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    Michael Roberts : Une théorie marxiste de la crise pour comprendre le monde actuel

    Par Michael Roberts (28 juin 2026)
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    La Tendance Claire (traduction par Gaston Lefranc) a traduit la traduction anglaise d’une interview de Michaël Roberts publiée en chinois par l’Académie chinoise des sciences sociales en 2025 dans World Socialist Research.

    Nous pensons qu’elle offre un résume synthétique de l’utilité de la théorie économique marxiste pour comprendre le monde actuel.

    1. Michael Roberts, merci pour votre temps ! Pourriez-vous nous dire brièvement quand avez-vous eu accès et adhéré au marxisme et quel impact votre emploi à la City de Londres a-t-il eu ?

    Si vous avez une vision marxiste du fonctionnement du capital financier, vous êtes beaucoup moins susceptible de supposer que tout ira bien avec l’investissement financier. Une leçon pour les travailleurs que j’ai apprise, et qui s’applique aussi à la Chine : restez en dehors des marchés financiers. Mieux encore, les fonds de pension des travailleurs ne devraient pas dépendre de l’investissement en bourse, car ces fonds perdent continuellement leurs cotisations en le faisant. Mais ça marche aussi dans l’autre sens. Une compréhension approfondie du fonctionnement de la bête financière peut nous aider à mieux expliquer les fragilités et les spéculations du système.

    2. Selon vous, quelle est l’idée centrale du marxisme ? Quelle est la relation entre le matérialisme historique et la critique de l’économie politique ?

    Les idées fondamentales du marxisme peuvent être réduites à deux concepts clés.

    Premièrement, l’histoire de l’organisation humaine depuis les temps primitifs est l’histoire de la lutte des classes. La conception matérialiste de l’histoire est que le changement, pour le meilleur ou pour le pire, est motivé par les intérêts matériels des classes et, en particulier, par la classe dirigeante (seigneurs féodaux, entreprises capitalistes) et la classe ouvrière. Si les individus peuvent jouer des rôles clés à des moments de l’histoire (décisions et actions de rois ou de dirigeants révolutionnaires), en fin de compte, le changement dépend de l’économie et des classes sociales. Comme l’a dit Marx : « les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas comme ils le veulent ; ils ne la font pas dans des conditions qu’ils ont choisies, mais dans des conditions directement données et héritées du passé »

    La deuxième idée centrale est la loi de la valeur sous le capitalisme. Le capitalisme est un système de production qui a pour finalité le profit des propriétaires des moyens de production, qui exploitent ceux qui ne possèdent rien d’autre que leur capacité à travailler pour les propriétaires. Le travail crée tous les biens et services que nous utilisons et dont nous avons besoin, mais la valeur de ce travail est appropriée par les propriétaires des moyens de production comme « plus-value » au-delà de ce que les travailleurs reçoivent pour leur travail. Cette plus-value est accumulée sous forme de capital. Nos besoins sociaux dépendent ainsi des décisions des capitalistes selon ce qu’il est rentable ou pas rentable de produire. Cette explication du fonctionnement de l’économie moderne est niée par les défenseurs du capitalisme – mais elle est d’une clarté saisissante.

    3. La théorie de la crise est une part importante de la critique marxienne de l’économie politique. Il y a eu de nombreux débats parmi les marxistes sur la manière de comprendre la théorie marxienne de la crise. Que pensez-vous de la théorie de la crise de Marx, et de la relation entre la surproduction, la sous-consommation et la baisse tendancielle du taux de profit ?

