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Le langage des élites

Lien publiée le 18 juin 2016

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Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

http://pierre-jourde.blogs.nouvelobs.com/archive/2016/06/17/le-langage-des-elites-586105.html

J’en suis conscient, pinailler sur des questions de langue est dérisoire face aux problèmes du monde, le terrorisme, les dictatures africaines, les réfugiés, Daech, le chômage. Heureusement, il y a la baballomanie galopante, au regard de laquelle rien n’est tout à fait dérisoire (fleurissez injures, prospérez noms d’oiseaux, j’ai l’habitude, le foot a ses ayatollahs, pas moins fanatiques que ceux de Téhéran). Quand la moitié de l’actualité est consacrée à la baballe, il paraît presque essentiel de se consacrer aux joies du lexique et de la syntaxe. Et puis, tout de même : le langage détermine notre rapport au monde. Il nous façonne comme il règle en partie notre action. Il n’est jamais innocent.

Précaution liminaire : nul n’est à l’abri d’une bourde occasionnelle, pas même un académicien ou un professeur des universités (comme votre serviteur). La langue française est remplie de chausse-trapes (je tiens bêtement à cet unique « p », juste parce que c’est plus amusant quand c’est bizarre), ça fait partie de son charme. Internet accentue d’ailleurs la tendance à l’erreur, car on a toujours tendance à aller trop vite, à moins se relire. Combien de fois, après avoir posté ma chronique sur ce site, me suis-je aperçu tout de suite après de la bourde qui aurait dû me crever les yeux !

Bien sûr, je fais encore ma petite crise de purisme de temps à autre, par exemple en lisant sous la plume de l’excellent Jean Birnbaum, dans Le Monde des livres du 3 juinune phrase telle que : « comment faire de ce deuil le terreau même d’un élan inédit, d’uneautre alternative ? ». Passons sur ce deuil qui devient le terreau d’un élan, le char de l’état continue à naviguer sur bien des volcans de la prose contemporaine. Je suis plus ennuyé par ce « terreau d’une autre alternative », sachant que le mot « alternative », contrairement à un usage absurde qui tend à se répandre, désigne deux possibilités, et non une plutôt qu’une autre. Certes, nous sommes dans un journal de référence, qui plus est dans son supplément littéraire, il devrait y avoir des correcteurs attentifs, mais bon, la chose n’est pas bien grave, ça peut arriver à tout le monde, et à puriste, puriste et demi.  

En revanche, je suis franchement agacé lorsque je tombe sur des textes ou des formules, émis par des personnalités de référence, qui décèlent soit une foncière maladresse dans l’usage de la langue, soit une aveugle soumission aux us du pâteux idiome médiatique. Lequel se signale par son psittacisme acharné, son inculture et sa tendance prétentieuse à employer n’importe comment des mots parce qu’ils donnent l’air intelligent (à la télévision, à la radio, il n’y a plus de problèmes, uniquement des « problématiques »). Notre premier ministre, imitant le premier présentateur de télévision venu, évoque une manifestation sur Paris. Je suppose que l’hôtel Matignon se situe sur Paris. Notre Président de la République (qui réside lui aussi sur Paris, plus personne n’habite bêtement à Paris) déclare à une personne qui l’accueille avec déférence : « Merci à vous ». Merci à vous ! Mais qui d’autre, bon sang, peut-on remercier que la personne à qui on s’adresse ? La bêtise linguistique n’est même pas économique : il suffirait de dire merci. Anodin ? Non.

Non, parce que c’est le Président de la République qui s’exprime, et pas un représentant en aspirateurs (honorable profession par ailleurs, pour laquelle, je m’empresse de le préciser, je nourris un respect forcené.)

Non, parce que c’est une marque d’abandon au flux de langage bas de gamme déversé par les médias. « Merci à vous », on l’entend désormais après chaque entretien radiophonique ou télévisé. Il n’y a plus de résistance de l’institution républicaine, mais bien une soumission à la puissance médiatique, à sa langue.

Non, parce que lorsqu’on a entendu François Hollande ânonner de sa voix perpétuellement geignarde ses discours émaillés de fautes de français, on est définitivement édifié sur la dignité et le charisme de celui qui est censé incarner l’Etat.

