerce sous Hugo Chavez (2005-2006). Le sociologue David Smilde, résident au Venezuela, convient que cela sera difficile de mobiliser les troupes. Mais le membre du Washington office on Latin America (WOLA) assure que : « Les mobilisations n'ont pas besoin d'être massives pour être efficaces. » Il prend exemple sur les sept députés de la MUD qui s'étaient enchaînés au siège du CNE fin avril et avaient réussi leur coup de communication.

Loin du bras de fer politique, dans les rues des grandes villes et de Caracas, la capitale, les Vénézuéliens patientent dans ces longues files d'attente de plusieurs centaines de mètres qui s'étirent depuis plusieurs mois devant les supermarchés. On espère y trouver les produits devenus rares, généralement les biens les plus demandés (farine de maïs, lait, huile mais aussi shampoings ou, plus grave, des médicaments). Wilmer Téllez, 29 ans, vit au-dessus d'un de ces supermarchés : « Dès que il y a des arrivages, en quelques minutes une queue se forme. Parfois des gens crient : “On a faim ! On a faim !” et tentent de forcer l'entrée. » L'ambiance est des plus tendues. Fin avril, la seconde ville du pays, Maracaïbo, a été le théâtre de scènes de pillages.

Dans l'urgence continuelle, le gouvernement tente de panser les plaies

En 2015, l'inflation était officiellement de 180,9 %, le FMI table sur 700 % en 2016. 700 % ? « Oui c'est possible. L'inflation des aliments et boissons a déjà dépassé les 200 % et continue d'augmenter », assure l'économiste spécialiste du pétrole à l'université centrale du Venezuela, Arnoldo Pirela. « Avec un déficit fiscal de plus de 20 % du PIB et son financement à travers des émissions d'argent sans appui de la Banque centrale du Venezuela (BCV), le pays se trouve dans l'antichambre de l'hyperinflation », explique l'économiste Victor Alvarez Dans ce pays monoproducteur du pétrole, la chute des cours a accéléré la débâcle. D'après le FMI, ses revenus sont passés de 80 milliards de dollars en 2013 à 20-25 milliards en 2015. Privé de pétrodollars, il devient de plus en plus difficile d'importer en quantité suffisante. Par manque d'investissement, le Venezuela ne parvient pas à augmenter sa production (environ 3 millions de barils par jour) alors qu'il possède, selon l'OPEP, les plus grandes réserves au monde.

À cette situation chaotique s'ajoute la sécheresse, liée au phénomène climatique El Niño. Or 70 % de l'électricité provient de l'énergie hydraulique. Le gouvernement cherche à tout prix à réduire la consommation d'énergie : l'électricité est rationnée dans certaines régions du pays (Caracas est épargnée), des fonctionnaires sont invités à ne travailler que deux jours par semaine et l'heure a été avancée de 30 minutes.

Face à cette situation catastrophique, des analystes, à l'image de Victor Alvarez, appellent à une cohabitation entre les deux pouvoirs afin d'appliquer un programme minimal pour affronter effectivement la crise. Une perspective qui paraît bien impossible. Les deux pouvoirs poursuivent le même objectif : se neutraliser. Le combat autour du ministre de l'alimentation est symptomatique. Le 28 avril, les députés de l'opposition votent la destitution de celui-ci. Le 2 mai, un décret de Nicolás Maduro, publié dans le Journal officiel, annule la décision. L'Assemblée nationale vénézuélienne y est qualifiée de « majorité bourgeoise », qui « cherche à générer un processus de déstabilisation du pays »« Sa conduite ne correspond en aucun cas aux compétences de la Constitution », et elle souhaite « prendre le pouvoir absolu, autoritaire et despotique du pouvoir que seul le peuple possède », est-il écrit. Des amabilités banales dans les discours des hommes politiques vénézuéliens mais qui, par leur publication dans un document officiel, reviennent à nier la légitimité de l'Assemblée nationale.

Le président Maduro continue ses tournées pour vanter la politique sociale chaviste. 

D'un côté, l'opposition tente de destituer les membres du gouvernement et le président, de l'autre, l’exécutif empêche l'Assemblée de légiférer. Les projets de loi de la coalition anti-chaviste, sont systématiquement retoqués par le Tribunal suprême de justice. Ce fut le cas du projet de loi d'amnistie, surnommée loi d'« amnésie » par Nicolás Maduro, qui devait permettre la libération des « prisonniers politiques », ou du projet visant à donner un titre de propriété aux bénéficiaires des logements construits par le gouvernement. Le même destin est sûrement promis au projet de loi de l'opposition pour la production nationale visant à faciliter les initiatives entrepreneuriales. Nicolás Maduro y voit un projet « vulgaire »« qui prétend privatiser et en finir avec l'économie sociale ».

Dans l'urgence continuelle, le gouvernement tente de panser les plaies. Le salaire minimum est régulièrement augmenté, comme le 1er mai de 30 %. Il atteint les 15 051 bolivares mensuels, auxquels s'ajoute un bon d’alimentation de 18 585 bolivares. Avec un kilo de viande qui dépasse les 4 000 bolivares et un kilo de tomates à 700 bolivares, on comprend aisément qu'il est difficile de remplir son chariot de courses durant un mois entier avec ces seuls revenus, même si on les trouve au marché officiel, sans la spéculation du marché noir.

L'opposition et le gouvernement ont pourtant bien conscience de la solution sur le long terme à la crise : produire plus, industrialiser, bref « diversifier l'économie ». Les termes sont répétés dans les discours des uns et des autres. C'était justement pour relancer la production que Hugo Chavez promouvait une économie dite mixte, en nationalisant des industries ou en transformant des propriétés agricoles en coopératives. Pour l'ancien ministre Victor Alvarez, Hugo Chavez « a confondu étatiser et socialiser ». Ces entreprises « ont fait faillite à cause de la bureaucratie, de la corruption et du pseudo-syndicalisme. Par conséquent, ni les travailleurs, ni la communauté ne s'en sont sentis copropriétaires ». L'échec à relancer la production nationale était compensée par les importations… Tant que le prix du pétrole était haut.

Le gouvernement n'a pas su « adapter à temps les asphyxiants contrôles des changes [sous la responsabilité du gouvernement – ndlr] et des prix [fixés par le gouvernement sur certains produits – ndlr] ». Reste qu'au-delà des discours, le Venezuela a bien du mal à s'imaginer dans un après-pétrole. La MUD comme le gouvernement veulent multiplier par deux la production de pétrole pour parvenir à 6 millions de barils par jour. « C'est le même modèle extractiviste », tranche Victor Alvarez, à la différence que l'opposition est proche du secteur privé.

Face à la double crise, économique et de gouvernance, le risque est de voir se multiplier des scènes d'émeutes éloignées de toutes revendications partisanes. En 1989, l'inflation et les mesures libérales du président Adecco Carlos Andrés Pérez avait provoqué l'explosion sociale du Caracazo. Il fut durement réprimé (entre 279 et 3 000 morts selon les sources). Hugo Chavez y voyait l'origine de la « révolution bolivarienne ». Il est arrivé au pouvoir bien plus tard, en 1999. Cette fois, le leader messianique pourrait venir de la droite.