    Oui, une théorie des crises sous le capitalisme est très importante. Les défenseurs du capitalisme nient qu’il existe des crises endémiques dans la production capitaliste – c’est-à-dire des ralentissements réguliers et récurrents de la production, de l’investissement et de l’emploi. Pour eux, de telles crises sont soit des événements aléatoires, des cas isolés, soit le résultat de mauvaises décisions, de spéculations ou de négligence. Les apologistes nient que les crises soient inhérentes au système capitaliste de production pour le profit. Mais la loi de la valeur de Marx explique pourquoi les crises régulières sont inévitables. La production capitaliste n’a lieu que si des profits sont réalisés, et Marx montre qu’une contradiction surgit entre la volonté de produire davantage et la rentabilité de cette production (c’est-à-dire les profits relatifs au capital investi). Les capitalistes se font concurrence pour gagner des parts de marché et une plus grande part des profits extorqués aux travailleurs. Pour gagner des parts de marché, ils recourent à des technologies économisant de la main-d’œuvre pour réduire les coûts et augmenter la productivité du travail. Mais Marx soutenait que le profit ne provient que de la dépense de force de travail, donc si l’investissement est de plus en plus dans les machines, etc., par rapport au travail, la productivité peut augmenter mais au prix d’une tendance à la baisse de la rentabilité. Finalement, la rentabilité pourrait chuter tellement qu’elle entraînerait une baisse des profits totaux. En conséquence, les capitalistes cessent d’investir, diminuent la production et licencient des travailleurs. Le chômage augmente parallèlement aux biens et services invendus. C’est une récession / crise. On ne peut en sortir, dans le cadre du système, qu’en faisant remonter la rentabilité, ce qui nécessite de se débarrasser des travailleurs inutiles, des entreprises les moins compétitives, et de faire pression à la baisse sur les salaires. Alors tout le processus d’accumulation peut repartir. Les crises entraînent un processus de « nettoyage » des capacités excédentaires pour que l’accumulation reparte. C’est dans le volume 3 du Capital (chapitres 13-15) que Marx expose sa théorie des crises de manière la plus claire.

    Cependant, de nombreux marxistes n’acceptent pas que la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, telle qu’expliquée par Marx dans ces chapitres, soit pertinente pour comprendre les crises du capitalisme. Ils défendent plutôt deux autres théories principales. La première voit la cause de la crise dans la « sous-consommation ». Il s’agit de décrire le fait que les travailleurs ne peuvent pas racheter tous les biens et services produits par les capitalistes parce qu’ils n’ont pas assez d’argent. Marx et Engels contestèrent tous les deux cette théorie de la « sous-consommation », soulignant que les travailleurs n’auront jamais assez d’argent pour racheter toute la production vendue, précisément parce que les salaires ne contiennent pas toute la valeur créée et réalisée puisque les capitalistes se sont appropriés la plus-value (la différence entre la valeur des marchandises vendues et les salaires des travailleurs), en d’autres termes les profits. Les capitalistes n’ont pas besoin de vendre toutes leurs marchandises aux travailleurs ; une grande partie des ventes est faite à d’autres capitalistes (par exemple, l’acier est vendu aux constructeurs automobiles pour fabriquer des voitures, etc.).

    L’autre théorie alternative est celle de la « surproduction ». Selon celle-ci, les capitalistes produisent toujours pour accumuler plus de profits sans savoir s’ils peuvent vendre leur production sur le marché. Ils surproduisent par rapport à la demande. Le problème avec cette explication des crises est qu’elle n’explique pas quand la production devient « trop de production ». Cela n’arrivera peut-être jamais, ou cela pourrait arriver à tout moment. Il n’y a aucune logique à cette théorie. Pour le dire autrement, si l’offre est en accord avec la demande, peut-il encore y avoir une crise d’investissement et de production dans le capitalisme ? Marx dirait oui, car la rentabilité de ce qui est produit est ce qui décide si les capitalistes investissent ou non. C’est ainsi que les crises se déroulent : la rentabilité baisse, puis les profits totaux, et ensuite les capitalistes essaient de vendre davantage pour compenser la baisse des profits. Cela entraîne une « surproduction », forçant les capitalistes à baisser les prix et/ou à réduire la production. La surproduction résulte de la suraccumulation de capital, c’est-à-dire la baisse de la rentabilité du capital investi, et non l’inverse.

    4. En 2020, vous avez publié le livre « Engels 200: - His Contribution to Political Economy » –, dans lequel vous avez exposé les recherches d’Engels sur l’économie politique et sa contribution à l’économie politique marxiste. Cependant, il existe une opinion selon laquelle la théorie de la crise causée par la baisse du taux de profit est en réalité celle d’Engels, et qu’il a déformé le point de vue de Marx sur la baisse tendancielle du taux de profit quand il a édité le volume 3 de Le Capital. Que pensez-vous de ce point de vue ?

