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Ce que lisent les patrons: enquête sur la culture du CAC 40

Lien publiée le 9 juin 2016

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Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

(Mediapart) Ce qui distingue les élites est désormais moins un répertoire classique que la capacité à tout assimiler, aussi bien la culture populaire que la culture savante. Le hip-hop et l’opéra. Les séries TV et les sérigraphies. Quels rapports les patrons du CAC 40 entretiennent-ils avec la culture ? Une enquête de la Revue du Crieur, dont le 4e numéro sort jeudi 9 juin.

« Je n’ai pas le temps de lire. » La réponse du Directeur général français d’un mastodonte de l’acier croisé dans les couloirs de l’université d’été du Medef organisée sur le campus de HEC augure mal d’une enquête sur la culture des patrons. Voyant ma déception, le quinquagénaire tente d’étoffer un peu : il lit la presse et, quand il trouve du temps, il fait du sport. « Je ne suis pas dans le rêve, je suis dans le concret », élabore-t-il, avant de lâcher un « c’est terrible, hein ! ? » semi-interrogatif.

La librairie éphémère montée pour l’occasion confirme que l’on n’est pas « dans le rêve ». On y trouve une sélection impressionnante d’ouvrages tournés vers le public du Medef : Les Saboteurs, de l’éditorialiste libéral Éric Le Boucher, Pourquoi la lucidité habite à l’étranger, de l’omniprésent analyste financier Nicolas Bouzou, les œuvres complètes de Michel Godet, vice-président de la fondation MMA des Entrepreneurs du futur, parmi lesquelles Le Courage du bon sens. Mais aussi Entreprenez ! À l’indignation, préférez l’action, pied-de-nez à Stéphane Hessel écrit par l’entrepreneur Philippe Hayat.

Les manuels de coaching Et si j’obtenais ce que je veux ! ou Oui, vous avez du charisme ! côtoient les livres de management, qui rivalisent d’originalité pour attraper le regard. On retiendra Comment votre swing peut améliorer votre management. 18 leçons de business par le golf ou, plus intello, La Philosophie au secours du management, dans lequel Patrick Errard, président du syndicat de l’industrie pharmaceutique en France, nous apprend par exemple qu’« il faut bien comprendre que, pour Descartes, le doute ne s’oppose pas à la capacité que l’on a de décider avec confiance de telle ou telle orientation ».

Abordés sur les pelouses du campus pendant cette université d’été, Guillaume Sarkozy, ex-DG de Malakoff Médéric, et Laurent Solly, DG de Facebook France, ne prennent que le temps de lâcher leurs livres de chevet respectifs : Le Cosmos et le Lotus. Confessions d’un astrophysicien, de Trinh Xuan Thuan, et Confucius et les Automates, écrit par Charles-Édouard Bouée, patron du cabinet de conseil allemand Roland Berger, qui s’interroge sur la « valeur ajoutée » de l’homme dans un monde informatisé. En dépit des consonances métaphysico-spirituelles de ces titres, on est toujours loin du « rêve ».

Mis à part ces quelques « figures » un peu connues, il sera quasiment impossible d’obtenir des entretiens avec les grands patrons. Toutes les demandes envoyées sont restées lettre morte : Jacques-Antoine Granjon, Xavier Niel, Bernard Arnault, Mathieu Pigasse, Jean-Baptiste Rudelle… Les seuls que je parviens à rencontrer sont ceux dont le contact m’a été donné par des relations personnelles. Et encore, à l’exception de Jean-Louis Beffa, tous exigent l’anonymat absolu. Même cet ancien dirigeant d’une grande banque d’investissement devenu galeriste spécialisé dans la sculpture figurative du xxe siècle, et pour qui « à un moment, dans une vie réussie, on doit arriver à l’art, sinon il manque une case », me demande de ne pas citer son nom.

Il paraît loin le temps où les documentaristes Gérard Mordillat et Nicolas Philibert pouvaient tourner La Voix de son maître. Nous sommes en 1977, à la veille du tournant néolibéral. Douze patrons de grandes entreprises parlent librement, face caméra, du pouvoir, des grèves, des syndicats, etc. Réalisant après coup la portée subversive de la démarche, l’un des patrons interviewés obtiendra la censure du film, qui ne sortira en DVD que trente ans plus tard.

Aujourd’hui, on ne la leur fait plus. Dans leurs travaux sur la grande bourgeoisie, Monique et Michel Pinçon-Charlot montrent que, contrairement aux « sans-voix » dominés, la sous-exposition des dominants résulte d’une stratégie volontaire et organisée. Ils réservent leur parole, lissée par des sessions de media training, aux organes de presse amis, soigneusement filtrés par les tout-puissants services de communication – ou plutôt de « non-communication », comme les appelle le journaliste François Ruffin, auteur du film Merci, patron !. Quant aux plus bavards, ils « écrivent » des livres minutieusement calibrés. À défaut d’entrer dans l’intimité et les pratiques réelles des décideurs, il est donc possible, à travers ces écrits et ces entretiens accordés au compte-gouttes, de saisir la manière dont ils veulent se voir et se montrer en matière culturelle.

