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Affaire Ramadan: la croisade des imbéciles, par François Bonnet

Brève publiée le 13 novembre 2017

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://www.les-crises.fr/affaire-ramadan-la-croisade-des-imbeciles-par-francois-bonnet/

Source : Mediapart, François Bonnet, 06-11-2017

Voilà Mediapart et quelques autres précipités sur le bûcher au nom d’une «complicité» supposée avec l’intellectuel musulman Tariq Ramadan. Pire même, peut-être aurions-nous délibérément ignoré les actes d’un homme aujourd’hui accusé de viols et d’agressions sexuelles. Cette campagne ignominieuse à la Donald Trump, emmenée par Manuel Valls, porte un projet politique où se rejoignent une partie d’une gauche en ruines et la droite identitaire.

Edgar Morin, l’un des plus grands intellectuels français, serait donc le complice d’un criminel sexuel. Son tort ? Avoir publié en 2014 et début octobre 2017 deux livres de dialogue (nous avons rendu compte du deuxième ici) avec l’intellectuel musulman Tariq Ramadan, depuis accusé de viols et d’agressions sexuelles. Mesure-t-on l’inanité comme l’abjection d’un tel amalgame ? C’est pourtant ce que Mediapart, son président Edwy Plenel, d’autres médias (Les Inrockuptibles, le Bondy Blog), journalistes (Frédéric Taddéi) et intellectuels (Pascal Boniface) doivent subir depuis plusieurs jours.

Nous voilà la cible d’une campagne nauséabonde où se retrouvent la « fachosphère », quelques journalistes chroniqueurs et éditocrates, des responsables politiques d’une partie de la gauche socialiste en ruines et de l’extrême droite. Tout ce joli monde est emmené par Manuel Valls, qui s’est livré dimanche 5 novembre à d’indignes déclarations. Nous ne nous y trompons pas : au-delà d’une campagne imbécile et diffamatoire qui vise à nous faire les complices de toujours d’un présumé criminel sexuel, c’est bien un projet politique qui tente de se remettre en selle.

Sous couvert de défense de la laïcité, de lutte contre le terrorisme et aujourd’hui de défense des femmes, les croisés de la discrimination, de la stigmatisation des musulmans, les enragés de la réaction relancent leur chasse aux sorcières. Donald Trump a franchi l’Atlantique. Sur son modèle, voici les incendiaires qui chassent en meute, avec leurs journalistes à la Fox News, leurs amalgames, leurs « fake news », leurs tweets injurieux.

Et au moment où les dispositions de l’état d’urgence entrent dans la loi ordinaire (lire notre article ici), ces nouveaux maccarthystes, qui ont troqué l’anticommunisme contre l’islamophobie, veulent créer un nouveau délit. Un délit d’opinion, celui de « complicité » intellectuelle, selon Manuel Valls. Celui d’être des complices ou « idiots utiles du ramadanisme », selon Renaud Dély, directeur de la rédaction de Marianne, qui a fait de la vulgarité anti-musulmane son fonds de commerce.

Voici, en première réponse, les déclarations d’Edwy Plenel, invité de BFM dimanche 5 novembre :

Reprenons. Tariq Ramadan est visé par deux plaintes pour viol et agression sexuelle, la première déposée le 20 octobre, la deuxième enregistrée le 27 octobre. Sur la base de la première plainte, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire des chefs de « viol, agression sexuelle, violences et menaces de mort », et il examine la deuxième. Depuis ces dates, d’autres témoignages de femmes ont fait état de violences similaires.Enfin, le 5 novembre, dans une enquête de La Tribune de Genève (lire ici et ), quatre femmes racontent anonymement avoir été harcelées et, pour certaines, avoir eu des relations sexuelles avec Tariq Ramadan, alors qu’elles étaient mineures et que ce dernier était leur enseignant à Genève. La défense de Tariq Ramadan n’est pas seulement pathétique, elle est immonde, dans la dénonciation d’un complot politique, un « complot sioniste », selon beaucoup de ses supporteurs, qui laissent libre cours à leur logorrhée antisémite.

Mediapart a rendu compte et informé ces lecteurs de ce scandale Ramadan, du dépôt des plaintes (lire notre article ici) et de l’accumulation de témoignages. Nous poursuivons notre enquête sur ces faits présumés, avec nos règles de travail (ici expliquées par Lénaïg Bredoux) et les obstacles classiques que nous rencontrons dans ce type de recherche : la protection des sources ; la difficulté des femmes de témoigner ; la nécessité de croiser les témoignages recueillis et d’en vérifier la véracité. Enfin, cette affaire Ramadan s’inscrit dans une couverture plus large que nous consacrons au séisme provoqué par le scandale Weinstein. Voilà notre dossier complet : DSK, Baupin, Weinstein. La fin du silence ?