    Cette opinion a été exprimée par plusieurs marxistes (en particulier l’universitaire marxiste allemand Michael Heinrich) qui affirment avoir lu des écrits inédits de Marx montrant  qu’Engels aurait modifié les propos de Marx pour rendre la baisse tendancielle du taux de profit plus importante chez Marx. Ces marxistes affirment également que Marx a en réalité abandonné cette loi dans les années 1870 et qu’elle ne devrait donc pas être considérée comme valide pour l’économie marxiste et la théorie des crises.

    Mais d’autres chercheurs ont clairement montré qu’Engels n’a pas pratiqué de déformation significative du texte de Marx, notamment dans les chapitres 13 à 15 du volume 3 du Capital où la loi de la baisse tendancielle du taux de profit est énoncée. Et il n’y a aucune preuve que Marx ait abandonné la loi dans les années 1870 – au contraire, il mène d’autres travaux à ce sujet. Par exemple, dans les années 1870, Marx a passé beaucoup de temps à étudier le taux de profit avec diverses formules mathématiques. Lorsque Engels a édité le Volume 3 du Capital, il a exclu les travaux mathématiques de Marx sur le taux de profit, même si cela aurait confirmé que Marx maintenait sa loi. Tout cela est expliqué dans mon livre, « Marx 200 », et dans mon livre « Engels 200 », avec toutes les références.

    Les marxistes qui défendent cela ont aussi déformé la loi de la valeur de Marx en une théorie de la monnaie. La valeur ne serait pas créée par le travail en production, mais uniquement en vendant des marchandises produites pour le marché. Donc pas de vente, pas de valeur. Ce n’était pas la vision de Marx. La valeur est le résultat de la dépense de force de travail humaine dans la production. La part de cette valeur finalement réalisée dépend de la vente sur le marché. Mais il n’y a aucune valeur sans travail humain. Derrière cette théorie révisée se cache une tentative de remplacer la baisse de la rentabilité comme cause ultime des crises par une théorie de l’instabilité monétaire ou du crédit, similaire à la vision des économistes traditionnels comme Keynes.

    5. De votre point de vue, quelles sont les principales différences entre l’économie politique marxiste et d’autres écoles économiques (comme l’économie néoclassique, le keynésianisme, etc.) ? Peut-on considérer la théorie de la crise comme une différence importante, voire essentielle, entre l’économie politique marxiste et l’économie occidentale dominante ?

    La différence fondamentale est que les autres écoles d’économie, même les écoles « hétérodoxes » les plus radicales qui n’acceptent pas que les marchés soient parfaits, ne sont pas d’accord avec la loi de la valeur de Marx. Ils n’acceptent pas que la contradiction fondamentale de la production capitaliste (la production pour le profit, et non pour satisfaire les besoins sociaux), soit que l’augmentation de la production entre en contradiction avec une rentabilité accrue, ce qui conduit à des booms et des récessions, c’est-à-dire des crises. L’école néoclassique dominante nie que les crises puissent survenir dans des marchés correctement gérés ou dans des marchés qui ne sont pas perturbés par les gouvernements, les monopoles ou les syndicats. Les économistes hétérodoxes nient le rôle du profit dans les crises et se tournent soit vers un « manque de demande » (Keynes) ; soit vers l’instabilité financière (Minsky), le rôle des monopoles (Sweezy, Stiglitz) ou une mauvaise régulation.

    C’est une différence cruciale, car toutes ces écoles suggèrent que la production capitaliste peut être modifiée ou corrigée pour faire mieux fonctionner le capitalisme. Keynes a déclaré que plus de dépenses publiques ou d’injections monétaires permettrait un bon fonctionnement du capitalisme ; l’économiste hétérodoxe Minsky a dit : régulez les banques et les institutions financières, et le capitalisme sera stable. Ces approches réformistes sont théoriquement et empiriquement fausses. La théorie de la crise de Marx montre que le capitalisme ne peut pas être réformé de cette manière. Les crises sont endémiques au capitalisme parce qu’en fin de compte, elles sont causées par la baisse de la rentabilité. La seule façon de mettre fin aux crises est de remplacer le capitalisme par une économie planifiée avec une propriété collective des moyens de production, c’est-à-dire sans capitalistes.

    6. Dans vos recherches, quels impacts la financiarisation du capitalisme a-t-elle sur l’économie réelle et la classe ouvrière ?