La quête aurait sans doute été différente s’il existait, parmi les chefs d’entreprise, de véritables intellectuels. En son temps, le grand patron de l’aluminium Louis Marlio correspondait à ce profil rare : ce polytechnicien docteur en droit, auteur d’un ouvrage sur Le Sort du capitalisme, a joué un rôle clé dans les débats du colloque Walter Lippmann, acte de naissance de la refondation intellectuelle de la pensée libérale dans l’entre-deux-guerres. Aujourd’hui, le seul nom qui vienne à l’esprit est l’ancien vice-président du Medef, Denis Kessler. Dans une première vie, le P-DG ultralibéral du réassureur Scor fut chercheur, professeur agrégé de sciences sociales et de sciences économiques, après avoir suivi un cursus de philosophie et de science politique en plus de son diplôme de HEC. Ce n’est pas un hasard s’il est le seul à avoir réellement théorisé une doctrine pour le Medef. C’est en effet lui qui élabore en 1999, en tandem avec le philosophe et ancien assistant de Michel Foucault, François Ewald, la « refondation sociale », laquelle affirme notamment le primat du contrat social sur la loi et influence tous les projets néolibéraux de « réforme » du travail.

Un patron citant spontanément Beck, Marx, Foucault, Rancière, Balibar, Spinoza et Althusser, on n’en croisera pas d’autre. On trouve plutôt l’exact opposé, notamment dans la nouvelle économie numérique. Jacques-Antoine Granjon, fondateur de ventesprivees.com, a obtenu son bac au deuxième essai, puis intégré une petite école de commerce parisienne avant de se lancer dans le déstockage des fins de séries dans le Sentier. Le fondateur de Free, Xavier Niel, qui a abandonné ses études avant la fin de la première année de fac, ne fait pas semblant de s’intéresser à l’art ou à l’opéra. Lorsqu’il se lance dans le mécénat, il ouvre une fondation destinée à offrir des accès internet aux victimes de la fracture numérique, puis 42, une école d’informatique gratuite.

Le logo de l'Ecole 42 Le logo de l'Ecole 42

Si Niel fait figure d’exception en tant qu’authentique « self-made-man », le capitaine d’industrie peu diplômé et peu soucieux de distinction culturelle est un personnage répandu dans le capitalisme familial qui domine les 
années 1960 et 1970. Lorsque la légitimité repose sur la filiation, il peut être superflu de réaliser de brillantes études et d’acquérir une culture classique. Gérard Mulliez, le fondateur d’Auchan, sortait d’une petite école d’ingénieurs du Nord avant de commencer à travailler chez Phildar, l’entreprise de son père. François Pinault avait quitté l’école à seize ans avant de reprendre en 1963 l’entreprise de bois de son père. Martin Bouygues, fils du fondateur du groupe de BTP, n’a fait qu’une année à Dauphine avant d’entrer dans le groupe familial. Patrick Ricard n’avait que le bac lorsqu’il a succédé à son père, Paul, aux commandes du groupe Pernod Ricard.

Pierre Bourdieu a décrit dans La Distinction comment, au sein de la classe dominante, les chefs d’entreprise, commerçants et professions libérales étaient souvent dominés en termes de capital culturel par les enseignants, chercheurs, artistes et journalistes. Il est alors tout à fait possible de faire carrière sans être un « honnête homme » cultivé. Une tradition tenace de l’élitisme français veut même que les élèves les plus brillants soient tenus à l’écart du monde des affaires. À la tête de Criteo, l’une des rares start-ups hexagonales cotées à Wall Street, Jean-Baptiste Rudelle raconte dans son livre On m’avait dit que c’était impossible que, pour sa mère chercheuse en sciences politiques et son père artiste peintre, l’entrepreneur était « perçu comme peu glorieux et au fond un peu vulgaire. L’insulte suprême pour mon père était d’être traité de “ marchand de cochons enrichi ” ».

Culture classique et art lyrique

Michel Pébereau en 2008 Michel Pébereau en 2008

Mais le visage du grand patronat change à partir des années 1980. La part des grandes familles propriétaires tend à décliner dans le capitalisme actionnarial conquérant, laissant plus de place à des managers sans lien patrimonial avec l’entreprise. Comme Michel Pébereau ( BNP Paribas ) ou Didier Lombard ( France Telecom ), la plupart sont des « patrons d’État », pour reprendre l’expression de Bourdieu, qui sont tout aussi diplômés que les élites « culturelles » : ils ont fait les grandes écoles de la République ( entre 1985 et 1994, près de la moitié des patrons des 200 premières entreprises sont passés par l’X ou l’ENA ), puis occupé des fonctions dans les grands corps d’État ( comme l’Inspection des finances ) ou les ministères, avant de prendre les rênes d’entreprises publiques ou privées. Même les patrons « héritiers », qui peuvent se permettre des parcours plus «atypiques », cherchent de plus en plus à se doter d’une légitimité scolaire de haut niveau et de ce qu’elle amène de socle culturel. Bernard Arnault intègre l’École polytechnique avant de rejoindre l’entreprise familiale de travaux publics Ferret Savinel, de même que Serge, fils de Marcel Dassault.

