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De la difficulté de comptabiliser les actes islamophobes

islamophobie

Brève publiée le 24 janvier 2016

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

http://www.arretsurimages.net/articles/2016-01-24/De-la-difficulte-de-comptabiliser-les-actes-islamophobes-id8408

Les actes antimusulmans auraient triplé après les attentats de janvier 2015. C'est le constat établi par le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve. De son côté, le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) constate une hausse de +18%. Une hausse plus faible, mais des chiffres beaucoup plus élevés : quand le ministère recense 400 actes islamophobes en 2015, le CCIF en dénombre 905. D'où provient cet écart ? Comment mesurer les actes islamophobes ? Quels sont les chiffres fiables ?

La hausse est réelle, mais difficilement mesurable à en croire les différentes estimations du nombre d'actes antimusulmans. Dans une interview au quotidien La Croixpubliée le 19 janvier 2016, Bernard Cazeneuve a déclaré qu'en 2015, "les actes antimusulmans ont triplé et s’établissent à environ 400 pour l’année". Des chiffres établis selon le nombre de plaintes et de mains courantes enregistrées par la police et la gendarmerie. Mais ces chiffres seraient sous-évalués, selon le collectif contre l'islamophobie en France. Le CCIF ? Il s'agit d'une association loi de 1901, créée en 2003, souvent présentée comme plus radicale que le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), et qui publie ses propres statistiques annuelles depuis une dizaine d'années. Le CCIF est par ailleurs membre consultatif du Conseil économique et social de l'ONU. 

Interrogé sur Itélé à propos des actes islamophobes en 2015, le porte-parole du CCIF, Yasser Louati, estime qu'il y a une "forte hausse", de l'ordre de +18%. Moins que le ministère de l'Intérieur ? En réalité, le CCIF recense beaucoup plus d'actes antimusulmans que Cazeneuve. En 2014, le ministère de l'Intérieur recensait 133 actes islamophobes alors que le CCIF en dénombrait 764. Pour l'année 2015, l'écart est moins grand mais il passe tout de même du simple double : 400 contre 905 pour le CCIF qui s'apprête à publier son rapport annuel fin janvier.

Porte-parole du CCIF

Malgré cet écart, les chiffres du CCIF sont fréquemment repris par la presse et les chaines d'info en continu. Par exemple, fin décembre, Itéléreprenait les chiffres du CCIF sur les actes antimusulmans commis dans les semaines ayant suivi les attentats du 13 novembre : "Entre le 13 novembre et le 23 décembre, 222 actes islamophobes ont été enregistrés par le CCIF, contre 115 à la même période en 2014", précisait Itélé sur son site.

Mais d'où proviennent ces chiffres et comment expliquer de tels écarts avec le ministère de l'Intérieur ? En réalité, quand le ministère recense les plaintes, le CCIF comptabilise tous les simples signalements qui remontent à l'association, même ceux qui ne font pas forcément l'objet d'une plainte. Une méthode différente de celle de l'Observatoire national contre l'Islamophobie (qui dépend du CFCM) lequel s'appuie sur les plaintes déposées. Tout comme le CRIF pour comptabiliser les actes antisémites.

Joint par @si, Yasser Louati détaille le dispositif singulier du CCIF : "L'association comprend un centre d'appel composé de deux assistantes juridiques, ainsi que cinq juristes à temps plein". Leur travail ? " Etablir la nature islamophobe de l'acte. Pour cela, il faut des preuves matérielles, des témoignages. Si quelqu'un vous dit qu'il a été licencié à cause de sa religion, on contacte l'employeur. La plupart de nos cas se résolvent par la médiation". Combien de cas sont traités par l'association ? "On reçoit une dizaine d'appels par jour. Tous ne rentrent pas dans nos statistiques. On a eu plus de 2 000 appels en 2015, et 905 actes islamophobes recensés".

DES STATISTIQUES CONTESTÉES

Les statistiques du CCIF sont régulièrement attaquées. Dans une interview au Figaropubliée le 20 janvier, la journaliste Isabelle Kersimon (co-auteure d'un livre intitulé Islamophobie: la contre-enquête, publié en octobre 2014) dézingue les stats de l'association. Selon elle, "les chiffres du CCIF ne sont absolument pas fiables: son rôle est d'alimenter le sentiment de persécution des musulmans par les non-musulmans et de faire entériner le concept d'islamophobie pour imposer l'interdit de «diffamer les religions, surtout l'islam», ainsi que de faire abroger les lois de 2004 et 2010 sur le voile «islamique» à l'école et le voile intégral".

Chiffres pas fiables

Des chiffres bidon ? Kersimon, dont le livre ne fait pas non plus l'unanimité, a épluché les rapports annuels du CCIF entre 2003 et 2012. Verdict : "le CCIF comptabilisait à l'époque comme «actes islamophobes» des faits aussi divers qu'une question posée à une jeune femme voilée lors d'un entretien à l'ANPE, des règlements de compte crapuleux, des vols relevant du simple droit commun, des propos jugés insultants et, beaucoup plus grave, des expulsions de prédicateurs violemment antisémites et appelant au djihad contre les infidèles et l'Occident, voire en lien avec des entreprises terroristes".