Au cœur des engagements éditoriaux de Mediapart se trouve précisément cette volonté d’installer au centre du débat public la question des violences faites aux femmes, du sexisme ordinaire, des discriminations permanentes.

Nous l’avions fait lors de l’affaire Strauss-Kahn, en 2011, non sans provoquer quelques remarques courroucées de politiques et d’éditocrates (les mêmes qui s’indignent aujourd’hui de notre « complicité » !) dénonçant cette soudaine « tyrannie de la transparence ». C’était en mai 2011 et un certain Manuel Valls estimait alors que les images de DSK, inculpé pour tentative de viol, sortant menotté du commissariat de Harlem à New York étaient d’« une cruauté insoutenable », tandis que Jean-Christophe Cambadélis, autre fidèle strauss-kahnien, protestait contre « cette humiliation planétaire ».

Le même Manuel Valls, devenu premier ministre, ne s’est pas plus ému du sort des femmes lorsque Mediapart et France Inter ont révélé en mai 2016 plusieurs témoignages sur des faits pouvant être qualifiés d’agression et de harcèlement sexuels impliquant le député écologiste Denis Baupin. Il n’a pas eu un mot lorsque trois femmes ont déposé plainte contre le parlementaire (notre dossier sur l’affaire Baupin est ici). Et il n’a pas plus réagi quand il a été révélé qu’un de ses ministres, Jean-Michel Baylet, avait fait en 2002 l’objet d’une plainte pour violences de la part de son ancienne collaboratrice parlementaire (lire l’enquête de Buzzfeed et notre article est ici).

Notre récente enquête sur le sexisme et les harcèlements commis par le député Jean Lassalle n’a pas davantage provoqué l’indignation ou au moins l’inquiétude de nos croisés d’aujourd’hui. Est-ce parce qu’il s’agit de cette « gauloiserie » si française qu’elle en deviendrait tolérable, même si ce quotidien de sexisme et de harcèlement est le quotidien des femmes ? De même, le Machoscope, que nous publions depuis 2012 et qui tient la chronique ordinaire du sexisme en politique, n’a jamais ému ni même intéressé nos belles âmes d’un jour.

Le camp de la nouvelle Inquisition

Depuis 2003 au moins, année où Tariq Ramadan est sans doute au faîte de son influence, une partie de la gauche alliée à la droite et à l’extrême droite mène une guerre sans merci à l’intellectuel musulman. Le principe est assez simple : exercer une censure préalable. Ne pas voir, ne pas lire, ne pas débattre et disqualifier tout propos public de cette personnalité comme étant le fruit d’un double langage systématisé, d’habiletés rhétoriques visant à dissimuler l’essentiel : un islam politique radical, faisant tout à la fois le lit du terrorisme, du salafisme, des Frères musulmans…

Pour avoir croisé deux fois Tariq Ramadan et s’être retrouvé à débattre avec lui à l’occasion d’une invitation lancée en 2015 par une association musulmane, voici Edwy Plenel et Mediapart avec lui accusés d’être les « idiots utiles des barbus intégristes », les nouveaux fourriers d’un agenda islamiste. Nous voilà « islamo-gauchistes », ce concept creux brandi par Caroline Fourest, le journaliste Renaud Dély (Marianne), Pascal Bruckner, Élisabeth Lévy, Alain Finkielkraut, Manuel Valls, encore lui, et les reliquats perdus d’un PS effondré réfugiés dans Le Printemps républicain (Laurent Bouvet, Gilles Clavreul), un mouvement identitaire avançant masqué derrière l’étendard de la laïcité.

Il est vrai qu’aux excommunications édictées au nom de la République pour faire taire une voix qui dérange, nous préférons connaître, interroger, débattre, enquêter, bref faire notre métier de journaliste. Surtout quand il s’agit de Tariq Ramadan, dont l’influence intellectuelle a été importante auprès de musulmans en recherche de nouvelles façons de pratiquer leur religion. C’est ainsi que nous avons publié en avril 2016 une très longue enquête sur Tariq Ramadan, réalisée par Mathieu Magnaudeix. En voici les cinq volets :

Cette enquête démontait la machinerie idéologique Ramadan, son relatif isolement, le départ de nombreux de ses proches, ses liens avec le Qatar, sa perte d’influence. L’intellectuel en fut si mécontent qu’il se répandit en vidéos « droit de réponse » pour faire connaître ses critiques, dénonçant notamment de soi-disant « nombreux poncifs connus ». Tout cela, nos croisés d’aujourd’hui veulent l’oublier pour construire un nouvel amalgame : si vous avez enquêté, vous avez appris les délits et crimes de l’intéressé (pourtant présumé innocent jusqu’à ce jour) et vous les avez tus ! L’argument, grotesque, est même développé sur le site de droite Atlantico par le chroniqueur de petites opportunités, Hugues Serraf.