Quelles sont les habitudes culturelles de ces dirigeants sortis des grandes écoles ? Malgré l’insistance rhétorique sur le « mérite » et l’«ouverture », les règles du jeu sont restées taillées sur mesure pour les enfants de l’élite existante qui ont développé depuis leur naissance les dispositions les avantageant au moment des concours. Résultat : deux tiers des dirigeants du cœur de l’élite sont issus de la haute bourgeoisie. Ce qui implique qu’ils ont souvent été familiarisés très tôt avec les œuvres de la « haute culture » musicale, picturale, littéraire, théâtrale ou cinématographique.

Louis Schweitzer en 2012 Louis Schweitzer en 2012

L’ex-patron de Renault, Louis Schweitzer, en est un prototype parfait. Issu d’une famille de la bourgeoisie protestante alsacienne, petit-neveu du Prix Nobel de la paix Albert Schweitzer et du chef d’orchestre Charles Münch, cousin de l’écrivain Jean-Paul Sartre, fils d’un directeur général du FMI, il entretient un rapport privilégié avec le théâtre. Les «Matinées classiques » de la Comédie-Française ont marqué son enfance. Après un parcours sans faute ENA-Inspection des finances, il prend la direction du constructeur automobile français, mais gardera toujours un pied dans la culture : président de la Société des amis du musée du Quai Branly, administrateur du musée du Louvre et surtout président du Festival d’Avignon depuis 2005. Son copain de promo de l’ENA, Marc Ladreit de Lacharrière, patron de Fimalac, propriétaire de l’agence de notation Fitch, est quant à lui collectionneur d’arts premiers et mécène du Louvre.

Jean-Louis Beffa Jean-Louis Beffa

Même univers culturel – peuplé de disques de Bellini, de films d’Antonioni et de livres de Stefan Zweig – pour Jean-Louis Beffa, passé par X Mines. L’ex-boss de Saint-Gobain et éminence grise du patronat français des années 1980 et 1990 me raconte avec émotion l’achat de son premier disque vinyle : « Je devais avoir six ans, c’était la Sixième Symphonie de Beethoven, par Wilhelm Furtwängler. Je me souviens de la couverture rose de Peynet. » La première fois qu’il est allé à l’opéra, c’était dans sa Nice natale, pour voir Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg, de Richard Wagner, se rappelle le mélomane qui préside depuis plus de dix ans l’Association pour le rayonnement de l’Opéra de Paris (l’Arop). Du Guépard, son film préféré, il cite la célèbre formule, « Il faut que tout change pour que rien ne change », qu’il a faite sienne durant ses vingt et un ans à la tête de Saint-Gobain.

Le capitaine d’industrie est aussi un lecteur surprenant. Il possède les références attendues de la part d’un social-démocrate ayant fréquenté la Fondation Saint-Simon, dont le gouvernement idéal est « Juppé Président, Macron Premier ministre » et qui fustige les «rigidités » des centrales syndicales : les essayistes Jacques Attali et Alain Minc, mais aussi les historiens François Furet et Pierre Rosanvallon, ou bien encore le prospectiviste Jeremy Rifkin et l’entrepreneur numérique Nicolas Colin afin de cerner l’« uberisation » qui menace selon lui les grands groupes.

Mais quand on lui demande quel auteur l’a le plus marqué, il répond sans hésiter l’historien Fernand Braudel. De La Grammaire des civilisations, il restitue en détail les analyses sur les « cultures du riz » asiatiques et le confucianisme qui lui auraient été cruciaux lorsqu’il s’est implanté dans la région. Il faut croire que le temps long braudélien sied bien au pilote de l’expansion internationale de l’entreprise héritière de la Manufacture royale des glaces créée sous Louis XIV, qui estime que la principale fonction du dirigeant, c’est « de voir les mutations planétaires avant les autres, afin de faire évoluer la stratégie de l’entreprise selon ce monde qui bouge ».

Plus surprenant encore, il a fondé le Centre Cournot pour la recherche en économie, qui diffuse les travaux de Michel Aglietta et Robert Boyer, les fondateurs de la théorie de la Régulation. « Je suis un néomarxiste », plaisante celui qui dit s’être appuyé sur la recherche de ces économistes hétérodoxes pour « promouvoir le modèle commercial industriel allemand et lutter contre le modèle libéral financier anglo-saxon et contre le pouvoir absolu des actionnaires dans l’entreprise ». L’intérêt de Jean-Louis Beffa pour les auteurs « critiques » trouve toutefois ses limites. « Je n’aime pas Bourdieu, je le trouve inexact. Je ne vois pas les conclusions pratiques qu’il tire de ses réflexions  évacue-t-il. Bourdieu et Foucault, c’est de la pure révolte. » Il est certes rare que les dominants goûtent aux arguments qui exposent les fondements de leur domination…

