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L’utilité de la critique marxienne pour les libertaires

Marx

Brève publiée le 21 février 2018

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://www.alternativelibertaire.org/?L-utilite-de-la-critique-marxienne-pour-les-libertaires

Après la mort de Bakounine, le mouvement anarchiste a adopté un projet de société communiste qui, dans ses grandes lignes, reste d’actualité. Mais ce positionnement aurait été plus solide s’il s’était appuyé sur la théorie des crises de Marx, plutôt que sur des arguments moraux ou idéologiques.

Les libertaires ont été très forts pour imaginer des projets de société élaborés, dont on peut même trouver des mises en pratique, au moins partielles, dans l’histoire. Mais la plupart du temps, il leur a manqué un manqué une critique objective solide des contradictions du système capitaliste.

Marx, de son côté, n’a pas été très loin en termes de projet de société, mais nous a laissé une étude dense et solide des contradictions ravageuses du capitalisme en tant que système. Or c’est en joignant la critique systémique à l’aspiration utopique que pourra véritablement être pensée une société communiste libertaire.

Proudhon et Marx

Du point de vue de la critique de l’économie politique, Marx est à la fois un continuateur et un critique de Proudhon. Ce dernier avait en effet déjà développé une critique de la propriété, du rapport d’exploitation, de la spoliation de la plus-value par les propriétaires capitalistes, déclarant ainsi : « La propriété, c’est le vol ! » Proudhon était également un critique virulent des banques et de l’État.

Cependant, la critique de Proudhon comporte plusieurs limites. D’une part, la propriété, les banques et l’État sont analysées non comme des éléments d’un système dysfonctionnant, mais plutôt comme des structures investies par des individus mal intentionnés (classe bourgeoise, bureaucratie). Le progrès technique, quant à lui, y est interprété comme néfaste car déqualifiant l’ouvrière et l’ouvrier tandis que Marx l’analyse comme suppression de la source de la valeur, pilier du capitalisme.

D’autre part, il existe parfois des confusions entre le point de vue de militant socialiste libertaire et celui de petit entrepreneur libéral, hostile aux impôts, au progrès technique et à la grande industrie. De ces lacunes découle la faiblesse des propositions de Proudhon. Sa société idéale, du point de vue économique, pourrait se résumer ainsi  : une société marchande sans patrons ni exploitation, composée de mutuelles et de coopératives, et d’une Banque du peuple délivrant des prêts à taux zéro, et dont le but serait de limiter la concurrence et la formation de monopoles.

Aucune illusion sur le mutuellisme

La critique de Karl Marx va faire apparaître les limites de ce projet et ouvrir les voies d’un dépassement. La contradiction entre le caractère social (les marchandises sont mises à disposition de toute la société) et privé de la production (les productrices et producteurs produisent sur la base de la propriété privée, en fonction d’intérêts privés, et leur sort individuel dépend de la vente ou non, des marchandises qu’ils et elles produisent) débouche régulièrement sur une série de conséquences néfastes pour la société et pour l’individu. Pour la société, il s’agit des crises économiques. Pour l’individu, il s’agit de baisses de revenus, de la faillite de son activité, de chômage, de misère.

Ces réflexions sont absentes chez Proudhon. Ce dernier étudie surtout le problème des inégalités, entre ceux et celles qui ont le pouvoir et l’argent et ceux et celles qui ne l’ont pas. Marx, tout en intégrant cette dimension, étudie également, à travers une analyse profonde des crises, pourquoi le capitalisme est un système de domination impersonnel où dominant.es comme dominé.es peuvent finir toutes et tous perdants, par le jeu de leurs actions irréfléchies et désordonnées, dans un système qu’ils et elles ne comprennent pas et ne maîtrisent pas. L’idée générale de Marx serait donc de remplacer la propriété privée, la concurrence et le rapport marchand par une gestion collective et démocratique de la production et de la distribution. Resterait donc à préciser les formes et les institutions propices à une telle société.

De son propre aveu, Bakounine n’était pas un homme de traités. C’était un homme d’action. Comparer les travaux de Marx et les pamphlets de Bakounine ne serait donc pas pertinent. Bakounine s’était positionné en faveur du collectivisme économique : une socialisation complète de la production gérée démocratiquement, par en bas, selon le principe fédéraliste. De ce point de vue, Bakounine opérait une synthèse reprenant le meilleur de Marx et de Proudhon. Cependant, il s’agit là d’un positionnement politique et d’une série de propositions d’organisation sociale assez peu développées, et non d’une analyse détaillée et approfondie.

Collectivisme ou communisme  ?

Après Bakounine, le mouvement libertaire s’est scindé en deux courants  : les collectivistes et les communistes. S’ils s’accordaient sur la nécessité de socialiser la production, ils divergeaient sur la question de la distribution du produit social.

Les collectivistes étaient pour le maintien du salariat, une rémunération au mérite, et une distribution marchande de la production  ; les communistes étaient pour l’abolition du salariat, la distribution en fonction des besoins et la «  prise au tas  ». Si les communistes l’ont tout de même emporté dans ce débat à l’époque, il est dommage qu’ils s’en soient tenus à des arguments moraux ou idéologiques, et n’aient pas eu recours à des arguments plus solides, tels que la théorie des crises de Marx, pour justifier leur positionnement. Dommage notamment, car les retours en arrière ont été récurrents dans le mouvement libertaire – par exemple, le rapport à la monnaie et au marché chez Pierre Besnard, (Le Fédéralisme libertaire, 1946) et Georges Fontenis, (Manifeste du communisme libertaire, 1953) – et existent encore aujourd’hui.

Cafiero, qui était membre du courant communiste, n’a certes rédigé qu’un abrégé du Capital (validé par Marx lui-même) se réduisant au livre I (auquel il manque les développements des livres II et III ainsi que des Grundrisse), cependant, dans ce débat, il semble avoir omis l’analyse de Marx sur la réalisation accidentelle de la valeur et la possibilité des crises, présente dès le livre I .

Lire la critique de L’Abrégé du Capital dans Alternative libertaire de février 2009.

Kropotkine sombre dans le travers d’un antimarxisme primaire, certes compréhensible pour l’époque, mais fort teinté de mauvaise foi (en témoigne son incapacité, dans La Conquête du pain, à comprendre correctement le sens du concept de surproduction). L’antimarxisme de Kropotkine est fortement dommageable puisque ses apports pourraient constituer un complément essentiel à Marx. A l’analyse de ce dernier viendrait ainsi se greffer « la physionomie sociale », comme dépassement radical de l’économie politique, ainsi qu’une manière possible d’organiser les rapports sociaux de production et de distribution, débarrassée de la domination de classe et des formes de domination impersonnelle du Capital.

Pour les libertaires, s’intéresser aux travaux de Marx sur la critique de l’économie politique, c’est se munir d’outils indispensables pour penser à la fois la critique du système capitaliste et en déduire logiquement les bases d’organisation optimales des rapports de production et de distribution nécessaires à une société d’individus politiquement libres s’associant pour produire en fonction de leurs besoins.

Floran Palin (AL Marne)