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    Rendre l’écologie "fun et sexy", ou comment la frivolité nuit à la résistance

    écologie

    Brève publiée le 1 novembre 2016

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    http://partage-le.com/2016/10/rendre-lecologie-fun-et-sexy-ou-comment-la-frivolite-nuit-a-la-resistance-par-derrick-jensen/

    Traduction d'un article de Derrick Jensen, membre fondateur de l'organisation d'écologie radicale Deep Green Resistance, initialement publié par écrit dans le numéro de janvier/février 2012 du magazine Orion, et en ligne à l'adresse suivante, le 8 mars 2016.


    En guise d’introduction, il me faut préciser : j’aime m’amuser, et j’aime le sexe. Mais je suis écœuré d’entendre que nous devons rendre l’écologie fun et sexy. Cette idée malavisée, irrespectueuse envers les victimes humaines et non-humaines de cette culture, est une énorme distraction qui nous fait perdre du temps et de l’énergie que nous n’avons pas, et qui atrophie les chances infimes qu’il nous reste de mettre en place la résistance concrète et nécessaire pour entraver la civilisation industrielle dans sa destruction de la planète. Le fait que tant de gens, chaque jour, réclament de l’écologie qu’elle devienne plus fun et plus sexy révèle non seulement la faiblesse de notre mouvement, mais aussi le manque flagrant de sérieux avec lequel un grand nombre d’activistes abordent les problèmes auxquels nous faisons face. Alors qu’il s’agit de mettre fin au meurtre de la planète, trop d’écologistes s’y prennent davantage comme s’ils organisaient une fête que comme s’ils construisaient un mouvement.

    Par exemple, on trouve sur YouTube une vidéo de mannequins se dénudant, apparemment pour nous alerter des dangers liés au réchauffement climatique. Quoi de mieux pour cela qu’un mannequin se dandinant tandis qu’elle se déshabille, accompagnée d’un son rock entraînant ? Sous la vidéo, un slogan explique que « Quelle que soit votre idéologie politique, je pense que nous pouvons tous nous retrouver derrière l’idée de mannequins se dénudant. »

    Eh bien, pas moi. Cette vidéo renforce les valeurs d’une culture profondément misogyne, au sein de laquelle le corps des femmes est régulièrement exposé pour l’usage des hommes, où l’industrie de la pornographie pèse 90 milliards de dollars et constitue le principal usage commercial d’internet. & dans un mouvement qui peine déjà à ne pas perdre en grand nombre ces femmes qui sont réifiées, harcelées, violées et réduites au silence par des hommes qu’elles prenaient pour des camarades, souhaitons-nous réellement utiliser des moyens de recrutement qui encouragent cette réification ?

    « Professeur feuillage », assez représentatif de cette tentative de rendre l’écologie « fun & sexy », subtil, n’est-ce pas…

    Comparez ces effeuillages de mannequins avec le message de Sheyla Juruna, également diffusé sur YouTube. Porte-parole des peuples indigènes Juruna de la rivière Xingu au Brésil, Sheyla Juruna regarde droit dans la caméra et déclare : « Le barrage du Belo Monte est un projet de mort et de destruction. Il éradiquera nos populations et toute notre biodiversité… Nous avons déjà tenté diverses formes de dialogue avec le gouvernement, faisant tout ce qui était en notre pouvoir pour entraver ce projet, mais nous n’avons pas été entendus. Je pense qu’il est désormais temps pour nous de partir en guerre contre Belo Monte. Fini le dialogue. L’heure est venue d’entreprendre des actes de résistance déterminés et sérieux contre ce projet. »

    Je peux vous garantir que Sheyla Juruna n’est pas devenue activiste pour le fun et le sexe.

    De plus, l’approche « fun et sexy » de l’écologie s’attelle à employer des techniques initialement développées pour vendre des produits, dans le but de construire un mouvement. Montrer le visage extatique d’une femme alors qu’elle attrape un bidon d’adoucissant textile peut pousser certaines personnes à acheter cette marque. Mais devenir activiste et acheter de l’adoucissant sont deux processus totalement distincts. Le premier requiert force morale, discipline, et dévouement, tandis que le second ne nécessite que 4 dollars pour acheter ce « produit naturel qui rendra votre linge doux, câlin et antistatique ».

    Dans le domaine des relations publiques, l’armée américaine n’a que trop bien saisi ce que les écologistes peinent à comprendre : combien avez-vous vu de spots de recrutement vantant le caractère fun et sexy de l’armée ? Aucun. L’aventure, oui. Le service à la communauté, oui. Pour quelques-uns, la fierté, oui. Tout cela, au passage, pourrait et devrait être dit de l’activisme. Le recrutement basé sur le fun et le sexe attirera ceux qui y sont pour le fun et pour le sexe. Cela signifie que soit le taux d’érosion sera fort parmi ces recrues, ou, bien pire, que l’activisme deviendra lui-même assez superficiel pour les retenir. Cela devrait être évident mais au cas où cela ne le serait pas : on ne peut pas construire un mouvement sérieux sur de la frivolité.

    Re-subtil...

