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A Bure, la lutte contre le nucléaire s’enracine et vise le long terme

Bure écologie

Lien publiée le 18 janvier 2017

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Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

(Mediapart) Pour lutter contre le projet de site d’enfouissement de déchets nucléaires Cigéo, des dizaines de personnes se sont installées temporairement ou pour longtemps autour du village de Bure, dans la Meuse. Contre l’atome, elles veulent habiter le territoire et « empaysanner » la lutte, espérant ainsi fonder une nouvelle manière de militer.

Bure (Meuse), de notre envoyée spéciale.- Faire la queue dans sa propre cuisine pour se servir à dîner, voilà une drôle de situation. Un soir de janvier, à la Maison de la résistance à Bure, dans la Meuse : les convives sont si nombreux qu’une file indienne s’est créée entre les tables de bois pour accéder à la marmite de riz et à la poêlée de légumes – fournies par une coopérative de Fribourg. « Ne vous servez pas trop ou il n’y en aura pas pour tout le monde », s’écrie un habitant. Pas de vin dans les verres ; c’est une soirée sans alcool.

Entre 30 et 40 personnes se pressent, une assiette entre les mains. Aussitôt son repas avalé, on se lève pour céder la place à ceux qui n’ont pu en trouver sur les bancs. Une réunion du groupe de recherche anarchiste de Bure, le GRAB, doit avoir lieu sur le thème du soin. Elle sera remplacée par la projection d’un film sur un homme de Cro-Magnon immortel, The Man from Earth. À l’étage, des duvets sont étendus sur tous les matelas du dortoir chauffé. Des cigarettes fument dans la salle de la chaufferie, où aiment se réfugier ceux qui ont passé une nuit dans la forêt.

Cela ressemble à un squat, mais c’est une maison collective, avec jeux de société, eau chaude et réserve d’infusions, et elle leur appartient. En 2004, l’association Bure zone libre et le Réseau Sortir du nucléaire ont acheté cette ancienne ferme pour la transformer en lieu d’accueil, de rencontres et d’échanges pour les militants anti-atome. À une poignée de kilomètres de là, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) prévoit de stocker et d’enfouir pour des millénaires les rebuts les plus toxiques des centrales nucléaires. À 500 mètres de profondeur, les 300 kilomètres de futures galeries souterraines doivent enfermer 99 % de la radioactivité produite par le système nucléaire national. Pour ses détracteurs, c’est une future « poubelle nucléaire ».

Devant le potager des anti-Cigéo à Bure, 10 janvier 2017 (JL) 

Devant le potager des anti-Cigéo à Bure, 10 janvier 2017 (JL)

Depuis l’été dernier, ils occupent la forêt qui fait face au futur centre d’enfouissement, Cigéo, où fonctionne un laboratoire de recherche. En août, plusieurs centaines de personnes ont fait tomber le mur de béton que l’Andra avait érigé pour en bloquer l’accès à ses détracteurs. Des heurts ont eu lieu avec des vigiles. La justice a donné partiellement raison aux militants et ordonné à l’Agence d’arrêter le déboisement et de remettre les lieux en état dans les six mois suivants, en l’absence d’autorisation préfectorale pour défricher. Une demande est en cours et le seul occupant du bois à s’être officiellement déclaré aux autorités, Sven Lindstroem, est convoqué devant le tribunal de grande instance de Bar-le-Duc, le 25 janvier, en vue de son expulsion.

Habiter la forêt, construire des cabanes, s’installer dans les villages alentour, acheter des maisons, s’ancrer dans le terroir, planter des légumes et fabriquer son pain pour lutter contre l’« atomisation du monde », c’est-à-dire sa désertification à cause de l’énergie nucléaire : c’est l’aventure politique dans laquelle se lancent plusieurs dizaines de personnes, hommes et femmes, plutôt jeunes, venues des villes et des campagnes, de France et d’ailleurs, autour du village de Bure, contre le projet d’enfouissement des déchets radioactifs. Elles ont le projet d'y vivre, temporairement ou à long terme.

Ces personnes se démarquent de l’approche habituelle du mouvement antinucléaire par le choix d’une politique des modes de vie. Un potager a vu le jour à côté d’une gare désaffectée, sur deux hectares « repris » à l’Andra avec la Confédération paysanne et le réseau militant Reclaim the fields. Y poussent des pommes de terre, des oignons, des betteraves et des courges. « C’est un champ des possibles. On apprend à travailler la terre et à nourrir la lutte », explique un habitant, qui évoque son souhait d'« empaysanner la lutte ».

