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A propos des thèses de C. Delphy: L’oubli de la reproduction sociale

féminisme

Brève publiée le 19 juillet 2015

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

http://npa2009.org/idees/propos-des-theses-de-c-delphy-loubli-de-la-reproduction-sociale

Dans son dernier livre, Pour une théorie générale de l’exploitation, Christine Delphy s’attaque ouvertement au marxisme, en utilisant dans sa polémique des conceptions qu’elle attribue au PCF et à l’ex-LCR. Elle ne consacre pourtant pas une ligne à discuter les élaborations théoriques que le courant féministe marxiste a réalisées au cours des dernières décennies.

Selon elle, ce n’est pas le système capitaliste mais les hommes, en particulier les hommes mariés, qui tirent profit du travail des femmes au foyer. Partant du fait réel que les tâches domestiques reposent presque exclusivement sur les femmes, elle en conclut que cela constitue la base d’un « mode de production patriarcal ou domestique » qui bénéficie à « la classe des hommes » (p. 29).

L’Etat favoriserait ce système d’exploitation en subventionnant les hommes dont les épouses se consacrent uniquement aux tâches du foyer, à travers le « système de protection sociale (assurance maladie et retraite), le système de fiscalité, et l’ensemble des prestations sociales » (p. 59), alors que « tout cet argent pourrait être employé à favoriser l’indépendance économique des femmes » (p. 48). «Tous ces coûts, qui représentent une grande part du fameux ‘’trou de la Sécurité sociale’’, sont supportés par le reste de cotisant.es : les femmes qui travaillent en particulier paient une fois pour elles-mêmes, une deuxième fois pour aider à l’exploitation des autres » (p. 48).

Qui bénéficie des tâches domestiques ?

Une première chose à remarquer est que le concept de travail domestique utilisé par Christine Delphy se réduit aux tâches ménagères, la fonction des femmes dans la reproduction de l’espèce n’entrant en rien dans ses considérations.

Les féministes marxistes qui, à l’instar de Lise Vogel1, font leur la « théorie de la reproduction » ont développé une autre compréhension de l’oppression des femmes, fondée sur leur rôle dans la procréation et l’éducation des générations futures. Pour elles, la division sexuelle du travail, basée sur les rôles différents des hommes et des femmes dans le processus de reproduction de l’espèce, a existé dans toutes les sociétés mais ne détermine pas par elle-même l’oppression des femmes. Le modèle de la famille nucléaire, dans laquelle l’homme assure la subsistance et la femme dépend de lui, a été développé par la bourgeoisie au 19e siècle comme moyen le plus économique de garantir le remplacement générationnel de la force de travail.

Vogel distingue trois aspects au sein du travail domestique : les activités quotidiennes qui permettent aux travailleurs de vivre et de travailler ; l’attention et les soins aux jeunes et aux anciens ; la reproduction destinée à remplacer les membres de la force de travail qui meurent ou qui cessent de travailler.

Partant du concept de travail nécessaire développé par Marx, elle offre une interprétation novatrice. Pour Marx, la journée de travail de l’ouvrier se divise entre le 
« travail nécessaire » (le temps qu’il consacre à produire ses moyens de subsistance) et le « sur-travail » que s’approprie le capitaliste. Pour Vogel, le travail nécessaire intègre deux composantes. L’une, sociale, est le salaire. L’autre, que Marx ne développe pas, est constituée du « travail non rémunéré qui contribue au renouvellement quotidien et à long terme des porteurs de la marchandise force de travail et de la classe ouvrière dans son ensemble. J’appelle ceci la composante domestique du travail nécessaire, ou travail domestique »2.

Le salaire permet au salarié d’acheter les marchandises dont il a besoin pour vivre (aliments, vêtements, etc.), mais il existe un travail additionnel, non payé, qui doit être effectué pour préparer la nourriture, laver le linge, s’occuper des enfants, etc. Ce travail n’a pas de « valeur » en termes marxistes parce qu’il n’est pas quantifiable, mais il est indispensable à la reproduction sociale capitaliste. Cette définition a le mérite de démontrer que le travail domestique en tant que « travail non rémunéré » est spécifique au système capitaliste et qu’en outre, il n’est pas nécessairement assigné à un genre. Quelqu’un doit l’effectuer pour compléter le salaire du travailleur. C’est l’idéologie de genre qui établit que ce sont les femmes et, au sein du système capitaliste, exclusivement celles des classes subalternes, qui sont contraintes de l’effectuer.

Mais la théorie de la reproduction sociale éclaire également le rôle conflictuel des femmes travailleuses sur le terrain du remplacement de la force de travail. Car elles sont non seulement responsables de la reproduction et de l’entretien de la force de travail à travers les tâches domestiques, mais interviennent aussi directement dans le processus de production. De ce point de vue, elles sont pour le système capitaliste une contradiction. Sur le long terme, celui-ci bénéficie de leur rôle de reproductrices de la future force de travail. Mais pendant qu’elles procréent et élèvent les futurs travailleurs, elles abaissent le niveau de leur contribution en tant que productrices directes.

Ainsi, non seulement la bourgeoisie ne peut pas s’approprier la totalité de la plus-value potentielle que les femmes travailleuses généreraient si elles n’étaient pas enceintes ou en train d’allaiter, mais elle doit en outre contribuer à leur subsistance pendant cette période « improductive » au cours de laquelle elles ne peuvent pas non plus assurer à 100 % l’entretien de leur famille. Pour faire baisser ce coût, la bourgeoisie a privatisé le travail domestique en instituant l’idéologie de l’homme « pourvoyeur » de revenu, ayant la responsabilité de couvrir les besoins de la femme « mère et épouse » et de leurs descendants.