Avec son amour pour l’art lyrique, Beffa – à la retraite depuis 2010 – appartient-il à la vieille école ? Qu’en est-il de la génération d’après ? Elle passe encore par Polytechnique et l’ENA, mais aussi de plus en plus par Sciences-Po et HEC, des écoles qui suscitent un rapport moins révérencieux à la culture classique. Les concours d’entrée incluent encore une épreuve de « culture générale » mais l’enseignement accorde plus de place aux compétences techniques, juridiques, économiques et linguistiques qu’aux connaissances littéraires, scientifiques et théoriques. Une partie croissante de cette nouvelle génération ne cherche d’ailleurs plus à passer par la case publique : Bruno Lafont ( Lafarge ), Jean-Pascal Tricoire ( Schneider ) ou Pierre-André de Chalendar ( Saint-Gobain ) ont par exemple accompli l’essentiel de leur carrière dans le privé.

Matthieu Pigasse Matthieu Pigasse

Le cas de Matthieu Pigasse est parlant. Lui aussi produit de l’élite française, le quadragénaire est passé par Sciences-Po/l’ENA, puis les cabinets des ministères avant de devenir associé gérant de la Banque Lazard. Ses ouvrages sont saupoudrés de citations de Weber, Saint-Exupéry, Freud, Tchekhov, Arendt ou encore Pessoa, marques de cette bonne « culture générale » indispensable pour les concours. Reste que l’usage qu’il en fait est tout au plus décoratif. Évoquant par exemple ses premiers mois turbulents à la banque du boulevard Haussmann, il commente : « Les environnements hostiles ne me gênent pas. On vit d’autant mieux qu’il faut survivre. J’aime la phrase d’Henri Michaux : “ Faute de soleil, sache mûrir dans la glace. ” » Au journaliste du Financial Times, il explique que « les Français parlent toujours de bouffe et c’est le signe d’un pays en déclin. Cioran disait : “ Si vous avez le ventre plein, votre cerveau est vide. ” C’est exactement ce que je pense ». Lorsqu’il rapporte qu’il a « dû lire Salammbô 132 fois, Le Comte de Monte-Cristo 217 fois », il trahit par ce comptage exact une approche plus « geek » que raffinée à la littérature.

L’éclectisme, nouveau critère de la distinction

Mais là où Pigasse se différencie le plus de Beffa, c’est dans son rapport davantage décomplexé à la culture. Il adore proclamer son attachement à Verlaine et Baudelaire, mais aussi à des œuvres moins « nobles » : l’actionnaire du Monde et propriétaire des Inrockuptibles écoute à fond les Clash, les Sex Pistols, les Ramones et Arcade Fire, ne rate jamais les émissions de téléréalité telles que Keeping Up with the Kardashians et se dit « accro » au jeu vidéo Assassins’ Creeds. Paraissant ainsi brouiller le clivage traditionnel culture savante/culture de masse.

Le monde dominant aurait-il désormais moins besoin de se légitimer symboliquement par la culture savante ? Il semblerait plutôt que cette dernière ait perdu de son pouvoir de distinction, du fait de la massification scolaire et du libre accès à l’information sur le Net. Dans La Culture des individus, Bernard Lahire observe un désajustement entre hiérarchie des pratiques et hiérarchie sociale, soulignant par exemple que les pratiques « légitimes » sont loin d’être une norme au sein même des classes supérieures : 56 % de leurs membres ne sont jamais allés à l’opéra et seuls 15 % ont pour genre de films préféré les « films d’auteur ». Inversement, ces derniers sont nombreux à « s’autoriser » des pratiques peu distinguées, comme la visite de parcs d’attractions, l’écoute de variétés françaises, la télévision…

Dans son ethnographie du lycée d’élite américain Saint Paul, où les professeurs demandent par exemple aux élèves de comparer la légende médiévale de Beowulf aux Dents de la mer de Steven Spielberg, le sociologue Shamus Kahn remarque que les élites « ne se définissent plus par ce qu’elles excluent, mais au contraire tirent désormais leur force du fait qu’elles assimilent tout ». Elles écoutent aussi bien du hip-hop que de la musique baroque, en faisant de leur capacité de passer d’un univers à l’autre une nouvelle et plus subtile forme de distinction.

C’est ainsi l’éclectisme des goûts et l’aptitude à la transgression des frontières sociales et culturelles entre les genres qui caractériseraient aujourd’hui l’élite, là où les classes populaires resteraient enfermées dans un répertoire limité de pratiques. Cette mise en valeur de la diversité culturelle et de l’ouverture d’esprit peut servir aux dirigeants à enrober des idéologies conservatrices. «On me demande parfois comment je peux continuer à revendiquer ma culture punk en étant banquier d’affaires », dit d’emblée Matthieu Pigasse à une journaliste qui risquait de ne pas lui poser la question. « Pour moi qui pense que tout est politique et qui suis né au monde à travers la musique, il n’y a pas de paradoxe. Les punks étaient contre le système et interrogeaient l’avenir », affirme celui qui travaille, entre autres, pour le compte de Liliane Bettencourt, héritière du groupe L’Oréal.

