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Au cinéma: "Corporate" : dans les eaux glacées du management
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http://www.anti-k.org/2017/04/10/cinema-corporate-eaux-glacees-management/
Regards – Catherine Tricot | 3 avril 2017
Avec Corporate, Nicolas Silhol signe un premier film qui porte le fer au cœur des méthodes de gestion des « ressources humaines » dans les grandes entreprises. Une fiction réussie sur un mal contemporain.
Regards est partenaire de Corporate, dont nous recevrons le scénariste Nicolas Fleureau dans la Midinale ce mercredi, jour de sortie du film. À cette occasion, nous allons également publier une série d’articles sur la souffrance au travail.
* * *
Émilie Tesson-Hansen (Céline Sallette) est RH dans un groupe alimentaire international, Esen. Ce que fabrique cette entreprise importe peu. Ce pourrait être France Telecom, l’Hôpital Georges-Pompidou ou la SNCF. Comme les autres, Esen a une haute idée de l’homme et des ressources humaines, « savoir-être avant même savoir-faire ».
Mercenaire
Extrêmement documenté, Corporate raconte par le menu les formes de la domination dans les firmes mondialisées. Le management ne rime plus avec contremaître, mais avec évaluations comportementales. Nicolas Silhol plonge sa caméra dans les eaux aseptisées et glacées du management : cinquante nuances de gris habillent les hommes, les lieux, les langues.
Émilie est une de ces mercenaires. Très « proactive », elle se met au service de sa société. Une supercorporate de rêve. Elle fait ce pourquoi elle a été embauchée : conduire la mobilité des salariés, cibler les récalcitrants, se débarrasser d’eux sans les licencier. Elle doit suggérer sans jamais dire. C’est un bon petit soldat qui mène une guerre de tranchées. Elle sait qu’elle peut casser des hommes et des femmes et elle assume. Mais sa vie va basculer avec le suicide d’un employé de son service, qu’elle avait relégué dans un petit bureau coincé derrière la photocopieuse, reportant sans cesse ses demandes de rendez-vous. Didier Dalmut s’est défenestré.
Émilie Tesson-Hansen est suffisamment forte pour faire face. Son supérieur (Lambert Wilson) n’en doute pas et lui ordonne de faire sécher les larmes et de calmer les esprits qui s’échauffent. Elle le fait. Jusqu’à l’arrivée d’une inspectrice du travail (Violaine Fumeau). Très vite, celle-ci met à jour et en cause les techniques de management. Émilie risque gros. Elle n’entend pas porter seule le chapeau. Pour sauver sa peau, elle n’aura d’autre choix que de livrer à l’inspectrice les preuves accablantes du système dont elle fait partie.
Remplir la fonction
C’est tout l’intérêt du film. Il ne conte pas l’histoire d’une prise de conscience morale, mais suit les transformations d’une femme loin de toute culture de contestation qui va rompre le pacte des puissants pour se sauver elle-même. Corporate ouvre une porte sur l’univers très caché de la gestion des grandes entreprises. Les Pinçon-Charlot sont entrés dans les manoirs et les hôtels particuliers de la grande bourgeoisie, Nicolas Silhol filme le monde des killers de l’entreprise. Mais il le fait comme un cinéaste, sans dessécher ses personnages, ici essentiellement des femmes.
Émilie existe : elle traque la moindre trace de relâchement et le kleenex effacera toute transpiration. Elle se veut la plus forte et elle entend faire face seule à la situation. Elle se veut performante et parle anglais chez elle, s’obligeant à une autre langue que sa langue maternelle… Émilie est coupée de son corps, de ses émotions. Cette femme peut remplir sa fonction.
Ce portrait d’une femme sous contrôle s’oppose presque point par point avec celui de l’inspectrice du travail. Son style, ses rondeurs l’éloigne des canons de l’executive women poursuivie par Émilie. Les deux femmes ne peuvent devenir amies. Et le film se termine sur une incertitude quant au sort d’Émilie. Mais elles sont désormais dans la même réalité.
Nicolas Silhol signe un premier film précis et nécessaire. Il donne à voir des basculements qui sonnent l’alarme et de possibles rebonds. À voir sans hésiter.


Corporate, de Nicolas Silhol avec Céline Sallette, Violaine Fumeau, Lambert Wilson et Stéphane de Groodt. En salles le 5 avril.




