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Le punk anarchiste de Crass

culture

Brève publiée le 23 octobre 2016

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

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La musique punk porte une démarche libertaire de créativité et d'auto-organisation. Le groupe Crass diffuse une critique sociale et un imaginaire libertaire.

En 1978, le mouvement punk semble s’achever. Sid Vicious est mort et le groupe phare des Sex Pistols disparaît. Mais le groupe Crass entend renouveler cette musique alternative devenue très populaire. « L’Allemagne a la bande à Baader et l’Angleterre a le punk. Et ils ne peuvent pas s’en débarrasser », indique un poster de Crass. Ce groupe s’affiche comme ouvertement politique et contestataire. Il n’hésite pas à s’afficher aux côtés d’un mouvement de lutte armée qui fait régner la terreur en Allemagne. Le journaliste George Berger propose de retracer L’histoire de Crass et du punk contestataire.

Dans l’Angleterre des années 1970, les grèves des mineurs incarnent la force des luttes ouvrières. Mais la crise économique permet l’émergence du nationalisme. Les partis politiques semblent impuissants et discrédités. La Angry Brigade attaque l’Etat à travers des attentats sans victime. Ces actions s’accompagnent de communiqués qui invitent les ouvriers à les rejoindre dans la lutte. Mais c’est le conformisme de la société de consommation qui prédomine.

En 1976, le punk déferle dans les médias pour scandaliser l’Angleterre puritaine. Ce mouvement devient populaire mais semble s’éclipser dès 1978. L’industrie du disque peut alors récupérer et édulcorer le punk qui se réduit à un simple look débarrassé de son contenu critique. Mais l’esprit punk perdure. Ce mouvement de jeunesse « offrait un chemin vers la libération individuelle et la découverte de soi et donnait une place aux exclus, aux romantiques, aux révoltés et à toutes les personnes qui cherchaient à vivre des vies moins ordinaires », décrit George Berger.

La culture DIY (Do it yourself) permet de s’organiser par soi même de manière autonome. Les groupes et les fanzines se multiplient. Le groupe Crass décide de placer le punk du côté de l’utopie et de l’anarchie.

                                         

Histoire-de-Crass-1e-couvertureUne musique expérimentale

Les membres de Crass se rencontrent dans les années 1960. Ils fréquentent la Dial House, une maison ouverte qui s’apparente à une communauté. Gee Vaucher est issue de la classe ouvrière et grandit dans la misère. Mais elle fréquente ensuite les Beaux-arts et découvre un espace de liberté. Elle rencontre des individus issus d’autres milieux sociaux, comme Penny Rimbaud qui grandit dans une famille de classe moyenne.

Mais le jeune artiste reste révolté contre les injustices et veut changer la société. Penny Rimbaud baigne dans une ambiance intellectuelle sensible aux discours subversifs et alternatifs. Gee Vaucher se politise aux Beaux-arts. Penny et Gee deviennent amants et partent s’installer à la campagne.

Penny devient prof mais se lasse rapidement de ce métier conventionnel. Il habite à la Dial House et héberge des amis pour la nuit. Ce lieu devient un espace de créativité. « Penny voulait que nous fassions les choses avec passion, qu’on les fasse pas parce que lui les désirait, mais parce qu’on ressentait que c’était comme ça quelles devaient être », témoigne Bernhardt Rebours.

Le groupe d’amis se lance dans la musique expérimentale pour rompre les structures mélodiques traditionnelles. Inspirés par John Cage, les artistes développent une musique d’avant-garde dans une démarche qui préfigure le punk. Ils créent le groupe Exit, un projet expérimental qui s’inspire également du free jazz. « Exit, c’étaient Penny et moi, et tous les gens qui se pointaient et voulaient y participer », décrit Gee Vaucher. Une dimension visuelle accompagne la musique avec la distribution de flyers colorés et des happenings. Ils s’inspirent dessituationnistes, du théâtre de rue et du mouvement Fluxus.

Le punk anarchiste de Crass

Des hippies aux punks

Le mouvement hippie irrigue le punk. Les alternatives concrètes et la production locale peuvent évoquer la philosophie du punk. Mais la stratégie de la fuite hors du monde semble échouer. Les hippies doivent même subir la répression de l’Etat. Ce rêve naïf de paix et d’amour se heurte à la froide réalité. « Ne me parlez pas d’amour et de fleur, et de trucs qui ne peuvent pas exploser », chante Hawkwind. Le punk délaisse la fuite pour privilégier la destruction.

Mais les hippies influencent aussi cette critique des normes et des contraintes imposées par l’ordre social. « Il y avait beaucoup de discussions tout au long des années 1960. La libération sexuelle a été quelque chose d’important qui a profondément remis en question l’organisation traditionnelle de la société », souligne Eve Libertine. La diffusion d’une conscience critique et l’émergence du féminisme sont issus des hippies.

