[RSS] Twitter Youtube Page Facebook de la TC Articles traduits en castillan Articles traduits en anglais Articles traduits en allemand Articles traduits en portugais

Agenda militant

    Actualités et analyses [RSS]

    Lire plus...

    Newsletter

    Twitter

    Mort du "mollah Omar"

    international

    Brève publiée le 2 août 2015

    Tweeter Facebook

    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    (Le Monde) Chef historique des talibans afghans

    érieux, énigmatique, secret… Les qualificatifs confinent au cliché quand on évoque la figure du mollah Mohammad Omar, le chef suprême du mouvement taliban afghan dont la mort a été annoncée mercredi 29  juillet. Il faut pourtant s'y résoudre, frustration rentrée. A elle seule, la batterie d'adjectifs dit l'impuissance à saisir ce Pachtoune islamiste qui deux décennies durant domina les affaires afghanes et par ricochet un pan de la chronique de la planète.

    Si un détail devait résumer son " mystère ", c'est tout simplement la rareté des photos de lui disponibles. Turban sombre, barbe drue, œil droit éteint par l'éclat d'un obus russe, son image est toujours fugitive, presque volée. A l'heure de l'hypercommunication, la quasi-invisibilité du mollah Omar, reclus dans l'ombre quand il était au pouvoir puis englouti dans l'obscurité quand il redevint insurgé, souligne la singularité radicale de son mouvement taliban. Il reste bien à découvrir de cette secte pachtoune ultraconservatrice devenue un Etat presque malgré elle, puis l'antichambre du djihad mondial un peu à son insu avant de retourner à son maquis originel.

    Le monde n'aurait probablement jamais croisé la figure du mollah Omar si Oussama Ben Laden ne l'avait annexé à ses plans. Il faudra vraiment attendre les attentats du 11-Septembre pour que les grandes capitales comprennent que le chef obscur et reclus, alors au pouvoir depuis cinq ans au faîte de l'" Emirat islamique d'Afghanistan ", relevait d'autre chose que de la curiosité archaïque, inquiétante, certes, mais dont on pouvait s'accommoder. Le 11  septembre  2001, l'hyperpuissance américaine est frappée en son cœur, la géopolitique brûle et les chancelleries découvrent que la mèche a été allumée dans l'ombre du mollah Omar. Il n'est certes pas celui qui a craqué l'allumette, mais il est celui qui a laissé l'internationale d'Al-Qaida fomenter le complot à ses côtés. La guerre est déclarée.

    L'Occident, qui jusque-là ne s'était que mollement ému du retour de l'Afghanistan à l'obscurantisme – lapidations, femmes claquemurées, filles bannies des écoles, police religieuse dans les rues… – s'éveille soudain au péril taliban. Les bombes pleuvent sur Kaboul. Le régime taliban s'effondre, le mollah Omar et Ben Laden s'enfuient au Pakistan. De là, ils tenteront de raviver leurs causes, l'islamo-nationalisme afghan pour l'un, le djihad mondial pour l'autre. Chacun de son côté. Le tandem unique formé par le Pachtoune de souche rurale, qui quitte son pays pour la première fois, et l'aristocrate saoudien aux visées planétaires, se défait sans vraiment se disloquer.

    La colère gronde

    Le mollah Omar est né entre 1959 et 1962 – sa date de naissance n'a jamais été clairement établie – dans un village de la province méridionale de Kandahar. Sa famille est pauvre. Son père, un enseignant itinérant offrant des rudiments d'études coraniques, meurt alors qu'Omar est très jeune. La mère se remarie avec le frère du défunt, lui aussi un instructeur religieux sillonnant les villages. Ainsi Mohammad Omar a-t-il baigné toute son enfance dans cette culture de l'Afghanistan rural profondément pieux. Devenu mollah après des études dans une école coranique, il connaîtra la destinée de sa génération vite exposée aux affaires du monde lors de l'invasion soviétique de l'Afghanistan en  1979.

    Il s'engage dans la résistance dans les rangs d'un parti conservateur, Harakat Inquilab-e-Islami. Il est blessé à trois reprises au front et perd un œil. Mais il y gagne le respect de ses pairs. Après le départ de l'Armée rouge en  1989, défaite par la résistance, puis l'effondrement en  1992 du régime communiste, le mollah Omar retourne à ses études coraniques.

    La grande histoire pourtant ne va pas tarder à le rappeler. La conquête du pays par les factions moudjahiddines va s'accompagner d'une sanglante guerre civile entre seigneurs de la guerre rivaux. Le pays se couvre de postes de contrôle, se fragmente en fiefs où des chefs miliciens rackettent, rançonnent, pillent et violent. La colère gronde au sein d'une population désenchantée par la tournure des événements. A Kandahar, la révolte éclate. Le mollah Omar n'en est pas l'inspirateur mais des anciens commandants de la résistance viennent le trouver pour lui demander d'en prendre la tête. Il accepte.