N’aurait-il pas plutôt dû interroger Caroline Fourest, qui explique sur son blog avoir été informée par quatre femmes dès 2009 et raconte dans Marianne qu’une « demande de conseil religieux » avec Tariq Ramadan se transformait « quasi systématiquement en relation sexuelle compulsive, parfois consentie, souvent violente et très humiliante, avant de finir en menaces » ? En possession de telles « informations », que n’a-t-elle enquêté, alerté ?

Que dire également de Bernard Godard, expert réputé de l’islam et attaché au ministère de l’intérieur jusqu’en 2014, qui explique à L’Obs que Tariq Ramadan « avait beaucoup de maîtresses, qu’il consultait des sites, que des filles étaient amenées à l’hôtel à la fin de ses conférences, qu’il en invitait à se déshabiller, que certaines résistaient et qu’il pouvait devenir violent et agressif, ça oui. Mais [il n’a] jamais entendu parler de viols. [Il en est] abasourdi ». Violences et agressions : mais pourquoi le fonctionnaire n’a-t-il pas usé de l’article 40 pour saisir le parquet de faits possiblement délictueux, comme la loi l’y oblige ?

La défense des femmes et des victimes importe peu à nos diffamateurs. Des présumés délits et crimes sexuels de l’intellectuel, il s’agit de faire une machine politique réveillant l’hystérie anti-musulmane, disqualifiant toute pensée se revendiquant comme différente, interdisant tout travail d’information équilibré à ce sujet. Le journaliste Claude Askolovitch, qui utilisa un temps le terme « islamo-gauchiste » en l’argumentant, explique désormais combien il veut se tenir à distance de « l’espèce de chasse aux sorcières stigmatisante à laquelle on assiste aujourd’hui, cette islamophobie d’une bourgeoisie de gauche qui fait chorus à la droite identitaire ».

Éliminé politiquement lors des élections présidentielle et législatives, ce camp de la nouvelle Inquisition cherchait ces dernières semaines à se réinstaller au centre du débat public. Manuel Valls, des socialistes ayant perdu la tête, une droite pour partie revigorée par Wauquiez et une extrême droite fracturée veulent raviver le feu identitaire. L’affaire Ramadan peut leur en donner l’occasion, tant le pouvoir se tait désormais. Emmanuel Macron candidat avait su marginaliser ces débats. Macron président n’a plus un mot à destination des musulmans de France. Tout est ainsi en place pour une nouvelle contagion des haines et des discriminations.

Source : Mediapart, François Bonnet, 06-11-2017

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À propos de la une de «Charlie Hebdo»

Source : Mediapart, SDJ, 07-11-2017

La liberté de la presse et la liberté d’expression par les caricatures ne sont pas négociables. Cette liberté nous engage, journalistes et caricaturistes. Elle ne nous donne pas licence pour désinformer et calomnier.

La rédaction de Charlie Hebdo reçoit de nouveaux messages de haine et des menaces de mort depuis la parution, en couverture de son numéro du 1er novembre 2017, d’une caricature de Tariq Ramadan. Ces menaces et ces messages de haine à l’encontre de n’importe quel journal sont inacceptables. Elles sont insupportables concernant un hebdomadaire dont une partie de la rédaction a été assassinée par des tueurs prétendant agir par vengeance contre la parution de caricatures de Mahomet. La rédaction et toute l’équipe de Mediapart affirment leur soutien sans faille et renouvellent leur solidarité à l’égard de l’équipe de Charlie Hebdo.

La liberté de la presse et la liberté d’expression par les caricatures ne sont pas négociables. C’est le cœur de notre démocratie. Tout doit avoir le droit de se dire, de s’écrire et de se représenter, dans le respect de la dignité des personnes concernées. Cette liberté nous engage, journalistes et caricaturistes. Elle ne nous donne pas licence pour désinformer et calomnier.