    L’une des caractéristiques des 50 dernières années dans les économies modernes du Nord global a été l’essor des secteurs financiers, non seulement les banques mais aussi les fonds spéculatifs, les fonds d’investissement, les fonds d’assurance, le capital-investissement, les cryptomonnaies, etc. Les capitalistes ont investi une part croissante de leurs bénéfices accumulés en actifs financiers et  dans la spéculation plutôt que dans des investissements dans de nouvelles technologies et des secteurs productifs. C’est le phénomène de la « financiarisation ».

    Cependant, certains marxistes et d’autres ont été tellement séduits par ce phénomène qu’ils ont commencé à prétendre que le capitalisme a changé dans ses fondements. Ce ne serait plus un système de production de profit par l’exploitation du travail dans les usines, les bureaux, etc., mais uniquement un système financier et monétaire où l’argent rapporterait plus d’argent. Cela signifie que les travailleurs auraient perdu leur rôle de producteurs de valeur dans le capitalisme. Aujourd’hui, les capitalistes pourraient obtenir de la valeur uniquement grâce à des manipulations monétaires. Le capitalisme se résumerait au capital financier qui régnerait sur le capital producteur.

    C’est absurde. Bien que les profits financiers dans certaines économies comme les États-Unis et le Royaume-Uni soient importants, disons jusqu’à 25 % des profits totaux, la grande majorité des profits provient encore de la vente de biens et services produits par les travailleurs. Et c’est particulièrement vrai dans ce qu’on appelle le Sud global, où l’industrie manufacturière est devenue prédominante, et non la finance. À l’échelle mondiale, la classe ouvrière n’a jamais été aussi importante et la majeure partie de l’accumulation capitaliste provient du travail des travailleurs dans la production. Le capitalisme ne s’est pas métamorphosé.

    7. Que pensez-vous de la crise actuelle du capitalisme dans le système économique mondial, en particulier de la crise financière de ces dernières années ? Quelles perspectives l’économie politique marxiste peut-elle nous apporter pour comprendre la crise du capitalisme ?

    C’est un sujet important. Au XXIe siècle, nous avons connu les deux plus grandes récessions de l’histoire du capitalisme, 2008-2009 et 2020. Il y a toutes les raisons de s’attendre à ce qu’une nouvelle récession survienne avant la fin de cette décennie. Cela pourrait être déclenché par un nouveau krach financier comme en 2008. Cette fois, ce krach ne commencera peut-être pas dans les banques en tant que tel, mais sera engendré par la hausse de la dette des entreprises et le coût de service de cette dette. Déjà, environ 20 % d’entreprises en Europe, au Japon et aux États-Unis sont appelées « zombies », c’est-à-dire qu’elles sont comme des morts-vivants parce qu’elles ne réalisent pas assez de profits pour couvrir ne serait-ce que le coût de leur dette existante et doivent donc continuer à emprunter. Ces entreprises risquent sérieusement de faire faillite et de faire tomber même des entreprises rentables par effet de ricochet.

    8. Vous pensez que, depuis la fin de la Grande Récession en 2009, les grandes économies capitalistes sont dans une longue dépression. Y a-t-il une différence entre la Longue Dépression et les précédentes longues dépressions dans l’histoire du capitalisme ? Quelles stratégies la Chine devrait-elle adopter en réponse à l’impact mondial de la Longue Dépression ?

    Je définis une dépression, par opposition à une récession, comme une période où, après une récession, la croissance de la production, de l’investissement et du taux de profit est bien plus faible qu’avant la récession. Et cette faiblesse peut durer des décennies. En ce sens, la Longue Dépression qui a commencé au début des années 2010 est similaire à la dépression de la fin du XIXe siècle (1873-97) et à la Grande Dépression de 1929-42. En 2025, la dépression actuelle se poursuit car la récession liées à la pandémie de 2020 n’a pas entraîné une augmentation significative de la rentabilité, si bien que la croissance des investissements et du PIB restent encore plus faibles que dans les années 2010.

