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Quand Lordon, Damasio et des syndicalistes déconstruisent le travail

Lordon

Lien publiée le 30 janvier 2018

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Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://www.lesinrocks.com/2018/01/29/actualite/veut-lire-pas-travailler-quand-frederic-lordon-alain-damasio-et-des-syndicalistes-deconstruisent-le-travail-111039328/

Samedi 27 janvier, un collectif organisait à la Bourse du travail de Paris une journée de rencontres autour du thème “Tout le monde déteste le travail”. L’occasion de débattre et d'échanger avec un public venu en nombre sur notre rapport au travail et, surtout, de réfléchir à des moyens alternatifs de s’organiser pour “faire un usage enfin joyeux et imprévu du temps et de la vie”.

Dans la grande salle de réunion de l’annexe Varlin de la Bourse du Travail de Paris, un homme signifie à Olivier Cyran et Julien Brygo qu’il est temps de conclure. Venus évoquer leur dernier ouvrage Boulots de merde ! Enquête sur l’utilité et la nuisance sociales des métiers (2016) - avec, à l’appui, des témoignages autour de la machine à broyer les travailleurs et toutes formes de solidarité que peuvent être l’entreprise et les services publics - les deux journalistes s’expriment devant un public nombreux, visiblement peu pressé de terminer la journée. “On continue le débat dehors, non?”, lance une femme au fond de la pièce, tandis qu’un Frédéric Lordon très pince sans rire, lui, dit que cette annonce “est un peu raide”.

Le philosophe et économiste était lui même intervenant quelques heures auparavant, au même endroit, autour de la question de “penser le travail”. Le titre de sa conférence, à tel point suivie que des gens resteront dans le couloir pour l’écouter, faute de place dans la pièce ? “Sortir les parasols.” Il y évoquera la question du salaire à vie théorisé par Bernard Friot, le problème de “la charge morale du discours autour du travail” - et a fortiori la nécessité de “mériter pour soi et non pas pour ses travaux” car “être, c’est nécessairement s’activer” - ou encore le bien fondé de réfléchir à tout cela, “seul moyen de hâter quelque chose”. La conversation se poursuivra, à la coule, dans la “salle des discussions non programmées” avec, à ses côtés, le spécialiste du droit du travail Emmanuel Dockès (auteur en 2017 du remarqué Voyage en misarchie).

“Rencontres pour qui en a, en cherche, l'évite, s'organise au-delà”

Lordon et Dockès font partie, au même titre que l’auteur Alain Damasio, de l’Union syndicale Solidaires, de chercheur-s-es, de militant-e-s ou, encore, de zadistes de Notre-Dame-des-Landes, d’un collectif d’une trentaine de personnes à l’origine de l’événement “Tout le monde déteste le travail”, organisé samedi 27 janvier. Dans la continuité de leur chasse aux DRH du 12 octobre dernier, cette journée, annoncée en premier lieu sur le site lundimatin, proche du Comité invisible, entendait proposer des axes de réflexion autour de la question du travail, avec des “rencontres pour qui en a, en cherche, l’évite, s’organise au-delà”. L’occasion, comme nous l’explique Eric Beynel, le porte-parole de Solidaires, de “recréer des forces qui ont commencé à se retrouver pendant la mobilisation contre la loi Travail” et de “s’inspirer de ces cadres communs pour mener de nouvelles luttes”. Montrer, également, “que l’idée d'inexorabilité qui nous plombe” ne serait pas inexorable, justement : en témoignerait “l’exemple de la ZAD à Notre-Dame-des-Landes, qui montre par la pratique qu’il est possible de construire d’autres cadres”.

Il est clair que, durant cette journée, un distinguo fort est en tout cas fait entre “travail” et “emploi”, avec, comme l’assure Damasio, la nécessité de réfléchir à “comment sortir de cette fabrique du travailleur comme figure essentielle” et de “repenser tout le rapport de l’Occident à l’activité”. En somme, d’opérer un déplacement dans la conception communément admise de ce que serait le travail, alors même que des activités porteuses de sens, non-reconnues - car non créatrices de valeur économique - pourraient justement l’être si advenait un changement de paradigme. Deux heures d’échanges sur le thème “s’organiser au-delà du salariat” ont ainsi lieu dans l’auditorium de la Bourse du travail, avec notamment des zadistes de Notre-Dame-des-Landes et des syndicalistes de Nantes s’exprimant sur leur désir de “tenir l’économie en dehors des rapports de solidarité” et de “transmettre des savoirs en dehors du cadre d’habitude imposé par le travail”.

“On veut lire, pas travailler”

Des sandwich à la “terrine de la ZAD” sont en tout cas vendus à prix libre, pour financer les luttes à venir, tandis que de nombreux ouvrages sont proposés : il y a ceux de lundimatin ou du Comité invisible chez La Fabrique, mais aussi un stand des éditions Libertalia. Aux murs, des slogans - “on veut lire pas travailler”,“néolibéralisme mange tes morts” - et des affiches : celles de la campagne "Make amazon pay!” (certains de ses acteurs s’exprimeront dans le cadre du cycle “fin du travail, vie sous contrôle… ou l’offensive technologique du capital”, avec également des membres du CLAP ou de BlablaGrève), ou encore celles annonçant le lancement du collectif OSEF, pour “Opposition à la startupisation de l’économie française”. Dans les couloirs, des fictions sonores sur l’avenir du travail signées du collectif Zanzibar sont diffusées.

Collectif que l’on retrouve d’ailleurs à l’occasion de la rencontre “Au bal des actifs : la science-fiction face au futur du travail”, dans la grande salle de réunion. Plusieurs de ses membres - Alain Damasio, Catherine Dufour, Norbert Merjagnan - sont venus lire des extraits de leurs nouvelles publiées dans le recueil Au bal des actifs - Demain le travail, aux éditions La Volte. Des nouvelles, mettant en scène des dystopies, qui entendent dénoncer “les abérations de notre monde du travail actuel” et “réfléchir à quelles seraient les lignes des possibles” (Norbert Merjagnan). Et d'ajouter : "Le rôle de la SF est d’être dans la radicalité, l’altérité, pas dans l’idéologie : l’intérêt de la SF n’est pas de faire système mais d’ouvrir des portes.” Par la fenêtre, en tout cas, on entend la clameur d’une manif, dehors, qui se superpose aux lectures - et vice-versa. A la fin de journée, au regard de l’affluence - à minima 600 personnes selon les organisateurs, qui, à la base, se seraient estimés heureux en atteignant une jauge de 200 - Alain Damasio est ravi : “Il y a quelque chose qui s’est passé.” Il part au Clos sauvage, à Aubervilliers, où ils ont organisé une soirée théâtre et un banquet. On pourrait dire, à l'image du texte qui annonçait l'événement, “faire un usage enfin joyeux et imprévu du temps et de la vie”.