Derrière la une satirique publiée par Charlie Hebdo ce mercredi 8 novembre, il y a une accusation contre Mediapart et, plus personnellement, contre son directeur de publication, Edwy Plenel : celle d’avoir couvert des viols. C’est une caricature. Charlie Hebdo a le droit de la publier. Mais ce qu’elle affirme est faux et infamant. Mediapart a longuement enquêté sur Ramadan, et publié une série d’articles à son sujet en avril 2016. Lors de ce travail au long cours, la rédaction n’a jamais eu connaissance de la moindre accusation de harcèlement, d’agression sexuelle, ni de viol. Si cela avait été le cas, nous aurions bien sûr enquêté à leur sujet.

Nos enquêtes ne tombent pas du ciel. Elles partent toujours de témoignages ou de documents que nous jugeons suffisamment sérieux pour être crédibles. Nous n’avions pas ces éléments en notre possession l’année dernière. C’est aussi simple que cela. Aujourd’hui nous traitons éditorialement les accusations portées à l’encontre de Tariq Ramadan et menons notre propre enquête à son sujet.

Il serait dramatique pour les femmes et les hommes victimes de violences sexuelles que la libération de la parole sur ce qu’elles et ils endurent se transforme en simple « affaire Ramadan ». Il serait ridicule qu’elle devienne une « affaire Mediapart ». La lutte contre les violences sexistes, machistes et sexuelles vaut mieux que les règlements de comptes entre journaux séparés par des désaccords éditoriaux.

Source : Mediapart, SDJ, 07-11-2017

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Défense de Mediapart et d’Edwy Plenel

« Il semble bien que nous soyons confrontés ici à une campagne politique qui, loin de défendre la cause des femmes, la manipule pour imposer à notre pays un agenda délétère, fait de haine et de peur », écrivent plus 130 personnalités signataires de ce texte en réponse à la Une de Charlie Hebdo.

Tout doit avoir le droit de se dire, de s’écrire et de se représenter, et cela doit être dit et répété, particulièrement pour Charlie Hebdo.

Nous avons aussi le droit d’écrire que la Une de Charlie de cette semaine est diffamatoire, et haineuse.

Elle relaie une campagne de délation, dont « l’argumentaire » défie la logique, la justice, et la morale. Il y a quelques années, on a reproché à Mediapart d’avoir publié les informations au sujet de Cahuzac lorsqu’il en avait les preuves, aujourd’hui on (parfois le « on » est le même) lui reproche de ne pas avoir publié ce qu’il ne savait pas.

Edwy Plenel et Mediapart se sont exprimés, preuves et vidéos à l’appui, sur leurs « relations » avec Tariq Ramadan. Cela n’empêche pas la délation de se développer, en utilisant, entre autres, des photo-montages truqués, et des affirmations non vérifiées.

Mediapart est l’un des rares grands moyens d’information français à avoir publié une enquête fouillée sur Tariq Ramadan, dans une série de cinq longs articles. Les délateurs, tout en affirmant que eux « savaient » (mais quoi ?), reprochent aujourd’hui à Mediapart de ne pas avoir publié des informations dont les faits sont apparus il y a quelques jours. Comme l’écrit Mathieu Magnaudeix, le journaliste qui a mené l’enquête sur Ramadan pour Mediapart : « la question intéressante dans tout ça, la vraie question journalistique, […] c’est pourquoi il a fallu autant de temps, et Weinstein, pour que ces témoignages atroces soient connus. Pourquoi ces femmes ne voulaient pas témoigner. Amener des victimes de violences sexuelles à la parole, c’est le vrai enjeu pour les journalistes. »

Nous défendons et respectons l’attitude conforme à l’éthique qui est, et a été, celle de Mediapart dans le cadre de cette enquête comme dans les autres, et notamment pour celles menées sur les sujets de harcèlements sexuels.

Il semble bien que nous soyons confrontés ici à une campagne politique qui, loin de défendre la cause des femmes, la manipule pour imposer à notre pays un agenda délétère, fait de haine et de peur. Cette campagne s’attaque au journal qui, depuis bientôt dix ans, combat avec constance cette politique de la peur, défendant les causes communes de l’égalité contre toutes les discriminations, qu’elles visent les femmes, les LGBT, les musulmans, les noirs, les juifs, les victimes du racisme et de la xénophobie, les migrants et les réfugiés, etc.

Nous défendons et respectons toute attitude qui mène à la fraternité plutôt qu’à l’affrontement, au rassemblement plutôt qu’à l’exclusion, au respect plutôt qu’à la chasse en meute.

La campagne inique menée contre Mediapart et sa rédaction est dangereuse : elle vise le symbole d’une presse libre, indépendante des pouvoirs quels qu’ils soient, au service du droit de savoir des citoyennes et des citoyens.

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