Il va même jusqu’à se qualifier d’«antibourgeois » dans les colonnes du Financial Times : « Je prends aux banquiers et je rends aux pays », ose ainsi l’associé d’une banque qui a facturé 20 millions d’euros à Athènes en 2012 pour négocier la restructuration de la dette grecque, obtenue en contrepartie de mesures d’austérité et de privatisations exigées par le FMI. « Rien n’est plus beau que la pureté révolutionnaire », souffle même dans une interview celui qui décrit cependant Syriza comme « démagogique » dans son ouvrage, Éloge de l’anormalité. Que propose en effet Matthieu Pigasse dans le chapitre intitulé « Audace » ? La même chose, point par point, que le Medef : «réformer», réduire les dépenses publiques, flexibiliser le marché du travail, etc. Le procédé n’est pas nouveau, bien sûr : se draper dans la modernité, si besoin de l’esprit « fun » et « rock », pour imposer des régressions sociales et vilipender toute forme de protection sociale comme symptôme de « fermeture » et de « repli ».

Cette prime à l’ouverture d’esprit se retrouve dans l’ascension d’un nouveau type de capital indissociablement culturel, linguistique et social : le capital international. D’après la sociologue Anne-Catherine Wagner, c’est autour de ce rapport au cosmopolitisme que la domination symbolique serait en train de se recomposer. « Le “ snob intellectuel ” a pratiquement disparu. Une élite cosmopolite a pris sa place », explique Seamus Kahn. À l’école, cela se traduit par le remplacement du grec et du latin par les classes «européennes» ou « internationales ».

Le parcours d’Alexandre Ricard, le plus jeune patron du CAC40, est à ce titre exemplaire. Né en mai 1972, le petit-fils de Paul Ricard a grandi en Floride puis à Andorre. Après un MBA à la Wharton School, il a travaillé pour Andersen Consulting et Morgan Stanley à Londres, avant de « rentrer à la maison » en 2003. Selon la sociologue Anne-Catherine Wagner, ce capital international est « bien plus dépendant du capital économique que le capital scolaire classique : hérité familialement, transmis par des institutions privées souvent très liées aux affaires, il ne peut par définition s’entretenir qu’au prix d’une aisance matérielle qui rend possibles les voyages, la multilocalisation et l’entretien des compétences linguistiques. Il est éloigné des formes les plus livresques du capital culturel et se rapproche d’une culture “ mondaine ”, qui a toujours fait partie des conditions de préservation et d’accroissement du capital économique dans la haute bourgeoisie ».

La forme « livresque » du capital culturel des dirigeants, voilà la grande sacrifiée à l’heure de la mondialisation. Pour une raison simple : lire, ça prend du temps. L’ancien directeur d’une grande banque d’investissement nous le confirme : « Depuis la financiarisation de l’économie, le dirigeant n’a pas le temps de lire, de se poser de grandes questions profondes ou stratégiques, d’être un humaniste au carrefour des salariés, des clients, des actionnaires, il a intégralement basculé du côté des actionnaires, de la gestion de court terme. »

Thorstein Veblen Thorstein Veblen

La contrainte temporelle dont se plaignent les grands patrons est en réalité le lot des classes supérieures salariées dans leur ensemble, dont les durées moyennes de travail sont désormais plus élevées que celles des ouvriers ou des employés. Les classes dominantes ressemblent ainsi de moins en moins à cette « classe de loisir » du début du xxe siècle autrefois décrite par l’économiste et sociologue Thorstein Veblen. Aussi ce rationnement du temps libre conduit-il à une réduction des activités ascétiques et chronophages constitutives du rapport cultivé à la culture, comme la lecture de livres ou l’écoute de disques, au profit d’activités mondaines telles que la sortie à l’opéra, plus « rentables » tant pour le réseau social que pour l’image.

Le cas de Franck Riboud, P-DG de Danone, illustre bien cette mutation. Son père, Antoine, qui avait créé en 1976 les Rencontres musicales d’Évian et emmené son ami Rostropovitch jouer du violoncelle près du Mur de Berlin le jour de sa chute, était un véritable mélomane. Lorsque son fils ressuscite en 2013 ce festival de musique de chambre, il ne dissimule pas son ignorance en la matière. « Je n’ai pas honte de le dire : je connais mieux les clubs des différents joueurs de l’équipe de France [ de football ] que les musiciens classiques… Je ne peux pas vous parler techniquement, intelligemment, de musique, ce qui ne m’empêche pas de l’apprécier. » La connaissance approfondie du contenu est perdue mais le contenant mondain reste.

L'opéra de Paris L'opéra de Paris

L’opéra constitue un pilier de la vie culturelle de l’élite économique qui, en donnant à l’Arop, jouit de grandes soirées de gala, de visites privées des coulisses et de cocktails à l’entracte. Créée en 1980, l’association de mécènes a été présidée par les plus grands noms du patronat français, parmi lesquels l’ex-P-DG de Pathé Jérôme Seydoux et l’ex-président de la Banque Lazard Michel David Weil. Dirigée depuis 2005 par Jean-Louis Beffa, l’Arop est fréquentée par une trentaine de P-DG du CAC40… Parmi les habitués, Denis Kessler, Stéphane Richard, Xavier Huillard ( Vinci ) ou Bruno Lafont.