    La Chine a évité toutes ces crises du capitalisme. C’est parce que la Chine dispose d’une économie dominée par un grand secteur public et une planification gouvernementale, ce qui permet de surmonter l’instabilité dans le secteur capitaliste et de poursuivre l’investissement et la production relativement sans interruption. Si les économies capitalistes occidentales entrent dans une nouvelle crise, alors le commerce et l’investissement en Chine seront touchés, mais la Chine dispose désormais d’un marché intérieur important, a beaucoup investi dans les nouvelles technologies et continue de diriger et planifier ces investissements principalement via le secteur public. La Chine doit développer le secteur public et sa planification pour réduire l’instabilité dans son secteur capitaliste, particulièrement exposé par la chute de son secteur immobilier (qui est principalement capitaliste).

    9. La monnaie numérique et la technologie blockchain ont été des sujets brûlants dans le domaine de la technologie financière ces dernières années, et ont eu un impact profond sur l’économie mondiale et le système financier. Quel est votre avis sur ces innovations financières et la finance numérique ? Vont-elles conduire à une crise économique mondiale plus grave ?

    Les cryptomonnaies, comme on les appelle, comme le bitcoin, ne sont qu’une autre forme d’actif financier spéculatif comme l’or ou les tableaux. Ce ne sont pas des formes alternatives de monnaie qui pourraient remplacer les monnaies émises par les États (monnaie fiduciaire) comme le dollar ou le yuan. Les monnaies numériques existent déjà, c’est-à-dire que vous payez vos factures par carte, téléphone ou virement bancaire sans aucun papier. Le nouveau développement possible serait une monnaie numérique pour la banque centrale qui contourne les banques commerciales. Jusqu’à présent, ce développement a connu des progrès limités. En attendant, les cryptomonnaies sont une autre forme de ce que Marx appelle le « capital fictif » qui augmente encore le risque de krach financier à l’avenir.

    10. Compte tenu de l’essor de l’intelligence artificielle et de l’automatisation, comment appliquer le marxisme pour analyser l’impact du progrès technologique sur les modes de production et les relations sociales ? Dans vos recherches, quelle est la corrélation entre le progrès technologique et la croissance économique ?

    C’est compliqué. L’intelligence artificielle (IA) est simplement une nouvelle forme de technologie visant à remplacer le travail humain et à augmenter sa productivité, augmentant ainsi le taux d’exploitation du travail par le capital. Les nouvelles technologies peuvent entraîner d’énormes pertes d’emplois, en particulier pour ceux des secteurs et professions qu’elle remplace, mais elles peuvent aussi, avec le temps, créer de nouvelles industries et emplois. Considérons la révolution industrielle, la révolution de l’électricité, l’industrie automobile, la révolution informatique. La technologie a toujours été essentielle à la croissance économique en augmentant la productivité du travail, surtout lorsque la taille de la main-d’œuvre cesse d’augmenter – comme c’est le cas aujourd’hui en Chine.

    Certains soutiennent que l’IA est un développement totalement nouveau qui remplacera le travail humain car elle peut supplanter l’intelligence humaine. Les preuves en ce sens sont douteuses. Une grande partie de l’IA n’est qu’un traitement rapide des connaissances humaines existantes et ne peut remplacer la nature imaginative de l’intelligence humaine. De plus, l’IA mettra du temps, voire des décennies, pour diffuser ses effets d’amélioration de la productivité à travers les économies. À mon avis, ce n’est pas une rupture qui peut sauver le capitalisme.

    11. Le technoféodalisme est un concept qui a émergé ces dernières années pour décrire les changements de société causés par la technologie cloud, c’est-à-dire le fait que les géants de la technologie et les grandes entreprises de plateformes possèdent les données et le pouvoir comme des seigneurs féodaux, tandis que les utilisateurs ordinaires servent ces suzerains numériques comme des producteurs de données non rémunérés à l’instar des serfs, et une nouvelle forme de rente remplace le profit comme principale forme d’accumulation. Êtes-vous d’accord avec l’utilisation du technoféodalisme pour définir la phase actuelle de la société occidentale ?