Un conservatoire de semences anciennes est en projet (le poulard, le rouge d’Alsace…), afin de ranimer des savoirs et pratiques agricoles disparus dans ce territoire d’élevage et de cultures intensifs. Un paysan boulanger pourrait s’installer et un four à pain se mettre en route. « On s’oppose au nucléaire, mais pour ses conséquences sur le territoire : l’artificialisation des terres, des bois, l’omniprésence de la police et des vigiles, l’hélicoptère qui vient voler au-dessus de nos têtes dès qu’on organise un événement, décrit un habitant. S’opposer au défrichement d’une forêt, c’est une lutte concrète. Tu dois devenir le territoire que tu défends. »

« Ci-gît l’Andra »

Depuis la forêt, on croit voir les lumières d’une ville. Des dizaines de taches jaunes, orange, blanc cassé éclairent le ciel de cette fin de journée sur la plaine de Bure, à la frontière des départements de la Meuse et de la Haute-Marne. Le relief écrasé de champs plats à perte de vue fait surgir les bâtiments du centre de recherche de l’Andra sur la ligne d’horizon. Tout autour clignotent les yeux rouges d’une rangée d’éoliennes, semblables à des sauterelles géantes dans la pénombre. En face, une personne s’agrippe à la cabane perchée au-dessus du poste d’entrée sud du bois Lejuc. Elle sert de vigie aux occupants. Le guetteur tire sur une bâche bleue et recouvre une cuisine de fortune. Une nouvelle nuit de veille s’annonce. 

Dans le bois Lejuc, les restes du mur bâti par l'Andra et abattu par les opposants, 10 janvier 2017 (JL) 

Dans le bois Lejuc, les restes du mur bâti par l'Andra et abattu par les opposants, 10 janvier 2017 (JL)

Derrière les arbres qui tombent en rideau sombre sur le givre du sol, des tags promettent en jets de couleurs : « Ci-gît l’Andra ». Ils recouvrent les pans de mur échoués dans la boue après la démolition par les anti-Cigéo du « Bure de Merlin ». Couchés au sol, ils prennent la forme de pierres tombales. Mais les épitaphes tracées à la bombe aérosol affichent un art joyeux de la provocation : « On défait le mur ! Nous sommes un mouvement de masses », « Nos casseurs ont du talent », « chute du mur de Burlin », « Essaie de le remonter », « Vive le vent, vive le vent, vive le vandalisme », « J’t’ai cassé ! », etc. Deux petits yeux ont été dessinés sur un coin de mur fracturé qui ressemble à une tête de robot. On y lit : « Andra, on te surveille. » Entre les chênes et les hêtres se dressent des cabanes et quelques barricades.

La veille, une dizaine de personnes ont dormi dans la forêt, malgré le froid. « Être ici me donne plein d’énergie, explique un occupant. Une cabane dans un arbre, c’est une maison vivante. Tu choisis le bois que tu ramasses, l’endroit où tu vas t’installer. Tu mets une partie de toi-même dans cette relation particulière au lieu que tu habites. Ici, on repratique certaines choses pour créer de l’autonomie. On n’a pas besoin d’huile de palme, d’alimentation industrielle, de savons, de cosmétique. L’idéal, c’est de faire soi-même. » 

Un autre se demande : « Comment avoir prise sur un projet de 35 milliards d’euros, lancé pour 130 ans ? Pour 50 ans de confort, on a créé des déchets radioactifs pour 100 000 ans. Comment matérialiser sa colère face à cela ? » Tourné vers le bâtiment de l’Andra, quelqu’un avance : « Le  nucléaire veut tout centraliser. C’est un pouvoir. Ici, c’est un peu le centre du centre nucléaire. Son nombril. »

Des restes du mur de l'Andra dans le bois Lejuc, 10 janvier 2017 (JL) 

Des restes du mur de l'Andra dans le bois Lejuc, 10 janvier 2017 (JL)

Des assises de la dénucléarisation du territoire sont en préparation. Mais pour un habitant, « attention à ne pas nous-mêmes installer cette idée de nucléarisation du territoire à force d’en parler. Plus tu en parles, plus ça banalise. Ça crée de l’acceptation, un sentiment d’inéluctable et de la résignation ». Face à ce risque, il souhaite « inverser la logique : on lutte pour la préservation d’un mode de vie, de lieux… Habiter contre le nucléaire. C’est plus parlant de défendre une forêt. Des gens ont vécu un mois dans le bois Lejuc cet été. C’est magnifique. Je suis allé grimper dans les arbres de nuit, dans la neige. C’était hyper beau. C’est captivant ».

Par sa technicité et sa complexité, le sujet du nucléaire transforme ses adversaires en experts difficiles à comprendre, intimidants. C’est le risque que ces militants tentent de conjurer. Un habitant récemment installé dans un village du département témoigne : « Je n’étais pas farouchement antinucléaire au début, mais j’aime bien leur façon de militer. » Ancien bénévole dans le milieu associatif, il vit de petits boulots agricoles. Pourquoi rester ? « On a besoin dans la lutte de personnes référentes qui connaissent le début de l’histoire. » Un autre ajoute qu’à Bure « les personnes à venir du mouvement antinucléaire se comptent sur les doigts d’une main »

Influencées par la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, la plupart des personnes rencontrées par Mediapart s’en dissocient pourtant. « Il faut que ça reste la forêt des habitants, précise l’une d’entre elles. On n’est pas dans une perspective d’occupation. C’est un projet d’habitation dans des villages. On ne crée pas une zone à part. On ne s’isole pas. On est avec les habitants. » Un villageois du cru leur rend visite ce soir-là, « comme chaque jour ». Mais ils sont peu nombreux à franchir la porte de la Maison de la résistance ou à se joindre aux chantiers en cours. 