Après le spectacle, les convives se retrouvent pour le souper dans les foyers des opéras Bastille et Garnier, où chaque haut dirigeant réunit à sa table quelques happy fews : clients, parlementaires, journalistes, élus locaux, hauts cadres… C’est cette partie de la soirée qui motive certains des membres : « Pendant le spectacle, les patrons ont tous les yeux rivés sur leur iPhone, ils s’ennuient ! » fait remarquer l’ancien banquier d’investissement. Suivant le modèle de l’Opéra de Paris, la Comédie-Française, le théâtre de l’Odéon, le Louvre, Versailles, le Musée d’art moderne de la Ville de Paris et la Bibliothèque nationale de France ont créé des sociétés d’amis.

La « grande amitié » avec les artistes

Il ne faudrait toutefois pas surestimer le motif utilitaire de ces cercles comme « lieux de pouvoir ». Bien d’autres réseaux fermés ( Le Siècle, l’Association française des entreprises privées, le Rotary… ) permettent aussi bien, sinon mieux, de rencontrer les ministres et les médias, voire de peser sur eux. De nombreux dirigeants préfèrent d’ailleurs se retrouver autour de loisirs sportifs comme la chasse, le polo, le golf ou le tennis dans les clubs sélects du bois de Boulogne. Pour ceux qui choisissent l’univers artistique, les bénéfices sont d’abord existentiels et narcissiques : c’est moins la compagnie d’autres P-DG que celle des artistes qui est convoitée. Lorsqu’en juin 2014 la BNF organise un dîner au bénéfice des collections, les convives sont flattés de converser avec l’historienne Mona Ozouf ou les artistes Adel Abdessemed et Miquel Barceló.

Mais, pour certains, un dîner de temps en temps ne suffit pas et c’est à une plus grande proximité avec les artistes qu’ils aspirent. Le banquier d’affaires Philippe Villin est intarissable sur sa relation avec l’étoile de l’Opéra Nicolas Le Riche, à l’origine de son «premier grand choc émotionnel dans la danse ». Il se souvient : « J’ai eu la chance d’être assis à côté de lui lors du souper qui a suivi le spectacle. Ce fut le début d’une grande amitié. » Il n’est pas un spectateur lambda, extérieur : « Je connais certaines chorégraphies presque par cœur, je peux suivre chaque saut, chaque entrechat et souvent le moindre faux pas. Je tremble pour mes danseurs amis à l’approche des passages difficiles, je me crispe, je m’agite. » Philippe Villin se vit comme un acteur à part entière du microcosme. «Le jour où Nicolas Le Riche est entré en lice pour succéder à Brigitte Lefèvre comme directeur de la danse de l’Opéra, je me suis mobilisé, j’ai fait campagne… À l’annonce du choix de Benjamin Millepied, j’ai été dévasté. Au point de rester trois nuits presque sans dormir ! »

L’opéra – espace privilégié où l’establishment français donne à voir son « amour » de la culture – est désormais concurrencé par un autre circuit artistique, plus jeune, festif et « branché » : l’art contemporain. D’autant que, face à la contrainte temporelle, passer au vernissage de la dernière exposition de la galerie Perrotin est plus pratique qu’assister à Rigoletto à l’Opéra, avec ses horaires et ses durées incompressibles de spectacle. « Acheter quatre Basquiat va plus vite que lire tout Dostoïevski », résume le sociologue des pratiques culturelles Philippe Coulangeon. En mal de fonds publics, le Centre Pompidou ou le Palais de Tokyo profitent de cet engouement pour se doter de cercles de mécènes appréciés des hommes d’affaires. Lors du dîner 2015 de la Société des amis du Centre Pompidou, on croisait Pierre Bergé, Bruno Roger ( Lazard ) et Jean-Paul Claverie ( groupe LVMH ).

« Le néolibéralisme a beau essayer de construire un mythe autour de l’entrepreneur héroïque, ça ne fait rêver personne d’être grand patron. Demandez à un enfant ce qu’il veut devenir plus tard : il vous dira pompier, acteur, pas P-DG ! Le grand patron est encore obligé de convertir sa puissance économique brute en bien social valorisé, en puissance acceptable », sourit le sociologue François-Xavier Dudouet, spécialiste du patronat.

Certains hauts dirigeants ne se contentent toutefois pas de donner quelques centaines ou milliers d’euros annuels via les cercles de mécènes pour exprimer leur goût pour l’art et la culture. Ils collectionnent, et ouvrent parfois des fondations, ce qui n’est à la portée que de la fraction la plus fortunée des grands dirigeants. Non pas les patrons « managers » salariés de leur entreprise, récompensés de leurs services par quelques stock-options, mais les propriétaires du capital, actionnaires majoritaires de leur empire et le plus souvent descendants des grandes familles industrielles. Parmi ces héritiers collectionneurs, on trouve des patronymes bien connus : Laurent Dassault, Guillaume Houzé, ( Galeries Lafayette ), Daniel et Florence Guerlain, Antoine de Galbert ( héritier de Carrefour, fondateur de la Maison rouge à Paris ), Amaury et Sandra Mulliez, de la dynastie Auchan, Paul Ricard ou encore Michel Édouard Leclerc. Mais les premiers noms qui sautent à l’esprit sont bien sûr les tycoons Bernard Arnault, première fortune de France ( 34,6 milliards d’euros ), et François Pinault, huitième fortune ( 12,7 milliards ).