    Encore une fois, subtil… mais « Professeur feuillage » n’est pas la seule initiative écologique « fun & sexy », dans la même veine, on retrouve « Générations cobayes », « Bridget Kyoto » et bien d’autres…

    Les problèmes auxquels nous faisons face ne sont ni amusants ni sexy, et le travail nécessaire à leur résolution sera tout sauf superficiel. L’organisation est un travail difficile, parfois exténuant, souvent énervant, et vu où nous en sommes dans le meurtre de la planète, presque toujours déchirant. Le message de Sheyla Juruna ne relève ni de l’amusement ni du jeu. Il s’agit de vie et de mort – de la sienne, de celle de son peuple, et de celle de la terre sans laquelle son peuple ne sera plus lui-même.

    Malheureusement, l’idée selon laquelle l’activisme (ils n’osent jamais appeler cela résistance) doit être fun et sexy infeste l’ensemble du mouvement écologique, des radicaux les plus originaux aux réformistes les plus conventionnels. J’ai en main le dernier numéro du journal Earth First ! qui contient une photo du dernier Rendezvous Earth First ! (des évènements qui sont réputés pour leur débauche alcoolisée) sur laquelle on aperçoit des jeunes hommes et des jeunes femmes nues en train de former une pyramide humaine. Quel est le rapport avec le fait de mettre fin à la destruction de la planète par cette culture ? Imaginez-vous les Freedom Riders nus en train de faire des pyramides humaines, de se peindre le visage, ou d’apporter des marionnettes en papier-mâché lors de rassemblements ?

    Autre exemple, une campagne récente a impliqué des étudiants d’universités se mettant en sous-vêtements (remarquez-vous la constante ?) et courant dans leur campus. Un article promotionnel intitulé « Exposez les mensonges des entreprises charbonnières — Avec vos sous-vêtements » commençait ainsi : « Qui ne serait pas partant pour soutenir une bonne cause si l’on peut le faire en enlevant son pantalon ? » Ce « projet » est un partenariat entre le Sierra Club et une « marque de sous-vêtements stylisées » appelée PACT. Le Sierra Club nous rapporte que « sur les quelques dernières semaines, des étudiants de campus alimentés par de l’énergie issue du charbon ont déjà utilisé cette ligne de sous-vêtement lors d’évènements organisés, comme des flash mobs, où des étudiants se déshabillaient spontanément [sic] jusqu’à exhiber leurs sous-vêtements “Beyond Coal” [en français : “Au-delà du charbon”], ou lors d’une course pour les renouvelables, un cross intra-campus en sous-vêtements en faveur de l’utilisation de combustibles plus propres ». La vidéo, caméra à l’épaule, du « flash mob en sous-vêtements » est tellement embarrassante (et déprimante) que j’espère vraiment que vous ne la chercherez pas. Sous les images, on peut lire « Ôtez vos pantalons et vos chapeaux pour le Sierra Club et le PACT. »

    Est-il vraiment nécessaire que j’analyse ce qui est immoral (et glauque) dans le fait que des dirigeants du Sierra Club et des fabricants de sous-vêtements encouragent de jeunes gens à retirer leurs vêtements, qui plus est en prétendant que c’est de l’activisme ? Je me souviens d’une récente campagne contre le réchauffement climatique pour laquelle « 3000 personnes, à New Delhi, ont formé un énorme éléphant menacé par la montée des eaux — un appel aux dirigeants du monde pour qu’ils n’ignorent pas ‘l’éléphant dans la pièce’. » Je me souviens des visages peints, et je me souviens des marionnettes. & je me souviens que le spectacle occulte la réalité.

    Je me souviens également d’une conversation que j’avais eue avec des représentants des Premières Nations à Vancouver, en Colombie Britannique, qui me racontaient comment, lors des manifestations anti-Olympiques, des guerriers indiens se tenaient fermement aux côtés de leurs alliés non-indigènes, confrontant la police à propos de la profanation de leurs terres. Ils ont regardé derrière eux et ont vu la rupture entre eux d’un côté et une grande cohorte de manifestants principalement blancs de l’autre. La séparation était cependant plus que physique ; les manifestants de tête étaient très sérieux, et derrière eux se trouvait un nombre incalculable de gens portant des costumes de lapins ou courant dans tous les sens dans des bobsleighs en carton.

    Comment, depuis quand, et pourquoi le spectacle, la fête et la débauche ont-ils remplacés la résistance politique organisée et sérieuse ? Comment le fait d’ôter son pantalon et de courir dans tous les sens est-il devenu un acte politique ? Et où la dignité trouve-t-elle sa place dans tout ça ? Il y a évidemment une place pour l’absurde dans le discours politique. Cependant, l’absurde, dans le discours politique, vise à ridiculiser et à humilier ceux aux pouvoir, pas nous-mêmes.

    Les juifs qui participèrent au soulèvement du ghetto de Varsovie ont pris les armes pour défendre leurs vies. Tecumseh, le chef de guerre Shawnee a pris les armes en défense de son peuple et de sa terre. Harriet Tubman a mis sa propre vie en jeu pour libérer son peuple. Nous, en revanche, avons beaucoup à faire pour enfin esquisser un mouvement de résistance sérieux.

    Derrick Jensen


    Traduction: Jess Aubin & Nicolas Casaux