    Le technoféodalisme en tant que concept suggère que la production capitaliste, c’est-à-dire la production pour le profit au moyen de l’exploitation du travail, a été remplacée par un féodalisme où les monopoles numériques se contentent d’extraire des rentes. Mais d’où viennent ces rentes ? Marx a souligné que la rente, les intérêts et les profits proviennent tous de la même source : la plus-value appropriée de la valeur créée par la force de travail humaine. Il est tout simplement erroné de soutenir que les entreprises vendant de la technologie cloud ne produisent et ne vendent pas des marchandises qui leur rapporte un profit, comme pour les autres entreprises capitalistes La majeure partie des profits d’Amazon provient de la distribution et du transport des biens ; la majeure partie des profits de Facebook provient de la publicité ; idem pour Google. La majeure partie des profits de Microsoft et Apple provient de la vente de matériel et de logiciels informatiques. Ce n’est pas du féodalisme mais du capitalisme pur. Le capitalisme n’est pas mort et le suggérer est une idée dangereuse pour les travailleurs parce que cela signifie que le travail ne considère pas que son ennemi est le capital dans son ensemble, mais simplement comme une petite partie du capital, de sorte qu’il n’y a pas besoin de remplacer le capitalisme mais simplement le capitalisme « monopoliste féodal ».

    12. La théorie de la valeur-travail est l’idée centrale de l’économie marxiste. À l’ère de l’automatisation et de l’économie numérique, comment appliquer la théorie de la valeur-travail à l’analyse de l’économie moderne ? Que pensez-vous des données comme un nouveau facteur de production ?

    Les données ou connaissances proviennent de l’activité humaine. Ainsi, la connaissance a une valeur de la même manière que les choses physiques ont de la valeur pour la société et pour le capital. La connaissance est matérielle : elle requiert l’énergie du travail humain ; c’est-à-dire. du travail intellectuel, de la même manière que le travail physique. Les deux sont matériels et créent de la valeur. Ainsi, le capital peut s’approprier la plus-value des travailleurs du savoir qu’il emploie, et le fait de plus en plus dans les industries et dans le monde. Cette plus-value est capitalisée dans les brevets, les droits de propriété intellectuelle, etc. La connaissance ou le travail intellectuel est tout aussi « matériel » que le travail physique. L’activité mentale se déroule dans les synapses du cerveau humain et est combinée au travail physique à l’aide d’un ordinateur, etc. Ainsi, le travail intellectuel crée autant de valeur que le travail physique. Et les travailleurs de la connaissance font tout autant partie du prolétariat que les ouvriers manuels accomplissant des tâches physiques.

    En effet, les travailleurs intellectuels sont de plus en plus exploités par le capital pour s’approprier la plus-value (profit). Il n’est donc pas nécessaire d’inventer un nouveau terme pour la classe ouvrière comme « multitude ». Cela signifierait que la classe ouvrière, celle qui ne gagne sa vie qu’en vendant sa force de travail et ne possède aucun moyen de production, n’existerait plus. Ce terme masque la lutte des classes entre le travail et le capital, brouillant ainsi la nécessité de remplacer le capitalisme.

    13. Le développement du capitalisme numérique a-t-il élargi la fracture Nord-Sud ?

    Oui, cela creuse ce fossé. Mais ce fossé s’élargit de toute façon. Le Sud global (à l’exception de la Chine) ne rattrape pas le Nord global, quelle que soit la mesure que l’on fait : par PIB par habitant ; par productivité par travailleur ; par revenu par personne ; par niveau d’inégalités. La division Nord-Sud s’exprime par le contrôle d’un bloc impérialiste d’économies à faible population dominant le reste du monde, qui compte la majeure partie de l’humanité.

    14. Quelles politiques économiques pensez-vous que le président Donald Trump adoptera, et quels impacts ces politiques auraient-elles sur l’économie mondiale ?

    Nous ne pouvons pas être sûrs de ce que Trump fera. Mais il affirme qu’il va appliquer d’énormes droits de douane sur les importations américaines, en particulier celles venant de Chine. Il affirme que son objectif est de ramener l’industrie américaine à ce qu’elle était, au détriment du reste du monde. Par-dessus tout, il souhaite poursuivre la politique des précédentes administrations américaines visant à étrangler, étouffer et inverser le progrès économique de la Chine, considérée comme la principale menace pour l’hégémonie américaine. Dans ce sens, Trump soutiendra également de nouvelles provocations militaires pour affaiblir la Chine. Sur le plan national, il veut réduire l’imposition des sociétés afin que les riches et les grandes entreprises paient encore moins qu’aujourd’hui, et il veut supprimer les réglementations sur l’industrie et réduire la lutte contre le réchauffement climatique. Son cabinet est entièrement composé de milliardaires gestionnaires de fonds spéculatifs et de fonds de capital-investissement qui chercheront à défendre les intérêts des plus riches au détriment de la majorité des Américains.