François Pinault en 2015 François Pinault en 2015

Les deux milliardaires prolongent depuis une vingtaine d’années dans le champ de l’art contemporain leur course effrénée pour mettre la main sur les fleurons du luxe, se disputant les Basquiat, Rothko, Maurizio Cattelan, Jeff Koons, Damien Hirst, Takachi Murakami, Subodh Gupta et autres vedettes de l’art contemporain. Sans doute qu’« une vie sans art est une vie d’âmes mortes », comme le dit le fondateur du groupe MK2 et collectionneur Marin Karmitz, mais l’art a surtout été un formidable ascenseur symbolique pour les deux magnats du luxe, qui ont commencé leur carrière dans des domaines bien moins glamour. Surnommé le « Tapie de l’aggloméré », Pinault a débuté dans le bois, Arnault dans le BTP et la promotion immobilière. Et tous deux avaient des « problèmes d’image » liés aux origines de leur fortune, que leur passion ostentatoire pour l’art a considérablement contribué à gommer.

Bernard Arnault en 2009 Bernard Arnault en 2009

Arnault a en effet lancé sa carrière sur une promesse violée : celle faite au gouvernement, lorsqu’il rachète le groupe Boussac, de «garantir la pérennité » du groupe textile et de conserver 12 000 des 21 000 emplois. Il encaisse les 750 millions de francs de subventions et liquide les usines, pour ne garder que les pépites, le Bon Marché et surtout Dior. Le « péché originel » de son rival est similaire : en 1986, Pinault reprend pour un franc symbolique Isoroy, le premier fabricant français de contreplaqué, et reçoit 250 millions de subventions publiques en échange de la préservation de 3 600 emplois. Plus d’un millier d’emplois sont pourtant supprimés en quelques années.

Mais, par la magie de l’art, ces prédateurs n’apparaissent plus pour ce qu’ils sont, des cost-killers ou des évadés fiscaux mus par l’appétit du gain, mais comme des mécènes. « Voler en grand et restituer en petit, c’est la philanthropie », disait l’écrivain marxiste Paul Lafargue. Ces mécènes sont-ils les nouveaux Andrew Carnegie et John D. Rockefeller ? Pour les chevaliers d’industrie confrontés aux révoltes ouvrières qu’entraînait l’industrialisation brutale, ouvrir des fondations philanthropiques apparaissait comme le meilleur moyen de fournir une « alternative privée au socialisme ».

La fondation Louis Vuitton La fondation Louis Vuitton

Depuis trente ans, la mondialisation engendre de nouveau d’immenses inégalités, incitant encore une fois les milieux d’affaires à se préoccuper de redorer leur image pour légitimer la concentration inouïe du capital. Offrir leurs prestigieuses collections au regard du public, au Palazzo Grassi pour Pinault ou à la Fondation Louis Vuitton pour Arnault, constitue pour eux une forme de philanthropie culturelle, qui a en outre l’avantage de diminuer les prérogatives de l’État culturel. Selon Arnault, « c’est bien d’avoir un ministre de la Culture, mais nous avons aussi besoin de ce qui existe aux États-Unis, c’est-à-dire d’entreprises privées qui participent à la vie artistique ».

Ces collectionneurs ont évidemment tendance à minimiser l’aspect lucratif de leur activité, parfois plus proche de la spéculation que du mécénat. Lorsque le JDD demande à Pinault : « Vous considérez-vous comme un mécène ou comme un collectionneur ? », il répond pudiquement : « Je suis un amateur d’art. » Pour l’ancien ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon, devenu conseiller de François Pinault, ce dernier « n’a pas, avec sa collection, d’objectif d’accroissement en numéraire. Il vend quand il est moins intéressé ou qu’il n’a que quelques échantillons car il aime avoir des ensembles importants. La culture est d’abord la recherche d’un épanouissement, ou d’une distinction, comme dirait Bourdieu ». Ce qui ne l’empêche pas de réaliser de belles culbutes : avec Rebus, par exemple, un tableau phare de Rauschenberg acheté 8 millions de dollars et revendu pour une trentaine de millions.
 

Michel-Edouard Leclerc Michel-Edouard Leclerc

Certains patrons très éloignés du luxe tentent eux aussi de profiter de l’aura de l’art contemporain. « Notre action dans l’art permet à la marque, qu’on pourrait considérer comme vieillotte, de rajeunir son image », explique par exemple l’épouse de Patrick Ricard, l’ex-patron du n°2 mondial des vins et spiritueux dont la fondation d’art contemporain est très active. Michel-Édouard Leclerc a transformé l’épicerie historique de Landerneau en fonds d’art contemporain. Amaury Mulliez, fils du fondateur austère d’Auchan, a lancé avec sa femme Sandra le prix SAM Art Projects, dont le lauréat est exposé au Palais de Tokyo.

