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Ahmed, Français

islamophobie

Brève publiée le 26 septembre 2016

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

http://www.les-crises.fr/ahmed-francais/

Depuis le 7 janvier 2015, on me demande mon avis. Si je peux expliquer. Si j’avais vu cela venir. On me demande de me « désolidariser ». On m’exhorte à condamner, comme pour supprimer un éventuel doute. Avec des millions d’autres, mon prénom, mon teint ont fait de moi, aux yeux de bien trop de mes concitoyens, une personne en lien avec les terroristes. Moi qui connais la France depuis mon premier jour. Moi qui ne suis allé que six ou sept fois dans ce pays auquel on me renvoie inconsciemment quotidiennement, et duquel je suis sensé être un représentant. À moi, et à tant d’autres, on demande perpétuellement d’apporter la preuve d’un attachement réel pour la France.

Les salles de spectacles, les terrasses, et les stades sont à nouveau pleins. Mais plus qu’une terreur collective, c’est une terreur intime qui monte, nous poussant à douter de l’autre et à commettre la plus grande des erreurs : celle de classer nos concitoyens, de se demander lesquels sont plus français, et lesquels le sont moins. En triant nos citoyens, nous sommes en train de rompre avec ce qui accompagnait initialement notre idéal de Liberté, d’Égalité et de Fraternité : l’unité de la République.

Car ceux qui défendaient hier avec tant de force cette République lorsqu’elle était mise à mal, se taisent aujourd’hui. Les journalistes, les représentants du peuple, les associations, les intellectuels, et d’autres, jusqu’à récemment encore, rassuraient tous les membres de la communauté nationale sur leur appartenance à celle-ci. Où sont-ils passés, alors que les Français – tous les Français – ont plus que jamais besoin d’eux ? Ils n’ont pas déserté. Non, ils ont dérivé : et pire, ils disent désormais : « ce n’est pas moi qui dérive, c’est le phare qui s’éloigne… ».

Je repense ici au Président Chirac qui, en 2005, au moment d’un autre État d’urgence, proclamait :

« L’adhésion à la loi et aux valeurs de la République passe nécessairement par la justice, la fraternité, la générosité. C’est ce qui fait que l’on appartient à une communauté nationale. C’est dans les mots et les regards, avec le cœur et dans les faits, que se marque le respect auquel chacun a droit. Et je veux dire aux enfants des quartiers difficiles, quelles que soient leurs origines, qu’ils sont tous les filles et les fils de la République. 

Nous ne construirons rien de durable sans le respect. Nous ne construirons rien de durable si nous laissons monter, d’où qu’ils viennent, le racisme, l’intolérance, l’injure, l’outrage. Nous ne construirons rien de durable sans combattre ce poison pour la société que sont les discriminations. Nous ne construirons rien de durable si nous ne reconnaissons pas et n’assumons pas la diversité de la société française. Elle est inscrite dans notre Histoire. C’est une richesse et c’est une force. » [Jacques Chirac, 14/11/2005]

De plus en plus rares sont les voix qui défendent notre cohésion nationale et rappellent que vouloir séparer les Français n’est pas acceptable, qu’être musulman n’est pas un crime, que ceux qui tuent n’ont pas plus à voir avec l’Islam que le Ku Klux Klan avec la chrétienté. Pire, ces rares voix qui veulent maintenir notre unité nationale, qui dénoncent simplement les claires dérives idéologiques et les propos outranciers, sont désormais insultés de de « traîtres », de « lâches », de « collabo ».

Les premières victimes sont et resteront ceux morts, ceux aux corps et aux âmes meurtris par les actes terroristes : nous nous devons de leur faire honneur en bravant notre terreur intime, en luttant contre une scission de notre communauté nationale. Car voilà l’objectif central des terroristes, qui ne s’en sont jamais cachés. Ainsi, nous nous devons de rester, plus que jamais, soudés. Car oui, la menace extrémiste existe bel et bien. Oui, il y a un sérieux problème de fondamentalisme à combattre. Vous ne trouverez aucun angélisme de ma part – nous sommes tous la cible des terroristes. Reste qu’en identifiant mal l’ennemi, on lui confère un grand pouvoir : celui d’être tout le monde, et donc personne.

Je perçois un malaise immense. Je vois mon frère, cadre supérieur en informatique, changer de prénom sur son CV pour augmenter ses réponses favorables.  Je vois des personnes bienveillantes gênées à l’idée d’utiliser le mot « arabe », ne sachant plus s’il a une valeur péjorative ou non. Je vois des amis qui se font contrôler trop souvent pour un visage pas assez clair ou une voiture trop belle pour leur teint. Je vois emmener un enfant de 8 ans au commissariat pour « apologie de terrorisme ».Je vois exclue de l’école une fille pour une jupe trop longue. Je vois qu’on tente de mener un débat aussi stérile qu’immonde sur « l’identité nationale ». Je vois des agressions de femmes voilées. Je vois des policiers forcer une femme à se dévêtir sous peine de devoir quitter la plage. Je vois des hebdomadaires associer à l’Islam des idées si négatives que leurs questions deviennent des affirmations frôlant l’insulte. Bref, je vois et je sens cette grave dérive qui fait de moi – comme de tant d’autres – un français qui l’est un peu moins que les autres…