Contactée par @si, Kersimon nous a donné ses sources pour quelques-uns de ces cas contestés. La référence à l'entretien ANPE qui aborde la question du voile figure dans le rapport 2008 :

ANPE

S'agissant d'expulsions de prédicateurs radicaux, Kersimon fait par exemple référence à deux signalements du CCIF dans le rapport 2004 :

CCIF

CCIF

Ces deux faits ont été considérés par le CCIF comme relevant d'actes islamophobes dans leurs statistiques 2004. Une classification curieuse quand on regarde de près ces deux affaires. Dans une interview à Lyon Mag en avril 2004, Bouziane avait justifié les violences contre les femmes et défendu la polygamie : "Battre sa femme, c'est autorisé par le Coran mais dans certaines conditions, notamment si la femme trompe son mari",avait-il déclaré. Le ministre de l'Intérieur de l'époque, Dominique de Villepin, avait aussitôt signé un arrêté d'expulsion. S'agissant de Cherif, l'imam de Brest, les renseignements généraux avaient établi qu'il avait "appelé au djihad" lors d'un prêche du 19 mars 2004 et invité"ses fidèles à se réjouir des attentats de Madrid". Des propos contestés par ce dernier, mais le tribunal administratif de Rennes avait rejeté sa demande d'annulation de son arrêté d'expulsion.

Si certains chiffres du CCIF sont sujets à caution, les détracteurs de l'association ont également tendance à lui attribuer des manipulations qui ne sont pas de son fait.

DES CRITIQUES PARFOIS INFONDÉES : LE CAS PONTIVY ET DE REIMS

Pour prouver que le CCIF souffle sur les braises en inventant des faits divers, Kersimon, dans l'interview du Figaro, cite par exemple l'affaire de Pontivy,  : "Deux jours après les attentats atroces de novembre, le CCIF a alerté sur le «tabassage» («islamophobe») de deux «passants d'origine maghrébine» lors d'une manifestation raciste à Pontivy. Yasser Louati déclare même sur Al Jazeera que la victime est tombée dans le coma". Du flan ? Klersimon dit avoir appelé la mairie de Pontivy pour "démonter l'imposture" : il ne s'agissait pas d'une agression islamophobe. "Un Pontivien d'origine antillaise a eu des dents cassées et une lèvre fendue", explique Kersimon. 

Sauf que la journaliste se trompe : dans cette affaire, il n'y a aucune manipulation du CCIF. C'est plutôt une bourde de France Bleu Armorique. A l'époque, le CCIF a relayé un article publié sur le site de la radio mentionnant le témoignage d'une commerçante affirmant que les manifestants anti-étrangers "se sont défoulés sur un passant d’origine maghrébine". Le CCIF n'est d'ailleurs pas le seul à faire circuler l'article. Même Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart, l'a mentionné sur Twitter.

tweet tweet

Erreur : le témoignage de France Bleu, qui a retiré son article depuis, n'était pas fiable. "Ni Georges-Yves Guillot, l'élu de Pontivy qui était sur place, ni les gendarmes ne confirment le tabassage d'une personne d'origine maghrébine par les manifestants d'extrême droite"assure France 3 Bretagne.

De même, Kersimon affirme que le CCIF fait passer du vol de cuivre pour un acte islamophobe. Exemple ? L'affaire de la mosquée de Reims, évoquée dans le rapport 2010 du CCIF : "Samedi 6 novembre, le responsable de l’association AMCIR, en charge de la construction de la nouvelle Grande Mosquée de Reims, a découvert que le chantier avait été la cible d’un acte islamophobe. Le local technique réunissant l’ensemble des câbles électriques du futur édifice a été incendié", indique le rapport. Un acte islamophobe ? Kersimon nous renvoie vers un article de l'Ardennaisindiquant qu'il s'agit simplement d'un "vol de cuivre". Problème : le lien vers l'article ne fonctionne plus. / target="_blank">Sur le site Archive.org, on peut tout de même le consulter. Et la version de l'histoire est un peu différente. Certes, après enquête, il s'avère qu'il s'agit d'un simple vol. Mais le CCIF n'est pas le seul à s'être emballé. L'article est surtout très critique à l'égard de Brice Hortefeux, alors ministre de l'Intérieur. C'est lui qui a repris la thèse de l'acte islamophobe. "Brice Hortefeux aurait-il été mal informé - ce qui, à ce point, paraîtrait plutôt surprenant, voire inquiétant - ou faut-il y voir une simple récupération politique de sa part propre à donner du grain à moudre à la politique sécuritaire du gouvernement ? Toujours est-il qu'au bout du compte, le ministre de l'Intérieur s'est bel et bien pris les pieds dans le tapis", conclut l'article.

LES STATISTIQUES NE SONT PLUS DÉTAILLÉES DEPUIS 2012

Il n'en reste pas moins que les statistiques du CCIF laissent parfois perplexe. Jusqu'en 2012, l'association publiait en annexe le détail de tous les faits recensés. On comprend alors que dans les actes islamophobes, le CCIF brasse large : de l'incident à Disneyland Paris aux insultes sur un parking, en passant par un message sur un site internet. Même Ségolène Royal est citée en 2011 comme étant à l'origine d'un acte islamophobe :

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Depuis 2012, le CCIF a supprimé ces annexes. Pourquoi ? "Le détail des actes demande beaucoup de temps. Nous n'avons plus les moyens de le faire à chaque rapport", affirme Yasser Louati. Lequel insiste sur le fait que chaque signalement serait bien vérifié. Un travail qui serait titanesque, effectué par sept personnes équivalent temps plein. Payées comment ? "On est financés par nos adhérents", nous assure Louati sans toutefois pouvoir préciser leur nombre. C'est tout ? "Nous lançons régulièrement des campagnes de dons, ajoute le porte-parole du CCIF. On a des mécènes, ce sont des entrepreneurs, ils ne sont pas connus, mais ils sont tous en France, on n'a pas de financement qui vient de l'étranger". Quant au budget annuel de l'association, Louati refuse de le communiquer. "Ce n'est pas une information publique".