[RSS] Twitter Youtube Page Facebook de la TC Articles traduits en castillan Articles traduits en anglais

Actualités et analyses [RSS]

Lire plus...

Newsletter

Twitter

Extrait de Contre la guerre 14-18, de Stefanie Prezioso

Brève publiée le 10 mars 2018

Tweeter Facebook

Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

http://www.contretemps.eu/contre-la-guerre/

Stefanie Prezioso, Contre la guerre 14-18. Résistances mondiales et révolution sociale, Paris, La Dispute, 2017.

Pour une histoire transnationale des opprimés

Dans un terrain historiographique mouvant et chaotique, comment retracer ces mouvements venus d’en bas qui ne cessent de travailler le sous-sol des sociétés en guerre ? Mieux encore, comment inscrire cette histoire des dominés dans le cadre des avancées de la recherche historique et de l’intérêt renouvelé pour cette période ? Et, avant tout, où « accrocher solidement la corde » ? Dans quel terrain « piocher » ? Dans cette perspective, les études produites depuis la seconde moitié des années 1950 peuvent encore servir de premier point d’appui. Mentionnons bien sûr le livre de Georges Haupt, La Deuxième Internationale, 1889-1914 (1964), celui de George D. Howard Cole, The Second International 1889-1914. A History of Socialist Thought (1956), ou encore la somme de Julius Braunthal,Geschichte der Internationale (1961)[1]. Tous trois ont ouvert des voies, documents à l’appui, pour tenter de cerner l’internationalisme au-delà de sa structure organisationnelle et des limites nationales des partis qui s’en revendiquaient du moins formellement. Quand George D. Howard Cole soulignait la difficulté d’une telle entreprise au vu de son extension mondiale, Georges Haupt espérait une « histoire du socialisme qui [dût] nécessairement être le but d’un travail d’équipe, aux dimensions également internationales, ou tout au moins européennes »[2]. À un tel programme répondait la nécessaire conscience que, selon Eric Hobsbawm, « le socialisme en tant que mouvement et en tant qu’idéologie ne pouvait être séparé des actions collectives que le prolétariat engageait en son nom, y compris celles qui échappaient à celle de l’idéologie »[3]. Ou, pour le dire différemment, il s’agissait de passer de l’histoire des organisations à celle de la classe sociale[4]. Il faudra néanmoins attendre les années 1980 pour voir fleurir les collaborations internationales appelées de ses vœux par Georges Haupt, vingt ans plus tôt, et les années 1990 pour que surgissent dans le champ historiographique un nombre croissant d’ouvrages portant sur des territoires extraeuropéens, permettant à la fois d’élargir le spectre de la comparaison tout en « provincialisant l’Europe »[5].

Les études réalisées depuis les lointaines années 1960, en particulier dans les années 1980 et 1990, ont ainsi entrouvert le chemin à des analyses centrées sur les évolutions et les continuités au sein des organisations du monde ouvrier, cherchant à identifier l’impact différencié de l’internationalisme (en termes d’échange et de pratiques politiques) et du socialisme (en termes d’appropriation différenciée de ce qu’être socialiste veut dire dans une période et une société données) sur des partis inscrits dans des réalités nationales (sociales, politiques, culturelles et économiques) et organisationnelles concrètes[6]. De nouvelles approches se sont intéressées aux pratiques des dominés et aux relations sociales qu’ils nouent dans leur vie matérielle, mais aussi à leur imaginaire et à leurs représentations[7]. Il s’agit d’une étape nécessaire d’un processus analytique visant à combiner ces multiples facettes (politiques, sociales, économiques et culturelles) en sortant résolument du cadre national pour encourager une histoire transnationale des « subalternes », attentive aux rythmes de développement inégaux, en particulier, pour la guerre de 1914, « moment crucial de passage » et de transition vers une longue phase de crise[8].