    Si Trump met en œuvre ces politiques, alors le commerce mondial reculera et les tensions entre l’alliance occidentale dirigée par les États-Unis et la Chine augmenteront dangereusement. Les inégalités de richesse et de revenus entre les pays et à l’intérieur des pays augmenteront et les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient continueront, avec un risque de guerre en Asie également.

    15. Les politiques économiques promises par Trump, telles que d’importantes baisses d’impôts et l’augmentation des dépenses militaires, vont-elles menacer la stabilité économique mondiale en conduisant à une augmentation de la dette mondiale ?

    Oui, la dette mondiale est déjà à des sommets records par rapport à la production mondiale. En particulier, le gouvernement américain enregistre d’importants déficits budgétaires afin de financer la guerre en Ukraine et pour Israël, et il prévoit d’importantes augmentations des dépenses militaires pour financer de nouvelles actions à l’échelle mondiale. Trump souhaite que l’Europe paie davantage pour cela, mais en attendant, la dette publique américaine atteint des sommets historiques et le coût du remboursement de cette dette en intérêts dépasse désormais les dépenses publiques pour l’éducation, la santé et d’autres services publics.

    16. Les politiques économiques de Trump aggraveront-elles les contradictions du système capitaliste mondial, conduisant à une surproduction et à une tendance à la crise ?

    Tout cela se passe dans un contexte mondial de faiblesse de la croissance, du commerce international, des investissements et de la productivité. Les grandes économies capitalistes, à l’exception possible des États-Unis, stagnent voire sont en récession, surtout en Europe. Il est tout à fait possible que ces économies connaissent une grave crise d’ici la fin de cette décennie, qui se répercutera dans le reste du monde, comme cela s’est produit en 2008 et 2020. Seule la Chine peut espérer y échapper.

    17. Les politiques économiques de Trump reflètent-elles la montée du nationalisme économique et du protectionnisme dans le contexte de la mondialisation ? Ces politiques vont-elles aggraver les inégalités économiques mondiales ? Comment les pays en développement peuvent-ils répondre aux inégalités dans le système économique mondial ?

    Le protectionnisme et le nationalisme des autres pays ne sont pas une solution alternative à la politique de Trump. Les pays en développement doivent s’unir pour coopérer sur le commerce, l’investissement et la réduction des inégalités. Mais pour cela, les habitants de ces pays doivent mettre en place des gouvernements qui défendent le travail et la propriété commune des ressources et des actifs pour planifier chaque économie, en coopération à l’échelle mondiale. Malheureusement, presque tous les gouvernements du Sud global ne soutiennent pas ces politiques. Aujourd’hui, ils sont soit contrôlés par des despotes, soit soutiennent les grandes entreprises nationales et l’impérialisme américain. Tant que ces gouvernements ne seront pas renversés, je ne m’attends pas à beaucoup de progrès en matière de croissance accrue, de réduction des inégalités, de plein emploi et de meilleurs services publics.

    18. Vous continuez à écrire des billets ed blog. Quelle influence ce type d’écriture a-t-il eu sur votre réflexion ? Pourriez-vous partager vos recherches récentes ou votre plan de recherche pour l’avenir ?

    Le but du blog et de mes livres est d’accroître notre compréhension du fonctionnement du capitalisme, de ses contradictions et de ses failles, dans le but de le remplacer. Je considère que l’analyse marxienne du capitalisme est la plus convaincante et je cherche donc à défendre les vues de Marx, telles que je les vois, contre les alternatives, qui reviennent toutes à essayer d’améliorer le fonctionnement du capitalisme. Je ne vise pas avec un blog un public d’universitaires, mais un public militant cherchant à changer le monde pour le meilleur. Cela ne signifie pas que j’ignore des questions théoriques ou statistiques difficiles ou complexes. Au contraire, j’essaie de les expliquer le plus clairement possible. Actuellement, je prépare un nouveau livre (« Time is running out », à paraître en décembre 2026 par Haymarket Books) sur l’économie capitaliste des années 2020. C’est  une suite à mon livre « The Long Depression » publié en 2016. Beaucoup de choses se sont passées depuis, et il y en a encore plus à venir dans cette décennie.

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