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En bas. Anatomie d’une catégorie politique

Brève publiée le 13 août 2017

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://blogs.mediapart.fr/dimitris-fasfalis/blog/100817/en-bas-anatomie-dune-categorie-politique

Ce qui est en bas par opposition à ce qui est en haut: cette opposition structurante des cultures politiques et des représentations sociales ne suffit pas à faire du "bas" une ressource critique à la disposition des mouvements d'émancipation. "En bas" c'est non seulement un parti pris politique/stratégique mais aussi un ancrage épistémologique et un point de vue sur le monde.

L'usage le plus fréquent du "bas" dans les cultures politiques des gauches est de nature stratégique. Il s'agit à la manière de Lénine définissant la situation révolutionnaire de distinguer ceux d'en haut, ceux d'en bas et ceux du milieu pour situer un programme d'action politique. De la même manière, "ceux d'en bas" renvoie dans le discours politique à un sujet politique qu'on tente de faire exister politiquement dans l'espace public. Il s'agit là d'un énoncé performatif qui transforme (ou qui tente de le faire) les "classes sur le papier" en "classes réelles" (P. Bourdieu). Dans la même veine, ce "bas" politique désigne un ensemble de groupes et de milieux hétérogènes qui partagent une position sociale subalterne par rapport à la classe dirigeante qui exerce le pouvoir dans les différents champs d'activité de la société (État, économie, culture, médias, Églises, etc.).

Un deuxième usage, plus érudit, mais tout aussi critique, peut être ajouté, bien qu'il s'agisse d'un usage minoritaire parce qu'émanant de l'univers savant des sciences sociales. C'est le "en bas" entendu comme point de vue sur le monde, à la manière de la history from below de Edward Palmer Thompson.

E. P. Thompson s'adressant à un rassemblement contre les armes nucléaires à Oxford en 1980. © Kim Traynor. Source: Wikimedia Commons.

E. P. Thompson s'adressant à un rassemblement contre les armes nucléaires à Oxford en 1980. © Kim Traynor. Source: Wikimedia Commons.

Contrairement aux lectures réductrices qui identifient cette histoire d'en bas à une histoire des classes populaires - dont celle d'Eric Hobsbawm - l'historienne Simona Cerutti a proposé récemment (Annales HSS, 70/4, oct.-déc. 2015, p. 952) une lecture de cette approche d'histoire sociale qui élargit le concept et le réarme politiquement. Elle résume sa lecture de Thompson de la manière suivante, faisant écho aux idées de Walter Benjamin sur l'histoire:

"L'history from below est bien l'aboutissement de ce travail de sauvetage de ce qui aurait pu se passer; un travail de rachat d'autres systèmes de significations qui, ayant perdu leur bataille pour la légitimité, ont été "oubliés". C'est donc un travail sur la mémoire et sur le pouvoir, sur tout ce que nous avons oublié ou qu'on nous a fait oublier. C'est sur cet aspect que repose sa dimension profondément politique, bien plus, je crois, que sur l'attribution de certaines cultures à des groupes sociaux spécifiques. L'history from below est un travail de restitution de configurations sociales souvent composites (à l'intérieur desquelles les classes populaires peuvent avoir été associées à d'autres groupes sociaux), qui ont conçu, utilisé, modifié ces systèmes de sens."

Couverture d'une réédition de la traduction du livre majeur d'E. P. Thompson. © Editions du Seuil.

Couverture d'une réédition de la traduction du livre majeur d'E. P. Thompson. © Editions du Seuil.

Se situer "en bas" de cette manière implique donc de partager et de construire un point de vue sur le monde qui rompt avec ce que Pierre Bourdieu désignait comme "la soumission doxique à l'ordre établi", avec l’État et l'éternité marchande du capitalisme qui s'est imposé après la chute du mur de Berlin. Cet "en bas" peut donc être un lieu à partir duquel un regard critique sur le monde peut se projeter, sur le passé et l'avenir, sur nous mêmes et sur les autres, de manière à explorer les "possibles latéraux" du présent et du passé que l'ordre établi menace toujours d'abolir.

Les exemples d'un tel ancrage épistémologique et culturel abondent dans les mouvements sociaux. Voici par exemple, tiré d'une expérience récente, un jeune de Nuit debout/Montpellier qui actualisait l'imaginaire politique démocratique de la cité antique par le biais de la démocratie directe et peut-être d'une lecture de Castoriadis, pour critiquer l'ordre établi et projeter d'autres possibles ouverts sur l'émancipation du plus grand nombre. Par en bas.