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    Un rassemblement statique qui ne dit pas son nom

    Khomri

    Brève publiée le 23 juin 2016

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    (Mediapart) Interdite avant une volte-face gouvernementale dans la confusion, la manifestation contre la loi sur le travail à l'initiative de sept organisations aura bien lieu ce jeudi. Mais elle a été transformée en rassemblement quasi statique, autour de la Bastille et du bassin de l'Arsenal.

     « Allez dire cela à un unijambiste. Une manifestation sur 1,6 kilomètre, ce n’est pas un rassemblement statique ! » Jean-Claude Mailly, le secrétaire général de Force ouvrière, a balayé d’un revers de main et sans ciller ce mercredi les questions des journalistes pointant les limites du compromis arraché au gouvernement : une minimanifestation à Paris ce jeudi 23 juin à 14 h 15 qui part de la place de la Bastille, fait le tour du bassin de l'Arsenal puis revient à son point de départ. Même réaction de Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, trop content d’avoir sauvé une liberté fondamentale, le droit de manifester, après une folle matinée et « des discussions très serrées » avec le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve (lire ici notre récit) : « L’essentiel, c’est que la manifestation ait lieu. C’est une victoire pour les syndicats et la démocratie. »

    Le parcours décidé par le ministère de l'intérieur.

     Le parcours décidé par le ministère de l'intérieur.

    Pourtant, le parcours que leur impose l’État, et qu’ils ont accepté, surprend par sa taille ridicule et sa mobilité toute relative. C’est même un rassemblement statique qui ne dit pas son nom. À pied et sans courir, il se fait en moins de vingt minutes. « Ce n’est pas la marche qui va nous fatiguer, mais l’attente sur la place de la Bastille où on sera tassés les uns sur les autres », prédit un syndicaliste. Sur la toile, les internautes n’ont pas manqué de moquer ce micro-« itinéraire » de rechange qui promet, en fait de marche, de faire du surplace. Surtout si la foule décidait de descendre, même en petit nombre, dans la rue contre la réforme du code du travail, l’objectif initial. Mais aussi désormais contre un pouvoir politique qui, avant de faire volte-face, a durant quelques heures interdit une manifestation syndicale. Du jamais-vu en France depuis 1962, la guerre d’Algérie et le préfet Maurice Papon (condamné en 1998 pour avoir organisé sous Vichy la déportation de 1 690 juifs)…

    Les twittos se sont déchaînés avec beaucoup d’humour : « En fait, demain, c’est pas une manif mais une fan zone » ; « Vu le parcours, ils vont même pouvoir faire un triathlon pour la #manif23juin : Course à pied, vélo et… natation » ; « La manif officiellement interdite est officiellement autorisée à tourner en rond de façon statique. Valls obtus et confus. #manif23juin », synthétise dans un tweet Jean-Luc Mélenchon.

    Le parcours retenu est d’autant plus surprenant qu’il comporte plusieurs dangers alors qu’il est dicté par la préfecture de police au nom de la « nécessaire sécurité des personnes » (et des biens). L’essentiel du tracé consiste à défiler le long du bassin de l'Arsenal qui relie le canal Saint-Martin à la Seine, entre le quai de la Rapée et la place de la Bastille, soit le risque de finir à l’eau pour les manifestants en cas de débordements. « On distribuera des bouées ! » ironise un syndicaliste qui rappelle qu’« il y a aussi la morgue quai de la Rapée ». En plein milieu du tracé, on trouve également le commissariat central du IVe arrondissement… « La proximité du canal n’est pas gage de sécurité. Cela laisse peu d’échappatoires en cas de charges policières, à part effectivement finir à l’eau », reconnaît Frédéric Bodin chargé du service d’ordre (SO) à Solidaires. Il n’est « pas sûr que le curseur ait été la sécurité des manifestants dans ce tracé, mais plutôt celle des commerces et les soldes à préserver » : « Initialement, nous avions proposé Nation-Bastille, un parcours déjà très court (2,3 kilomètres) mais il n’était pas question pour la préfecture que nous défilions le long de la rue du Faubourg-Saint-Antoine qui compte de nombreux commerces. »

    « Le gouvernement ne rêve que d’une chose, c’est qu’on se loupe, commente un syndicaliste policier. L’hôpital Necker a fait pschitt. Ce qu’il faut, c’est qu’il y ait un vrai hôpital Necker. » Le « parcours » proposé par la préfecture autour des bassins de l’Arsenal a tout du piège tendu aux organisateurs. Une nasse sur 1,6 kilomètre. « L’avant ne peut que rejoindre la queue », poursuit le policier, qui redoute « un drame à l’intérieur », par exemple une confrontation entre les services d’ordre syndicaux et les inorganisés.

