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Macron danse au-dessus d’un volcan

Macron

Lien publiée le 1 janvier 2018

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Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://www.marxiste.org/actualite-francaise/politique-francaise/2257-macron-danse-au-dessus-d-un-volcan-edito-du-n-21

Il y a un peu plus d’un an, un éditorialiste du Financial Times, Wolfgang Munchau, alertait les classes dirigeantes du monde entier : « Certaines révolutions auraient pu être évitées si la vieille garde n’avait pas versé dans la provocation. Il n’y a aucune preuve que Marie-Antoinette ait dit : « qu’ils mangent de la brioche» [1], mais elle aurait très bien pu le dire. Cela sonne vrai. Comme establishment déconnecté des réalités, les Bourbons étaient imbattables. Aujourd’hui, ils ont des concurrents ». [2]

Ainsi raisonnent les stratèges du Capital les plus clairvoyants. Ils redoutent les conséquences sociales et politiques de la crise du capitalisme, des politiques d’austérité et de l’indécente orgie de profits qu’une infime minorité de la population réalise sur le dos du plus grand nombre. Ils s’inquiètent de la déconnexion vertigineuse des élites économiques, politiques et médiatiques : elles vont très bien et mènent grand train, au risque de n’avoir plus qu’une idée très vague des souffrances qu’endure la masse des exploités et des opprimés, en particulier depuis la crise de 2008.

Ce « moment Marie-Antoinette », comme l’appelle Wolfgang Munchau, décrit bien l’un des aspects de la situation politique française – avec son Jupiter ivre de lui-même, son porte-parole du gouvernement qui soupçonne les chômeurs de profiter des allocations « pour partir deux ans en vacances », sa députée En Marche qui, dans la presse, se plaint de manger beaucoup de pâtes depuis qu’elle doit survivre, la Cosette, avec 5000 euros par mois...

Quant à Pierre Gattaz, le patron du Medef, il n’a pas craint d’exiger du gouvernement qu’il instaure un contrôle quotidien des chômeurs, histoire de ne pas leur accorder le luxe d’un seul jour de vacances.

Enfin, la plupart des journalistes des grands médias ont perdu toute retenue. Frappés par la grâce jupitérienne, ils ont déchiré leurs derniers oripeaux d’« objectivité » et rivalisent d’admiration pour chaque fait, geste et mot de Macron. Ils ont franchi de nouveaux abîmes dans la servilité du journalisme officiel.

Illusion d’optique

Cette ambiance générale, au sommet de la société, est alimentée par les apparents « succès » du gouvernement. L’économie française « redémarre » (au seuil d’un gouffre). Les chiffres officiels du chômage sont « bons » (ou moins mauvais que sous Hollande). Sur le terrain diplomatique, Macron profite des déboires de Trump et Merkel pour multiplier les coups de bluff. Un jour, il sauve la planète – pendant trente secondes. Le lendemain, il vole au secours de son « ami » Saad Hariri, l’archi-corrompu Premier ministre du Liban. Et désormais que les dirigeants saoudiens ont perdu leur guerre monstrueuse au Yémen, malgré les milliards d’euros d’armes que leur ont vendus les industriels français, Macron demande à Ryad de bien vouloir songer à la situation humanitaire du peuple yéménite. Comme toujours dans la diplomatie impérialiste, le cynisme le dispute à l’hypocrisie. Mais la Macronie médiatique, elle, y voit la marche triomphale du Nouveau Monde.

Surtout, le gouvernement a réussi à faire passer sa loi Travail sans provoquer de grandes mobilisations sociales. Logiquement, Macron cherche à pousser son avantage. Il accélère son calendrier réactionnaire : pression fiscale accrue sur les foyers modestes, baisse programmée des retraites, sélection à l’université, coupes dans le budget de la Sécurité Sociale, contre-réforme de l’assurance chômage, etc. Dans le même temps, des milliards d’euros d’allègements fiscaux pleuvent sur les plus riches, sans qu’ils aient à lever le petit doigt.