Crass décide d’abandonner le punk trop expérimental pour devenir un véritable groupe de musique. Les femmes, tout comme Penny Rimbaud, insistent sur la musicalité et la créativité. Crass adopte également un look cohérent tout en noir, que ce soit les vêtements ou les instruments. Lorsque Crass est sur scène, avec le logo derrière qui peut fait penser à une svastika ou au drapeau britannique, l’image peut faire songer à un groupe crypto-fasciste. On est loin du flower power. Mais Crass veut aussi interroger les images et les préjugés.

La bande de potes décide désormais de se battre contre le conformisme. Ils inventent de nouvelles pratiques créatives, comme la diffusion d’un film pendant le concert. Surtout, ils développent la mode du graffiti aux pochoirs pour diffuser des slogans contestataires. « Des gens de tout le pays emboîtèrent le pas à Crass et se mirent à répandre des slogans politiques, à détourner des publicités et à subvertir la société », décrit George Berger.

     

Un punk contestataire

Le premier disque de Crass est vendu à un faible prix. Ce qui leur donne l’image d’un groupe intègre et authentique. Mais ses membres ne sont pas issus de la classe ouvrière. Les chansons tranchent avec le discours qui revendique le droit au travail. Crass exprime la colère de la jeunesse des classes moyennes qui refusent de s’intégrer dans le monde marchand. Les chansons critiquent la société de consommation et valorisent même le refus du travail. Un autre titre critique l’armement nucléaire et s’inscrit dans le mouvement pacifiste. Punk is dead dénonce les stars du punk qui deviennent une nouvelle élite sociale.

Crass affirme ses idées anarchistes, pacifistes et féministes. « Nous ne sommes pas d’accord avec ce qui se passe dans le monde. Nous n’allons pas nous laisser diriger et gouverner, personne ne nous dictera ce que nous avons à faire. C’est notre vie et nous n’en avons qu’une », réponds Penny Rimbaud.

Les membres de Crass semblent déconnectés de la réalité politique et sociale de l’Angleterre de la fin des années 1970. Ils vivent à la campagne et ne subissent pas la violence de l’extrême-droite contre les squats. Surtout, ils sont issus de la petite bourgeoisie intellectuelle. Ils semblent éloignés des combat de la classe ouvrière et ne voient pas venir l’avènement de Margareth Thatcher et de sa politique libérale.

En 1980, Crass sort un split de 45 tours pour financer un centre social libertaire. Le groupe affirme davantage ses idées anarchistes. Les musiciens estiment qu’il faut élaborer une alternative sociale. Dans Bloody Revolutions, ils délaissent leur pacifisme pour se placer du côté de la révolution. Ils assument leur soutien aux anarchistes, même si ce courant valorise la lutte armée. « Ce fut le moment où nous avons cessé d’être uniquement un groupe aux textes engagés, pour devenir une entité plus radicale, davantage impliquée dans l’univers du militantisme politique », témoigne Penny Rimbaud.

Crass sort de la marginalité et connaît un succès important. Le groupe décide de faire profiter de sa notoriété à la scène punk alternative. Les musiciens accordent des interviews uniquement aux fanzines et délaissent la presse commerciale. Ensuite, Crass Records finance les groupes émergeants, quelle que soit leur qualité musicale. Crass refuse également le merchandising avec la vente de badges et de tee-shirts.

Le punk anarchiste de Crass

Des combats politiques

Le magazine pour adolescentes Loving est piégé. Ce titre de presse valorise le mariage, le conformisme et les normes esthétiques. Mais Crass parvient à proposer un titre qui figure en cadeau avec le magazine. Ce canular vise à dévoiler l’escroquerie de ce genre de média. Au même moment, Crass diffuse l’album Penis Envy qui évoque les thèmes du féminisme, de l’amour et du mariage. Le groupe sort des stéréotypes virils du mouvement anarcho-punk. Summer Love critique l’amour et le conformisme du couple bourgeois. « Nous pouvons bâtir un foyer bien à nous, en prévision des petits qui vont suivre. La preuve de notre normalité est justification de notre avenir », chante Gee Vaucher. Contre le couple, considéré comme une arme de contrôle social, Crass valorise l’amour libre.

En 1982, Crass sort Christ – The album, avec des titres musicalement très aboutis. La presse musicale et la famille sont des cibles de chansons. Un autre titre propose des extraits de discours de Thatcher et de reportages sur les émeutes de 1981. Dans Major General Despair, Crass articule anarchisme et pacifisme. La chanson relie la vente d’armes et la faim dans le monde. « Autant d’argent dépensé pour la guerre alors que les trois-quarts de la planète sont désespérément pauvres », chante Crass.