« Global history » et dominés en guerre

Cette nouvelle lecture des dominés en guerre s’arrime également aux approches issues de l’histoire globale (global history) qui, dès le début des années 2000, se sont intéressées à la circulation particulière des hommes, des femmes (migrations internes et internationales) et des biens (capitaux et marchandises) en amont du conflit. Certains auteurs ont ainsi avancé l’idée que la période qui va du tournant du XXe siècle au déclenchement de la guerre a été le théâtre d’une « première mondialisation », à laquelle le conflit donnera une tournure explosive[9]. Dépassant l’épicentre européen, d’autres analyses se sont penchées sur un nombre grandissant de régions du monde (Amérique latine, Afrique, Asie), impliquées à des degrés divers dans les hostilités. Ces travaux ont particulièrement porté sur l’impact de la guerre dans ces régions extra-européennes, ainsi que sur les mouvements de résistance issus notamment de l’engagement politique des vétérans[10]. Sur cette lancée, un nombre croissant d’auteurs militent aujourd’hui pour une histoire des sociétés en guerre sur la longue durée ; une histoire qui fasse l’objet d’une analyse à la fois comparative, multifocale et intégrée, c’est-à-dire qui s’intéresse aux facteurs qui opèrent « sur, à travers, au-delà, au-dessus, au-dessous et entre » les sociétés en guerre elles-mêmes[11]. Cette approche s’avère d’autant plus utile que les systèmes politiques, économiques, culturels et sociaux que l’on aborde sont différents et donc inégalement touchés et concernés par le conflit, tant dans le temps (chronologie) que dans l’espace, mais qu’à la fois ils semblent s’amalgamer, s’interrelier et se combiner.

L’approche transnationale connaît un développement spectaculaire dans toute une série d’études historiques, notamment culturelles et économiques, et il serait tentant de pointer ici un effet de mode. En effet, le mot « transnational » ne renvoie pas forcément aux « choses » qui intéressent les historiens des mondes ouvriers, des dominés, des peuples opprimés et de leurs productions. Ainsi, comme l’a montré récemment Adam Tooze, certaines lectures transnationales des origines de la guerre, notamment celles portant sur l’idée d’une « première mondialisation », peuvent avoir pour effet de conclure, au vu de cette intégration précoce des systèmes économiques, au « caractère accidentel » ou mieux « exogène » du déclenchement du conflit lui-même[12]. La guerre peut ainsi devenir « improbable » et « absurde », comme un cataclysme s’abattant sur le monde, suivant la version du libéral britannique Lloyd George, largement diffusée après guerre[13] ; une perspective fortement ébranlée, une quarantaine d’années plus tard, sur le plan historiographique, par l’historien allemand Fritz Fischer dans son Griff nach der Weltmacht. Die Kriegszielpolitik des Kaiserlichen Deutschland. 1914-18[14].

Il en est ainsi des études centrées sur les réseaux culturels et politiques, où l’accent est volontiers mis sur ce que Glenda Sluga nomme le « tournant international », c’est-à-dire le complexe de transferts, d’échanges et de circulations d’hommes et d’idées, favorisé par l’expansion et l’intensification des moyens de communication (routes, rails, navigation à vapeur, télégraphe, téléphone…). Ce « tournant international » s’illustre aussi par la création et le développement d’organisations et d’associations internationales étatiques ou paraétatiques dans les années qui précèdent le conflit, de nature à constituer, y compris du point de vue des contemporains, un « puissant obstacle à une guerre généralisée »[15]. Et pourtant, comme l’a très bien montré Madeleine Herren, ces organisations internationales ont pu devenir aussi des lieux de confrontation entre puissances rivales[16].

L’attention portée à ces aspects transnationaux ne peut donc pas nous conduire à faire l’impasse sur les historiographies marxistes qui ont mis en lumière des éléments essentiels pour penser les origines du conflit[17]. Les théories sur l’impérialisme, avancées déjà par les contemporains, demeurent de fait le « point de départ de toute explication convaincante sur les origines du conflit »[18]. Or, comme le soulignent à juste titre Adam Tooze et Ted Fertik, « les historiens économiques sont étonnamment prudes à l’idée de connecter leurs histoires de la mondialisation directement à l’histoire de la violence, parce qu’établir cette connexion signifierait entrer dans le territoire interdit des théories de l’impérialisme où se tapissent des gens comme Lénine, Luxemburg et leurs descendants honteux »[19]. Les théories de l’impérialisme amènent pourtant bien à saisir les implications d’une nouvelle forme de mondialisation dont elles dessinent les traces. Le conflit n’est pas étranger aux processus économiques et politiques de la période qui précède ; il inaugure même une « nouvelle ère de guerre et de révolution », et donc une « forme de mondialisation plus intense », réorganisée en fonction des buts de guerre, des mobilisations au sein des sociétés en guerre (front et front interne) et entre les diverses sociétés considérées[20]. Ainsi, la question posée par Eric Hobsbawm dans son Ère des empires demeure-t‑elle d’une actualité brûlante : « Pourquoi l’ère de paix, de richesse croissante, de triomphe de la civilisation bourgeoise et des empires occidentaux qui précède la Première Guerre mondiale portait-elle nécessairement en germe l’ère de guerre, de révolution et de crise qui devait la détruire ? » (voir chap. Ier, « Apocalypse ? », et chap. II, « Si demain la guerre éclatait… »)[21].

