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A Saint-Denis, les pauvres n’ont pas le droit d’être traités en victimes
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
Après l’assaut du 17 novembre à Saint-Denis, 71 personnes délogées dorment toujours dans un gymnase, alors que l’Etat est aux abonnés absents. Pourquoi la solidarité nationale ne fonctionne-t-elle pas pour ces familles?
Habitant-e-s de Saint-Denis, nous avons vécu comme tous les dionysien-ne-s un mercredi 17 novembre particulièrement angoissant. L’intervention des forces du Raid et de la BRI contre des terroristes retranchés dans un appartement de la rue du Corbillon a placé la ville sous la terreur et le blocus militaire pendant quelques heures. Évidemment celles qui ont le plus souffert, ce sont les 30 familles qui vivaient dans les appartements de l’immeuble concerné. Réveillées à 4 heures du matin par les tirs en continu et les explosions, elles ont vécu un cauchemar, obligées de se calfeutrer, de cacher les enfants et de n’avoir plus rien d’autre à faire que de prier pour ne pas mourir. Evacuées en urgence, elles ont quitté leur domicile sans leurs affaires personnelles. Et les dommages collatéraux de cette intervention sont irréversibles : l’immeuble, déjà en piteux état, est quasi détruit, et la plupart des affaires des habitant-e-s sans doute irrécupérables.
Ces habitant-e-s sont bien des victimes : victimes des terroristes qui ont décidé de venir se cacher dans leur immeuble et d’une intervention, qui, justifiée, les a conduit à perdre leur toit. N’importe où ailleurs, il est vraisemblable que ces familles auraient droit aux égards que cette situation d’horreur implique : une vraie prise en charge aussi bien psychologique que matérielle avec un relogement. Pourtant, il semble bien que l’État et, de facto, le gouvernement ne leur reconnaissent pas ce statut de « victimes d’actes de terrorisme », reconnu par la loi du 9 septembre 1986, et même de victime tout court. Aucun ministre ni le préfet de Seine Saint-Denis ne sont allés à leur rencontre. Pire, elles sont abandonnées à leur sort de dommages collatéraux d’une guerre dont elle ne sont pas responsables. Le soutien psychologique a été laissé à la Mairie, et aucune cellule d’urgence digne de ce nom n’est intervenue, en particulier à destination des enfants. Pire encore, elles dorment depuis mercredi dernier dans un gymnase prêté par la Ville. Aucune solution de relogement pérenne, au calme, sans promiscuité, et concernant l’ensemble des familles, n’a été proposée par l’État. Le préfet à l’égalité des chances a d’abord dit qu’il fallait faire un «diagnostic social» pour chaque famille. Comme s’il gérait une procédure d’expulsion locative. Puis, il a indiqué, lundi 23 novembre, que seules les familles de la cage d’escalier où se trouvaient les terroristes seraient relogées. Et les autres ? L’immeuble, déjà délabré et en situation de péril, menace de s’effondrer. Et comment retourner sur un lieu qui garde autant les stigmates d’un événement particulièrement traumatisant ? Comble de l’indignité, un des habitants de la cage d’escalier, blessé lors de l’opération, placé en garde à vue quelques heures, a reçu une injonction à quitter le territoire, faute de papiers en règle, alors qu’il est encore à l’hôpital.
Où est donc la solidarité nationale? Pourquoi, ne fonctionne-t-elle pas pour ces familles ? Au fond, ce traitement spécifique accordé aux familles des classes populaires n’est qu’une illustration, par l’abject et par l’absurde, d’une situation vécue quotidiennement à Saint-Denis : celle d’un Etat aux abonnés absents, discriminant quand il n’est pas maltraitant. À Saint-Denis, pendant l’union nationale et l’état d’urgence, la guerre contre les pauvres et les immigré-e-s ne connaît pas de trêve.
Par Sibylle Gollac, Stéphanie Guyon, Julie Pagis, Etienne Penissat, Karel Yon, Dionysien.ne.s, enseignant.e.s-chercheur.e.s membres de Sciences Populaires Saint-Denis.