Mais la guerre des Malouines éclate. Thatcher déclenche une guerre contre l’Argentine et utilise le patriotisme pour détourner l’attention et gommer des problèmes sociaux. Crass se saisit de l’occasion pour dénoncer le chauvinisme et l’armée. Mais leur discours reste très minoritaire en Angleterre. Plus d’un millier de soldats britanniques sont tués dans cette guerre.

Crass organise des concerts dans des squats. Le groupe dénonce les problèmes de logements et invite à l’auto-organisation. Crass participe également au mouvement pacifiste pour dénoncer l’armement nucléaire.

En 1984 éclate la grande grève des mineurs. Thatcher veut liquider la classe ouvrière et liquider toute forme d’action collective. Tous les contestataires soutiennent alors les mineurs dans cette guerre de classe. Les punks organisent des concerts de soutien. Ils participent même aux piquets de grève. Deux cultures se rejoignent. Les ouvriers, malgré leur combativité, restent conformistes et rejettent notamment le féminisme. Les punks semblent éloignés de la lutte des classes. Mais ces deux mouvements convergent pour s’opposer à un pouvoir qui entend éradiquer toute forme de contestation.

Mais la passion qui anime Crass s’effiloche. Le groupe abandonne sa critique de la vie quotidienne pour se limiter à la politique classique, à grand coup de slogans. Ensuite, une décision judiciaire condamne le groupe à une grosse amende en raison de l’obscénité d’une chanson. Crass ne peut plus financer d’autres projets.

Le punk anarchiste de Crass

Un groupe mythique

Le livre de George Berger permet de bien retracer l’histoire de Crass. Il décrit bien le contexte social et politique dans lequel s’inscrit cette comète du punk anarchiste. Ce groupe permet d’illustrer les liens entre musique et politique. Il ouvre des réflexions sur l’importance de l’imaginaire et des contre-cultures dans la révolte sociale et politique.

George Berger évoque les déboires financiers du groupe mais ne critique pas la dérive de la professionnalisation. Crass devient une véritable entreprise qui illustre la dérive managériale du punk. C’est cette routine professionnelle qui peut expliquer le délitement du groupe et la lassitude. Même si Crass demeure un exemple d’intégrité. Le groupe priviligie ses propres désirs artistiques plutôt que la logique commerciale.

Crass fait le choix de la marginalité et de l’underground. Au contraire, les Sex Pistols veulent devenir un « poison à l’intérieur du système ». Crass parvient, depuis la marge, créer une véritable scène punk alternative. Un label indépendant permet même de financer d’autres groupes et de créer un mouvement anarcho-punk. Le choix de l’hostilité à l’industrie musicale ne condamne pas à la marginalité et à l’invisibilité. Crass incarne un punk contestataire, politique et exigeant.

Le groupe parvient à se renouveler et ne se contente pas de simples discours de propagande. Une recherche musicale et une créativité permanente permettent à Crass de devenir un groupe phare en Angleterre. Son esthétique permet même de créer un imaginaire de révolte et de rejet du conformisme.

Mais Crass montre également les limites de la contre-culture. Le groupe explose au moment du règne de Thatcher. Les grèves ouvrières sont brisées et la période est au reflux des luttes sociales. Crass incarne bien une révolte qui reste minoritaire. Malgré son succès public, les idées libertaires et pacifistes du groupe sont laminées par le rouleau compresseur patriotique et libéral. Crass reste également un groupe issu de la petite bourgeoisie intellectuelle. Il ne sort de sa bulle que par obligation. La jonction entre les luttes ouvrières et la contre-culture du punk alternatif s’est révélée trop tardive pour devenir une véritable force politique.

Néanmoins, Crass incarne un imaginaire contestataire à raviver. Malgré le côté vegan et puritain des membres du groupe, les chansons lancent un cri de guerre contre tous les conformismes.

Source : George Berger, L’histoire de Crass, traduit par Christophe Mora avec Paul Vincent, Rytrut, 2016

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Pour aller plus loin :

Radio : Le récap, Johnny sur Instragram et la farce de CRASS, émission diffusée sur le Mouv'  le 17 janvier 2014

Titi-parisien, Le punk comme menace : Crass, publié sur le site Entre les lignes entre les mots le 13 juillet 2016

L'Un, The story of Crass (not Clash !), publié sur le blog Un(e) énergumène le 19 avril 2013

Présentation de Crass sur le site RA Forum

La naissance du mouvement, publié sur le site L'Iroquois

Fabien Hein, « Le DIY comme dynamique contre-culturelle ? » , publié dans la revueVolume ! 9-1, publié en 2012

Roderic Mounir, Crass, une épine dans le pied de l'Empire, publié dans le journal Le Courrier le 9 juin 2007