C’est aussi pourquoi l’histoire transnationale, éprouvée à sa manière par l’historien britannique, s’impose aujourd’hui incontestablement comme une évidence trop longtemps ignorée[22]. L’approche transnationale, conçue comme nécessairement attentive au « développement géographique inégal et combiné » du monde, semble en effet permettre de lire sous un jour nouveau une série de nœuds historiographiques importants liés au conflit, notamment ses origines. Ainsi les nouvelles théories marxistes insistent-elles aujourd’hui sur « les interactions entre sociétés [qui] génèrent des États sociologiquement amalgamés quoique différents […] [qui] conditionnent et entretiennent à leur tour les causes des rivalités entre puissances impérialistes », comme l’écrit Alexander Anievas[23]. Le caractère combiné des transformations qui affectent les diverses sociétés considérées devient ainsi essentiel pour tenter de saisir l’idée apparemment simple que les processus en œuvre dans certaines sociétés avancées « transforment irrévocablement les conditions et le caractère de processus analogues, sur le point de se produire ailleurs »[24].

L’approche transnationale s’avère également particulièrement utile pour les études centrées sur des groupes spécifiques qui tendent à mettre en relation guerre et opprimés, avant, durant, et bien entendu après le conflit[25]. Il en va ainsi du rapport entre les dominés (dont le positionnement social est différent selon l’identité de genre ou de race), les relations industrielles et le progrès technique[26]. On pourrait dire la même chose des questions liées aux modes de production, au contrôle, à la domination, à la coercition[27]. L’analyse des relations entre les actions collectives des opprimés, leurs conditions de possibilité (quant aux structures sociales, aux processus et aux opportunités politiques) et leur impact sur le changement social paraît également pouvoir bénéficier largement d’une perspective transnationale[28]. Il en va de même de l’État et des politiques de « nationalisation » des classes réputées dangereuses, mais aussi de tout ce qui a trait à la catégorie du socialimpérialisme[29].

Last but not least, l’approche transnationale permet également d’appréhender différemment ce qui touche à l’« intégration » des mondes ouvriers au sein de leurs États respectifs ; une intégration « substantielle » dans certains pays et pas dans d’autres, qui dépend, pour le dire avec Marcel van der Linden, « d’un ensemble de facteurs inter-reliés […] parmi lesquels figurent les caractéristiques nationales de l’accumulation du capital, des communications interrégionales, de transport, de prestige national, d’éducation, du suffrage, du service militaire, de la pression fiscale, et des dispositions liées à la sécurité sociale »[30].

Dans le prolongement de ces questions, car « les conflits ne sont pas séparables des sociétés qui les produisent », s’inscrivent celles liées plus spécifiquement au caractère extraordinaire des hostilités et aux mobilisations économiques, sociales, politiques et culturelles des sociétés en guerre[31] : notamment en matière de main-d’œuvre (composition), de développement économique et technique, de nécessité perçue (et d’occasion saisie) de contenir la conflictualité sociale. Comment la guerre agit-elle sur la conflictualité sociale ? Les « résistances » ouvertes ou scellées qui s’expriment au cours des hostilités ont-elles transformé le rapport des dominés, des opprimés à leur groupe social ? Et si oui, en quoi ces modifications sont-elles perceptibles ou non ? En quoi se différencient-elles par leurs formes et leurs expressions dans l’espace et le temps ?