Voilà pour nos élites politiques. Quant aux écrivains et aux intellectuels… Tel directeur littéraire d’une grande maison me confie que sont de plus en plus nombreux les manuscrits dont il faut, avant publication, tenter de clarifier un peu la patouille où grouille la faute d’orthographe. Lecteur de romans pour le CNL ou la fondation des Treilles, je pourrais établir une copieuse anthologie du solécisme, du cliché et de la formule venue tout droit de la télévision. Tiens, pas plus loin que sur ce site…

Je n’ai, je le confesse, jamais ouvert un livre d’Alain Mabanckou. Le compte rendu de sa rencontre avec François Hollande, qui figure ici, est le premier texte de lui que je lis. Il professe la création littéraire au Collège de France et jouis d’une grande réputation en tant qu’écrivain, il a reçu une potée de prix littéraires prestigieux et a enseigné la littérature dans une université américaine. Je suppose donc qu’il était fatigué quand il a publié ce texte, dont j’ose espérer qu’il ne reflète pas la qualité habituelle de sa prose. Je sais bien que ce qu’il dit là est beaucoup plus important que la qualité de l’expression, mais tout de même.

La première phrase, par exemple, est une pénible concaténation de « qui » et de « que », avec des expressions qu’on dirait sorties d’un bureaucrate de ministère (« fragilisé le tissu social » !) :

Dans ma lettre ouverte adressée au président François Hollande sur ce site il y a plus d’un mois, et qui avait agacé le gouvernement congolais, je m’inquiétais de la situation politique du Congo-Brazzaville depuis cette élection présidentielle contestée du 20 mars qui a fragilisé le tissu social et instauré irrémédiablement un climat de peur, marqué par des violences et des intimidations à l’égard des populations par un régime qui leur a été imposé à l’instar d’une pluie diluvienne que la météo n’avait pas prévue.

L’image finale de la « pluie », forcément « diluvienne », bien sûr, non prévue par la météo, pour désigner le régime, est choisie et amenée maladroitement. Comment peut-on imposer une pluie ?

J’ai donc rencontré le président français ce 14 juin à l’Elysée. Décontracté, très chaleureux, il a commencé par déplorer le fait de m’avoir «raté» au Salon du livre de Paris. Nous avons par la suite entamé une longue discussion pendant presque trois quart d’heures.

« Le président français » : entendu à la télé. Le président, quoi. Et une entame de trois quart d’heures, ça fait long. Combien va durer la conversation elle-même ?

François Hollande m’a rappelé la position de la France : le contexte préoccupant de cette élection présidentielle congolaise (notamment la coupure des réseaux de communication) qui avait demandé à la France une vigilance dans la mesure où elle ne pouvait pas en apprécier les résultats.

La relative finale est en galimatias. « qui avait demandé à la France une vigilance dans la mesure où elle ne pouvait pas en apprécier les résultats ! » Si c’était de la musique, ce serait Mohammed Ali interprétant les suites pour violoncelle de Bach avec des gants de boxe. En outre, on ne voit pas du tout en quoi « le contexte préoccupant » et la « vigilance » constituent la « position de la France ».

De même a-t-il évoqué ses propos lors de sa visite à Bangui le 13 mai dernier, où il avait salué la réussite d’un scrutin pluraliste réussi par les Centrafricains alors que ce n'est pas le cas partout. Le Bénin avait également donné un exemple : le candidat battu, Lionel Zinsou, avait reconnu la victoire de celui qui allait être élu, Patrice Talon, avant même l’annonce des résultats... 

« De même a-t-il » : style rapport de gendarmerie. « Salué la réussite » est encore de la pure langue en bois de ministère. On goûtera au passage la « réussite » d’un « scrutin réussi », et la maladresse de « la victoire de celui qui allait être élu ».

Il ne s’agissait pas pour moi d’implorer une quelconque intervention auprès de l’ancienne puissance coloniale – encore que les politiques que certains dirigeants africains francophones ont menées jusqu’à présent sont toujours allées dans ce sens puisque bon nombre d’entre eux sont arrivés ou se maintiennent au pouvoir en empruntant une béquille et une cravache à la France. Pourquoi laisserions-nous le destin de l’Afrique aux mains de ces quelques « diplomates » européens officieux qui prétendent agir au nom de la France alors même qu’ils n’ont aucun mandat, servent plutôt les intérêts des monarques à vie, et rêvent que l’Afrique demeure dans les ténèbres afin que ce fonds de commerce lucratif perdure ?