C’est la dépendance des femmes vis-à-vis des hommes durant la période de la procréation et de l’éducation des jeunes enfants qui constitue dans une société de classe la base matérielle de leur subordination. Le capitalisme obtient ainsi le remplacement de la force de travail au moindre coût possible, en s’appropriant indirectement la composante domestique du travail nécessaire.

« Classe des hommes » contre « classe des femmes » ?

Reconnaître, comme le voudrait Delphy, l’existence d’une classe des hommes expropriant une classe des femmes, signifierait accepter que l’épouse de Carlos Ghosn et celle d’un travailleur de Renault appartiendraient à une même classe.

Toutes les femmes sont opprimées dans la société capitaliste, parce qu’elles ne bénéficient pas des mêmes droits que les hommes. C’est pourquoi il est possible, dans le combat pour les droits démocratiques (droit de vote, à l’avortement, égalité salariale, etc.), de construire des alliances entre des femmes de différentes classes sociales. Mais cela n’élimine pas les différences profondes existant entre les classes. Comme le disait une dirigeante féministe bolivienne lors de la première Conférence mondiale des femmes tenue en 1975 à Mexico, en réponse à une femme de la bourgeoisie qui lui répétait qu’elles étaient égales : « madame, cela fait une semaine que je vous connais. Chaque matin, je vous vois avec des habits différents (…) Je suis certaine que vous vivez dans un logement bien élégant, d’un quartier également élégant (…) Nous, les femmes de mineurs, nous n’avons qu’un petit logement qui nous est prêté. Si notre époux meurt, ou tombe malade ou est licencié, nous avons 90 jours pour quitter les lieux et nous nous retrouvons à la rue. Alors dites-moi, madame : votre situation a-t-elle quelque chose à voir avec la mienne ? Ou la mienne avec la vôtre ? De quelle égalité allons-nous parler entre nous, si vous et moi ne nous ressemblons pas et avons tant de différences ? Nous ne pouvons en ce moment être égales, même en tant que femmes – ne trouvez-vous pas ? »3

Tous les hommes bénéficient de la privatisation des tâches domestiques qui, s’ajoutant aux rapports d’oppression de genre, font qu’au foyer les femmes travaillent plus et les hommes moins. Mais cela ne suffit pas pour parler d’un antagonisme de classe, car il n’y a pas d’appropriation de plus-value. Comme l’explique Cinzia Arruzza, « un homme ne perdrait rien, en termes de charge de travail, si les travaux de soin et d’entretien étaient totalement socialisés au lieu d’être accomplis par sa femme. En termes structurels, il n’y a pas d’intérêts antagoniques ou inconciliables (…) Le capitaliste, de l’autre côté, a quelque chose à perdre dans la socialisation des moyens de production : il ne s’agit pas seulement de ses convictions sur la marche du monde et sa place en son sein, mais aussi des profits massifs qu’il exproprie joyeusement aux travailleurs. »4

Le paradigme actuel de la reproduction sociale

Nous avons vu comment, pour le système capitaliste, la famille nucléaire est l’unité de la reproduction sociale. Dans son livre, Delphy estime que « le couple est la seule forme de vie acceptable dans notre société » 
(p. 35), pour les hétérosexuels comme pour les homosexuels. C’est une affirmation atemporelle. Pour Delphy, la crise du système capitaliste n’influe en rien sur les relations sociales. Le capitalisme du 21e siècle traverse pourtant une crise systémique. Le processus d’entretien et de reproduction de la force de travail y subit des changements structurels, dans le cadre desquels les tâches domestiques dans leur acception la plus large (comme reproduction de la force de travail) occupent une place centrale.

Dans les sociétés capitalistes avancées, l’unité de reproduction sociale réelle s’éloigne de plus en plus du modèle de la famille nucléaire. En France, plus de 50 % des enfants naissent hors mariage5et il y a 
1 760 000 familles monoparentales, dont 
85 % sont dirigées par des femmes6. Les subventions de l’Etat-providence que Christine Delphy condamne parce qu’elles libéreraient les hommes de l’obligation de subvenir aux besoins de leurs enfants permettent aux femmes de les élever seules, en échappant ainsi à des relations abusives.

Mais cela se fait à un prix énorme : 31 % des foyers monoparentaux sont pauvres7. Et plus les femmes chefs de famille se consacrent au travail salarié afin de faire vivre leur famille, moindre est la qualité de l’attention portée aux enfants et du travail domestique. Dans le même temps, les foyers enfoncés dans le chômage ou le sous-emploi permanent voient leur marginalisation s’aggraver. Dans certains secteurs, « l’unité de reproduction sociale » commence à ne plus reproduire qu’une génération de jeunes dépourvus des moyens qui les rendraient « employables » par la bourgeoisie. Sans parler des conséquences des migrations de masse, avec les séparations de parents et la création de nouvelles unités de reproduction sociale au sein desquelles se regroupent des membres de différentes familles.

Dans cette période de crise, les responsabilités pesant sur les épaules des femmes sont énormes. La question des tâches domestiques, considérées au sens large, ainsi que le rôle des femmes travailleuses au sein du processus de reproduction sociale, sont fondamentaux non seulement pour élaborer une théorie générale de l’exploitation, mais aussi pour commencer à indiquer la direction dans laquelle il faudrait s’engager. Nous avons besoin d’un nouveau programme féministe qui s’adresse à ces millions de femmes qui supportent la double journée de travail, qui doivent élever leurs enfants seules et sans aides adéquates, qui subissent l’isolement vis-à-vis de leur famille et de la société.

Après avoir lu ce livre, on comprend que ce n’est pas Christine Delphy qui y contribuera.

Virginia de la Siega