Au-delà des avantages pour l’« image de marque » de l’entreprise, c’est l’image de l’entrepreneur en tant que « créateur » de richesses qui se trouve indirectement célébrée : « La création me fascine très profondément, donne un sens à la démarche de l’individu, à son existence », s’épanche Bernard Arnault qui a donné à son livre autobiographique le titre La Passion créative. Si l’art contemporain a pris le pas sur l’opéra et les autres pans de la culture classique dans la culture des patrons, c’est qu’il est en réalité familier et rassurant pour les grands capitalistes de ce début du XXIesiècle.

Les collectionneurs mécènes ne sont pas certains de s’enrichir, l’art étant un investissement risqué, mais il n’est pas anodin que la culture qui les attire s’organise sur un marché, leur permette de posséder des œuvres – contrairement à un spectacle d’art lyrique – et de les revendre avec plus-value. On s’éloigne là de la logique du mécénat, qui consiste à dépenser à perte, et on se rapproche de celle du « jeu » boursier. Les similarités entre le fonctionnement hautement spéculatif et internationalisé du marché de l’art et celui des marchés de capitaux pourraient d’ailleurs expliquer la part importante de financiers et de traders, à New York notamment, parmi les « amateurs » d’art.

Il serait simpliste toutefois de réduire cette passion à sa dimension pécuniaire et de nier la « fascination » sincère que l’art exerce sur ces patrons collectionneurs. Évoquant les critères non matériels de la « réussite d’une existence », Pinault explique avoir eu envie «d’accéder à la connaissance et à la fréquentation de ce que l’humanité avait produit de plus élevé, c’est-à-dire, à l’art ». Car, en même temps qu’il constitue un marché potentiellement rémunérateur ( financièrement et symboliquement ), dans lequel il apparaît logique pour des entrepreneurs d’investir, l’art contemporain représente aussi une sorte d’au-delà fantasmé de la valeur marchande, dont on peut penser qu’il finit par être le seul bien désirable à quiconque peut s’offrir littéralement tout ce qui s’achète.

Outre les bénéfices en termes de réseau, d’image, de fiscalité et parfois de plus-value, l’art contemporain attire l’élite économique pour une ultime raison : si une grande partie de la production est hermétique, pointue et citationnelle, son pan le plus médiatisé est relativement facile d’accès. Le succès populaire de la Nuit blanche en atteste. « Étant constitué sur une éthique de rupture permanente, le coût d’entrée est souvent plus bas que pour l’art ancien, la littérature ou la musique contemporaine, qui nécessitent de longues années d’apprentissage », avance Philippe Coulangeon.

Si l’« éclectisme » et l’« ouverture d’esprit » sont les nouvelles valeurs de l’élite, l’art contemporain en incarne la synthèse, se jouant des frontières entre l’art savant et l’art populaire, entre l’art et la vie, et en intégrant les codes de la culture de masse. Souvent monumentales ou ludiques, beaucoup d’œuvres font rire, dérangent, choquent, impressionnent, bref, elles se révèlent dans leur immédiateté. Il n’est par exemple pas indispensable de connaître l’histoire de l’art et de saisir toutes les références implicites pour appréhender un Mickey Mouse de Jeff Koons, dont l’exposition au Centre Pompidou en 2015 a battu les records de fréquentation du musée. Des fortunes récentes, qui n’ont pas forcément grandi dans des familles bourgeoises à fort capital culturel et qui n’ont pas fréquenté, enfants, les musées, peuvent, en très peu de temps, être crédibles dans le milieu.

Certes, cet art grand public ne permet pas aux dominants de se différencier de la petite bourgeoisie. Mais tant mieux si les foules se prennent en selfie devant une installation d’Anish Kapoor : les mécènes ne souhaitent-ils pas par définition « partager » et «transmettre » leur passion au peuple ? L’élite cherche donc moins qu’avant à se distinguer des autres par le truchement de la culture.

La thèse de Bourdieu sur la distinction serait-elle dépassée ? « Ses travaux traitent de données inscrites dans une période particulière, celle des Trente Glorieuses, rappelle Philippe Coulangeon. Dans ce contexte de réduction des inégalités économiques et de développement de la consommation de masse qui menaçaient de brouiller les frontières entre les groupes sociaux, les dominants ont cherché à renforcer les inégalités de dotation en capital culturel et à produire une disparité des styles de vie. » Or, depuis les années 1980, la massification scolaire se poursuit mais les inégalités économiques et sociales, elles, se creusent drastiquement. « Qu’importe aux collectionneurs milliardaires s’ils ne peuvent plus se prévaloir d’une sensibilité esthétique supérieure, poursuit le sociologue. Lorsque les écarts de revenus parlent d’eux-mêmes, les stratégies de distinction par la culture deviennent superflues. »