Emprunter une béquille et une cravache ! Mon Dieu… On imagine la scène… Et pour rester dans la tératologie métaphorique, le cliché pathétique des « ténèbres » s’accorde bien mal avec l’image ressassée et triviale du « fonds de commerce ». Notons au passage que « encore que » devrait normalement appeler le subjonctif, mais c’est un détail dans la masse. On voit surtout mal le lien logique d’opposition entre le refus de solliciter une intervention et le fait que les dirigeants africains le fassent régulièrement. Cacophonie, impropriété et confusion logique.

Je tenais à rappeler l’urgence d’une ligne claire dans la résolution des conflits en Afrique de façon à dissiper l’image trop répandue d’une France friande de la politique de l’inimitié, d’une France qui avancerait masquée et prêterait continuellement des subsides aux régimes les plus sanguinaires du continent noir.

L’objectif est-il vraiment de dissiper une image ? C’est de cela qu’il s’agit ? De donner une image, ou de la réalité concrète d’une politique ? Et concrètement, que peut bien vouloir dire « l’urgence d’une ligne claire dans la résolution des conflits en Afrique » ? Si M. Mabanckou tenait absolument à « rappeler » cela, ça n’a pas dû beaucoup déranger M. Hollande, qui a sûrement apprécié ce langage conventionnel et pas trop gênant de diplomate. Une ligne claire ? Mais bien sûr, mais comment donc… Je ne suis pas certain, par ailleurs, que la France « prête des subsides ». Elle doit balancer le cash, oui, bien concrètement, dans des valises. Quant au remboursement… J’adore aussi la France « friande » de la politique de l’inimitié. Hmm, c’est bon, la politique de l’inimitié.

Les propositions que j’ai détaillées dans le document remis à François Hollande ont pour dénominateur commun la nécessité d’un dialogue : initier une rencontre sous l’égide de la communauté internationale. En somme, un dialogue sans exclusif, regroupant aussi bien la société civile que les différentes tendances politiques congolaises pour hâter l’avènement d’une culture démocratique, institutionnelle et administrative.

« Nécessité d’un dialogue », « initier une rencontre », « l’égide de la communauté internationale » : estampille pure langue de bois garantie. On a l’impression d’entendre le regretté Andréï Gromyko. Précisons qu’en français, on dit « sans exclusive », et non « sans exclusif ». Quant à l’idée d’une « culture administrative », brrr, je sens que je vais faire des cauchemars.

Ce dialogue ne pourrait cependant s’ouvrir qu’après la libération des prisonniers politiques et l’arrêt des bombardements dans la région du pool, au sud du pays, imputés au régime actuel. Pendant que je m’entretenais avec François Hollande à Paris, l’un des principaux opposants congolais – Jean-Marie Michel Mokoko – était interrogé à Brazzaville par la sécurité d’Etat avant d’être mis en garde à vue. Une situation qui est évidemment loin de hâter le climat de paix et qui contribue plutôt à aggraver les causes du divorce entre les dirigeants actuels du Congo et ce peuple qui n’a plus pour seule arme que le soutien que nous lui apportons.

Peut-on hâter un climat ? Pas facile. Mais comme le mot « climat » fait partie des clichés de la langue bureaucratico-diplomatique, on l’attelle à tout et n’importe quoi sans plus y prêter attention. « N’a plus pour seule arme » est une redondance, « n’a plus pour arme que » suffit amplement. D’un point de vue pratique et légal, j’aimerais comprendre ce qui se passe, au Congo, lorsqu’un interrogatoire par la sécurité d’Etat a lieu avant une garde à vue. Les choses se déroulent-elles réellement ainsi ? Double interrogatoire ?

          Oui, je sais, je suis pénible. Ce qui importe c’est l’action de Mabanckou, qui est juste et courageuse. Mais ce langage à la fois maladroit, conventionnel et approximatif est-il le meilleur auxiliaire de cette bonne volonté ? Contribue-t-il réellement à clarifier les choses, à mieux faire comprendre la question en France ? Et comment expliquer qu’un auteur qui devrait faire autorité, puisqu’il est à la fois reconnu comme écrivain et universitaire, et qu’il enseigne la création littéraire dans la plus prestigieuse institution académique française, emploie un langage aussi fautif, confus et conventionnel à la fois ? J’avoue que c’est un mystère à mes yeux.