La classe dirigeante est aux anges : elle a urgemment besoin de cette politique pour défendre la compétitivité du capitalisme français, qui n’a cessé de perdre des parts de marché, ces vingt dernières années. Chirac, Sarkozy et Hollande avaient engagé la destruction des conquêtes sociales d’après-guerre, mais ils avançaient prudemment, car ils redoutaient une explosion de la lutte des classes. Non sans raison : les travailleurs se sont massivement mobilisés en 1995, en 2003, en 2006, en 2010 et en 2016. Chaque fois, la bourgeoisie française – toujours hantée par la grève générale de Mai 68 – retenait son souffle.

A présent, elle se prend à rêver : et si Macron, fort de ses 40 ans, de son sourire et d’on ne sait quelles vertus mystiques, était l’homme providentiel capable d’hypnotiser la jeunesse et la classe ouvrière ? Les capitalistes les plus sots y croient ; tous l’espèrent. Mais en réalité, la victoire du gouvernement, sur la loi Travail, a été concédée par les dirigeants syndicaux, sans combat. Berger (CFDT) et Mailly (FO) ont approuvé le projet de loi. Martinez (CGT) a bien convoqué quelques « journées d’action » qui ne servent à rien, mais elles n’ont pas beaucoup mobilisé – précisément parce qu’elles ne servent à rien. Et comme Martinez ne conçoit aucune stratégie alternative aux « journées d’action », il a simplement pris acte de la victoire du gouvernement.

Ainsi, la faillite des directions syndicales crée l’illusion que Macron est en position de force. Mais il ne l’est pas. Il danse sur un volcan. Sa politique est minoritaire, dans le pays, et le sera toujours plus à mesure que ses effets dévastateurs se feront sentir dans la masse de la population. Par exemple, de grands groupes – dont Carrefour et PSA – ont annoncé qu’ils allaient profiter de la loi Travail pour engager de nouvelles vagues de licenciements. D’autres groupes suivront leur exemple. Et c’est dans ce contexte que le gouvernement va engager sa contre-réforme de l’assurance chômage ! Au passage, il lui faudra expliquer aux millions de chômeurs qui luttent, chaque jour, pour sortir la tête de l’eau, comment un renforcement de leur « contrôle » changera quelque chose à cette simple équation : il y a 6 millions de chômeurs, en France, mais moins de 330 000 emplois restés vacants en 2016, selon Pôle Emploi. Autrement dit, le problème, ce n’est pas les chômeurs ; c’est le chômage. Plus précisément, c’est l’incapacité du capitalisme à résoudre ce problème.

Une situation explosive

Quand le volcan social entrera-t-il en éruption ? A quelle occasion ? On ne peut l’anticiper. Mais on peut évaluer, par différents symptômes, l’élévation de la température et de la pression. A cet égard, il faut relever qu’un nombre important de grèves très militantes éclatent dans différents secteurs, notamment la logistique, les transports, la Poste et le nettoyage. Dans les hôpitaux, que les gouvernements successifs ont saccagés, le mouvement gréviste se répand comme une traînée de poudre. Ce sont là de précieux indices de ce qui se prépare. A l’approche du 50eanniversaire de Mai 68, le développement spontané d’une grève générale illimitée est une possibilité évidente.

Non seulement le gouvernement Macron est fragile, mais la bourgeoisie a un deuxième problème : l’absence d’alternative crédible à droite. L’élection d’une médiocrité notoire, Laurent Wauquiez, à la tête des Républicains, n’est pas de nature à redorer le blason de ce parti discrédité. Il y a bien l’option d’une alliance entre les Républicains et le FN, mais elle est hasardeuse et dangereuse, du point de vue des capitalistes. A gauche, le Parti Socialiste, dont les dirigeants sont toujours prêts à servir la bourgeoisie, n’est plus une option. En bref, c’est la France insoumise (FI) qui est la mieux placée pour cristalliser l’opposition au gouvernement Macron. D’où la haine qui transpire, dans les grands médias, contre le mouvement de Jean-Luc Mélenchon. Les militants de la FI doivent enregistrer sereinement la signification politique de cette haine – et se concentrer sur l’essentiel : la consolidation de la France insoumise, sa transformation en une organisation massive, démocratique, efficace, et la popularisation d’un programme de rupture avec le système capitaliste.


[1] C’est ce qu’aurait répondu Marie-Antoinette à un membre de la cour lui signalant que les paysans manquaient de pain. Contestée par les historiens, l’anecdote figure dans Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau.

[2] Le Financial Times du 29 novembre 2016