    « Toute la question réside dans la stratégie de maintien de l’ordre qui sera adoptée par la préfecture de police et le gouvernement », note Éric Beynel de Solidaires. « Le 14 juin dernier, les CRS étaient derrière des grilles, sauf autour de l’hôpital Necker où cela a dégénéré car ils étaient au contact direct avec les manifestants. C’était un appel à l’affrontement », constate le syndicaliste. Pour lui, « le problème n’est pas la taille du parcours, le trajet, mais bien les risques d’engorgement ». Les syndicats prévoient « de l'affluence », d’autant que le gouvernement, en jouant les matamores depuis une semaine, leur a fait un sacré coup de publicité et a fédéré contre lui tous les partisans farouches des libertés individuelles qui pourraient vouloir grossir les rangs.

    « Ils vont renvoyer sur les syndicats la responsabilité de la moindre casse », annonce Thierry Lescant de Solidaires. Il faisait partie de la délégation intersyndicale qui a calé ce mercredi après-midi avec le préfet de police de Paris, Michel Cadot, les derniers contours de ce « parcours » dicté. Un rendez-vous « hallucinant, raconte-t-il. Le préfet voulait des garanties très précises, qu’on signe un document, ce qu’on a refusé, où nos “SO” s’engagent notamment à protéger le commissariat du IVe, une agence immobilière FNAIM, l’Opéra Bastille, un local RATP. On a rétorqué que c’était son boulot. Il voulait aussi qu’on se charge avec eux de fouiller les sacs à l’arrivée sur Bastille. On a bien sûr refusé ! »

    Pour cette manifestation, des filtrages et des fouilles seront en effet mis en place à Bastille « pour repérer d'éventuels projectiles », a annoncé la préfecture de police. La vente d’alcool sera interdite. Les camionnettes syndicales seront limitées à une par union départementale. Et plus de 2 000 fonctionnaires seront mobilisés durant le rassemblement : forces mobiles, forces de sécurité intérieure et brigade fluviale, selon la préfecture, qui a annoncé qu’une centaine de personnes étaient interdites de manifester.

    Philippe Martinez et Jean-Claude Mailly au siège de la CGT après leur entretien avec Bernard Cazeneuve, mercredi 22 juin 2016 © Rachida EL Azzouzi 

    Philippe Martinez et Jean-Claude Mailly au siège de la CGT après leur entretien avec Bernard Cazeneuve, mercredi 22 juin 2016 © Rachida EL Azzouzi

    Pourquoi l’intersyndicale a-t-elle accepté ce qui apparaît aux yeux de certains comme un compromis honteux, une manière de se coucher devant un pouvoir très affaibli et une porte ouverte à tous les débordements potentiels ? « Parce que c’est une victoire symbolique, on a obtenu le maintien de la manifestation et le gouvernement a étalé sa faiblesse, son irresponsabilité. Si on refusait, on se retrouvait avec une manifestation interdite à devoir gérer. Nous l’aurions assumé, nous avions d’ailleurs choisi le parcours Bastille-place d’Italie, mais sur le plan de la sécurité, c’était autrement plus compliqué et risqué que ce petit parcours certes complexe », défend Éric Beynel, l’un des porte-parole de Solidaires.

    « Ce n’est pas l’intersyndicale qui perd la face mais le gouvernement, abonde un cadre de la CGT. À 9 heures, la manif était interdite. À midi, après notre entretien avec Cazeneuve, elle était autorisée, on a fait plier Valls, ce n’est pas rien, certes, en faisant une concession, mais je préfère cela à une manifestation interdite. » « La critique est facile. On est la veille de la manifestation. Soit on accepte un compromis qui n’est pas parfait, soit on joue avec le feu comme le gouvernement », plaide à son tour la militante féministe Caroline de Haas, à l’origine du site et de la pétition qui avait été signée par plus d’un million de personnes “Loi Travail Non Merci”« C’était compliqué pour les syndicats d’appeler à une manifestation interdite. C’était risquer des violences policières sachant qu’on a déjà des cas très graves dans des manifestations autorisées. »

    L'intersyndicale (CGT, FSU, Solidaires, Unef, FIDL, UNL), associée au Saf (Syndicat des avocats de France) et à la Ligue des droits de l'homme, a, d'ailleurs, réclamé ce mercredi dans un communiqué l'ouverture d'une enquête parlementaire sur les « dysfonctionnements » du maintien de l'ordre et les « choix opérés par le ministère de l'intérieur » lors des manifestations contre la loi sur le travail. « De nombreux manifestant(e)s sont victimes de graves dysfonctionnements : délogés, pourchassés, blessés, interpellés par les forces de police alors même qu'ils n'ont commis aucune infraction […] Dans le même temps, certains individus responsables de “casse” sont contenus en tête de cortège sans jamais être neutralisés par les forces de police. » Pas sûr que le tracé et le contexte de demain soient les meilleurs garanties pour que ce diagnostic s'améliore.