« On est des enfants du chauffage central »

Dans les années 1990, de fortes mobilisations en Bretagne et dans le Gard ont fait fuir les premiers promoteurs du projet de centre d’enfouissement de déchets nucléaires. Mais ici, « ce n’est pas touristique, il n’y a pas de label agricole, pas de vignoble, pas d’atouts économiques à défendre », décrit Corinne François, une opposante de longue date, présidente de Bure Stop 55« Ici, c’est un département très pauvre et peu peuplé. »

Jean-Pierre Simon, agriculteur près de Bure, 10 janvier 2017 (JL) 

Jean-Pierre Simon, agriculteur près de Bure, 10 janvier 2017 (JL)

Dotée d’importants moyens financiers, l’Andra a acheté 3 000 hectares de terre – c’est presque le double de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes –, dont 350 ont été retirés de l’usage agricole. Peu de paysans ont refusé de lui vendre leurs parcelles. Le prix offert, en effet, était bien au-dessus de celui du marché et des baux précaires ont été proposés à certains, décrit Jean-Pierre Simon, céréaliculteur, un des rares à avoir rejeté les offres de l’agence. C’est pourquoi « je suis plus libre de parler. Je n’ai pas la crainte qu’ils me retirent mes terres », ajoute cet opposant historique au site d’enfouissement. Pour un habitant récemment installé, « Cigéo est un laboratoire d’acceptabilité sociale. Comment banaliser une vie contaminée ? Les terres ici sont déjà gorgées de pesticides. Le nucléaire n’est que le parachèvement d’une destruction du paysage et de la vie ».  

Un matin, au petit déjeuner, devant un sac de viennoiseries récupérées, plusieurs habitants expliquent leur présence : 

« On s’ennuyait dans le monde normal. Tout est déjà fait. Déjà fini. C’est chiant. »

« J’ai rencontré ici des gens qui me plaisent, avec qui je me sens bien. »

« Quand tout est partagé, tout est beaucoup moins cher, tout est moins dur. » 

« On veut nos espaces pour réinventer une façon de vivre. Si je suis en forêt, c’est parce que c’est l’espace le plus dans la confrontation, et le plus différent. Ce qui me rend déter’, c’est tout ce que j’y ai vécu, les émotions. C’est la première chose qui joue. »

« Tout est changeant dans la forêt. Il y a un mois, elle était différente. J’y ressens une nostalgie permanente. Une nostalgie du présent. »

« On est des enfants du chauffage central. On n’avait jamais vu d’œufs gelés. On joue avec nos limites. Finalement, je n’ai pas besoin de grand-chose. Je n’ai pas besoin du système. » 

À la Maison de la résistance, des dons arrivent par courrier, des lettres de soutien. Un habitant se souvient avoir ouvert une enveloppe : à l’intérieur, un chèque de 200 euros et un mot écrit par une femme de 87 ans : « J’ai fait Mai 68, je n’ai plus la force de grimper dans les arbres, mais je suis avec vous. » Une carte a été envoyée d’Allemagne. Une autre écrit : « De cabane en cabane, de lutte en lutte, à travers l’hiver, on se tient chaud. » Chaque semaine, se réunissent les « gravitant-es » : habitants au long cours et visiteurs réguliers. Selon un habitant : « Ici, les gens se prennent tout le temps dans les bras. On dort côte à côte. Il y a une hypersensibilité. Ce n’est pas comme dans le militantisme urbain. C’est une communauté de lutte. Il y a une bienveillance mutuelle. »

Cachée entre les arbres, la cabane "La Communale", 10 janvier 2017 (JL) 

Cachée entre les arbres, la cabane "La Communale", 10 janvier 2017 (JL)

À Bar-le-Duc, ville où se trouve la gare la plus proche, deux femmes se réjouissent de l’arrivée de ce renfort militant. Opposées au projet d’enfouissement des déchets nucléaires depuis les années 1990, militantes associatives dans des organisations légalistes, Bure Stop et Mirabel-Lorraine nature environnement, elles disent ne plus avoir d’autre choix désormais que celui de la désobéissance civile. Pour Régine Millarakis, organisatrice de la première réunion publique d’information sur Cigéo en 1995, « on n’a pas le choix que d’occuper ». Pour Corinne, « on n’avait pas de politiques avec nous. Pour le gouvernement, sans eux, ça ne compte pas. Il aurait fallu empêcher l’implantation physique des forages. On n’avait pas cette culture-là ».

Puisque les lois et les recours juridiques ne leur ont pas donné raison, elles invoquent le principe de légitimité pour justifier les actions d’opposition à Cigéo. Comme à Notre-Dame-des-Landes, deux cultures politiques se rencontrent, unies par le sentiment partagé de se confronter à un rouleau compresseur administratif et politique.