    Ainsi naît en  1994 ce mouvement qui s'appellera taliban car ses troupes se recrutent principalement parmi les étudiants (taleb en arabe) des écoles coraniques de la ceinture frontalière pachtoune. Deux forces s'activent en coulisses pour financer et armer cette organisation embryonnaire. En premier lieu, la corporation des camionneurs afghans et pakistanais dont les affaires souffraient durement du chaos ambiant. Ces hommes d'affaires rêvent de rétablir la liberté de circulation. Mais les services secrets pakistanais ne sont pas loin. Ils veulent promouvoir une nouvelle force pachtoune capable de détrôner à Kaboul le parti Jamiat e-Islami du président Rabbani et de son chef de guerre Ahmed Shah Massoud (le fameux " Lion du Panchir "). Dominé par les Tadjiks du Nord, ce régime ne plaît pas à Islamabad, qui ne le contrôle pas suffisamment.

    Le mouvement taliban devient ainsi très tôt l'otage des grands desseins stratégiques du Pakistan, résolu à écarter toute influence indienne chez son voisin occidental. L'affaire commence plutôt bien. En  1994, le mouvement surgi de nulle part, ralliant des populations désenchantées avec le double mot d'ordre de la " Paix " et du " Coran ", conquiert Kandahar sans coup férir.

    Destinée exceptionnelle

    Et c'est ainsi que naît la légende du mollah Omar. En avril  1996, il réunit une assemblée de plusieurs centaines de fidèles à proximité d'une mosquée de Kandahar où est pieusement conservée une cape censée avoir été jadis portée par le prophète Mahomet. Il s'en drape lors d'une cérémonie aux allures d'investiture rituelle. Et il s'autoproclame Amir Al-Mominin (" Commandeur des croyants "), titre prestigieux. Sa destinée prend un tour exceptionnel. Quelques mois plus tard, en septembre  1996, Kaboul chute et les talibans pénètrent triomphalement dans la capitale.

    Il n'aura pas fallu plus de deux ans pour que le mouvement taliban s'empare de l'essentiel de l'Afghanistan. Seules lui échappent des poches du Nord, dont la vallée du Panchir, où le commandant Massoud s'efforce d'orchestrer la résistance.

    Dans beaucoup de capitales, on pense que ces talibans archaïques vont finir par se convertir au pragmatisme une fois confrontés à l'épreuve du pouvoir. C'est une erreur. Car se noue alors le fameux tandem mollah Omar-Ben Laden. Un alliage a priori étrange. Le mollah Omar est issu de l'école religieuse deobandie, un courant islamique spécifique à l'Asie du Sud (il est né en Inde) fortement influencé par le wahhabisme saoudien.

    Le djihad mondial et révolutionnaire professé par Ben Laden ne lui est guère familier mais, dans cette affaire, la parole donnée est sacrée. Le mollah Omar a accepté d'offrir refuge au chef d'Al-Qaida retourné en Afghanistan (il y avait combattu lors de la guerre antisoviétique) après avoir été expulsé du Soudan. Les règles de l'hospitalité pachtoune et de la solidarité islamique sont intouchables. Bien qu'il n'approuve pas les projets transnationaux de Ben Laden, il laisse faire. Après les attentats d'Al-Qaida en Afrique de l'Est en  1998, il résiste à toutes les pressions lui enjoignant d'expulser le sulfureux Saoudien. Même après le 11-Septembre, il refusera de livrer. Les émissaires venant du Pakistan ou d'Arabie saoudite – pourtant amis diplomatiques de l'" Emirat islamique d'Afghanistan " – se cassent les dents sur un mollah Omar intransigeant, ligoté par sa promesse. Il y perdra le pouvoir.

    Commence alors une période obscure, celle de son exil au Pakistan. On le dit réfugié à Quetta, le chef-lieu de la province du Baloutchistan. D'où le nom de " Choura de Quetta " (Conseil dirigeant de Quetta) affublé à l'état-major taliban exilé qui commence à orchestrer autour de 2005 une insurrection contre le régime d'Hamid Karzaï, installé au pouvoir à Kaboul par les Occidentaux. Bien que le gouvernement d'Islamabad nie farouchement, il est clair que le mollah Omar est pris en charge par l'Inter Service Intelligence (ISI), les services secrets de l'armée pakistanaise. Quand ceux-ci jugeront plus prudent de lui faire quitter Quetta, ils l'installeront à Karachi, la grande cité portuaire. Là, il vit en résidence surveillée, rapporte l'article de Steve Coll publié en janvier  2012 par The New Yorker citant des sources fiables. Le mollah Omar sait trop de choses. Il détient les secrets de deux décennies de manipulations pakistanaises dans les affaires afghanes.

    Le mollah Omar est mort dans un hôpital de Karachi en  2013, vient de révéler le gouvernement afghan. Son énigme demeure à ce jour intacte.