Les inacceptables propos entendus et, bien pire encore, l’absence totale de condamnations fermes de journalistes, patrons de médias, politiciens, ne peuvent que gravement interpeller. Aujourd’hui, il est possible d’affirmer qu’être français c’est être blanc, c’est être catholiquec’est avoir un prénom chrétien, le tout sans être disqualifié ou discrédité. Au contraire, ce qui était hier encore une tache indélébile sur son parcours est devenu un fait d’arme médiatique ou politique. Malgré le 11 septembre 2001, malgré le 21 avril 2002, jamais je n’aurais pu penser voir un jour la banalisation de l’ignominie dans ce pays où tant de gens ont été persécutés, déportés, assassinés parce qu’ils pensaient ou croyaient différemment, parce qu’ils s’appelaient Salomon ou Rachel, parce qu’ils ne criaient pas avec les loups, parce qu’ils rêvaient une France indivisible.

Et dans cette course à qui sera le plus français, nous perdrons tous : car être Français n’est pas une matière dont on dispose en plus ou moins grand volume. Être Français, c’est une qualité, pas une quantité. C’est un sentiment, pas un bien. C’est une valeur, pas un prix. Et déjà, je vois les yeux rougis de tant Français – car ils le sont ! – qui se sentent insultés, blessés, rejetés. J’entends des discours pour lesquels, j’en suis sûr, nous aurons honte ensemble dans quelques temps. J’ai mal, désormais, pour tous ceux qui, dans les rangs de l’Armée, de la Police n’ont pas un « prénom chrétien », alors qu’ils mettent leurs vies quotidiennement en danger pour défendre des citoyens qui doutent de leur identité. Je pleure pour les morts et leurs familles qui, à Paris ou à Nice, entendent que certaines victimes ne sont peut-être pas complètement françaises, finalement. C’est une France qui s’avilit. C’est une tragédie. C’est une honte qui, comme l’Histoire l’a montré tant de fois, en appellera malheureusement d’autres.

Nous faisons ainsi totalement le jeu  de nos ennemis,  matraqués que nous sommes par des médias en plein naufrage. Certains ont même passé tellement de temps à combattre l’extrême-droite qu’ils en ont oublié de combattre ses idées, idées dont ils sont parfois même devenus malgré eux le porte-voix. Comment ne pas être atterrés en entendant des journalistes demander « Qu’est-ce qu’on fait des Musulmans ? » dans ce pays où on s’est demandé « Que faire des juifs ? » il y a trois quarts de siècle ? Comment ne pas être estomaqués à la question « Comment faire ? Bombarder, nettoyer, tuer ? » ? Comment ne pas frémir lorsque certains crient « il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe » ? Devons-nous leur rappeler qu’une critique raisonnable et argumentée de l’islamisme et des extrémismes en général sera toujours audible, soutenue dans son droit de manière quasi-unanime ? Que ceux qui utilisent un tel alibi pour légitimer la diffusion de leur rejet de l’Islam et des musulmans – racisme policé –  utilisent les mêmes arguments que ceux qui répandaient hier leur antisémitisme ? Que penserions-nous d’un individu qui proclamerait qu’il ne faut pas avoir peur d’être taxé de judéophobie ? C’est cette mentalité qui a clairement contribué à abattre les murs porteurs de la résistance à la xénophobie, bête immonde qui est en train de se réveiller progressivement sous nos yeux.  Réveillons-nous !

Mais attention : toutes ces questions, toutes ces réflexions nous font hélas oublier qu’ils y a des mots qui blessent, qu’il y a des êtres humains qui souffrent de ces dérives. Alors moi, en attendant, que dois-je dire à ma mère, née en Algérie ? De partir ? Pour un pays qu’elle n’a connu que quelques années et qui la considère – ironie de l’histoire – comme une Française ? De quitter sa ville, ses collègues, son jardin ? Tout ça parce qu’une poignée de terroristes se sont habillés du drapeau de ses convictions pour mieux les bafouer en assassinant des innocents ? À elle qui vit paisiblement depuis toujours, que dois-je lui dire ? Qu’elle doit apprendre à être traitée comme une citoyenne de seconde zone après 40 ans  de présence, parce que certains voient en elle un mauvais souvenir, voire une menace ? Que dois-je lui dire quand, à la radio, on lui dit « qu’il n’y a pas de différence entre islam et islamisme » alors qu’en Algérie, les islamistes on fait un carnage durant dix ans sans que personne ne lève le petit doigt ? Dois-je lui dire qu’elle serait islamiste sans le savoir ? Que dois-je lui dire quand, devant la télé où on présente sa religion comme belliqueuse, elle répète « Mais ça, ce n’est pas l’Islam ! » ? Dois-je lui dire qu’elle ne doit pas pleurer avec le reste de la France lorsque le temps s’arrête un 7 janvier, un 13 novembre ou un 14 juillet ?  Je ne sais plus. Et cela me fait mal. Très mal.

Ahmed

P.S. À ceux qui se demanderont, si je suis musulman, catholique, athée ou autres, je leur réponds que cela n’a aucune importance : je suis Français.

Artcile écrit pour le site www.les-crises.fr, librement reproductible en intégralité (en citant la source ou pas, comme bon vous semble…  ).