Des voix rebelles au cœur du conflit

Contribuer pour une petite part à cette histoire transnationale des subalternes en présentant un choix de « voix rebelles »[32] : voilà l’objectif de cette anthologie. Cherchant à proposer un échantillon des paroles de celles et ceux qui, dans des « formes, modalités, espaces et temps » différents, et pourtant conjoints, ont refusé ce conflit, cet ouvrage entend placer à nouveaux frais, au coeur de la réflexion sur la guerre, ce que les mondes ouvriers, les peuples opprimés, les dominés, plus généralement, ont produit comme critiques du premier conflit mondial en tant que fait total (politique, économique, culturel, social), en traversant les pays (des États-Unis à la Chine), les genres, les horizons d’attentes d’un monde multiple et riche d’expériences diverses[33]. Les résistances et leurs débouchés révolutionnaires, convoités ou craints, en forment la trame unificatrice. Il s’agira d’opposition donc, mais aussi de révolution, dans un monde où la « guerre peut produire le changement social », même si elle ne le fait pas nécessairement[34]. Le conflit y apparaît comme un « régisseur tout-puissant capable d’accélérer la marche de l’histoire universelle »[35]. La Première Guerre mondiale s’affiche en effet comme un formidable banc d’épreuves, un « moment de formation majeure » et de redéfinition pour les formations politiques et sociales des dominés, mais aussi pour les dominés euxmêmes[36]. Une « révolution globale », en quelque sorte, comme l’affirme l’historienne Lawrence Sondhaus[37]. Face aux bouleversements provoqués par la guerre, les opprimés – avec ou sans leurs organisations, et parfois même au-delà d’elles – ont dû chercher des réponses et avancer, autant que faire se pouvait, dans la compréhension d’un phénomène d’une intensité, d’une ampleur, d’une durée et d’une résonance imprévues[38] ; Lénine ne déclarait-il pas, encore en 1916, que sa génération ne connaîtrait pas la révolution ?

La guerre a placé les acteurs et les actrices de la résistance, connus et moins connus, politiquement conscients ou non, dans la situation de devoir revoir et réviser leur être au monde. Dès lors, seule la réalité concrète pouvait vraiment les faire avancer dans l’intelligence des facteurs qui opèrent au sein, voire au-delà du conflit lui-même. Cet ouvrage vise ainsi à saisir la « généalogie » de cet événement-monde, c’est-à-dire à la fois ce qui tient de ses prémisses, de ses conditions d’existence, mais aussi ce qu’il rend visible, en matière de rupture et de potentialités sociales, politiques, culturelles (voir chap. Ier, « Apocalypse ? »)[39]. Car, comme l’écrivait Antonio Gramsci, « il ne suffit pas de connaître l’ensemble des rapports en tant qu’ils existent à un moment donné, mais […] il importe de les connaître génétiquement, c’est-à-dire dans leur mouvement de formation, puisque tout individu est non seulement la synthèse des rapports existants, mais aussi l’histoire de ces rapports, c’est-à-dire le résumé de tout le passé »[40].

1914 se présente comme « un moment fatidique de redéfinition et de reconstruction » pour la gauche non marxiste et marxiste (en particulier au sein de la IIe Internationale), qui n’a pas su saisir les contours nouveaux de l’impérialisme, non pas en tant que politique contingente des grandes puissances, mais comme structure essentielle du capitalisme de son temps. Cela explique aussi sa relative insensibilité aux périls, que le militarisme et l’imminence d’une guerre qu’ils avaient mal anticipée faisaient désormais peser sur la vie de millions d’hommes et de femmes[41].

De plus, la « nationalisation » progressive du socialisme, presque exclusivement dans les pays du « centre » avant 1914, commentée par des observateurs hétérodoxes comme John Atkinson Hobson, de même que la croyance aveugle dans les vertus du « progrès », qui devait conduire « inéluctablement au socialisme », éloignaient d’autant l’horizon révolutionnaire, et favorisaient une « intégration » substantielle des instances politiques des mondes ouvriers[42]. Kautsky n’avait-il pas défini le Parti social-démocrate allemand comme un « parti révolutionnaire qui ne fait pas la révolution » (voir chap. II, « Si demain la guerre éclatait… »)[43] ? Et pourtant, notamment dans les pays dominés, comme l’écrira Georgi Ivanovitch Safarov, le capitalisme va jouer précisément le rôle d’ « agent révolutionnaire inconscient »[44] (voir chap. VI, « Colonisés, opprimés, dominés face au conflit »). La guerre faite et vécue, la réalité concrète du conflit, va ainsi ouvrir le champ à des réélaborations théoriques, de même qu’à de nouvelles approches de l’action collective, de la mobilisation sociale, voire de la révolution (voir les chapitres IV, V, VI, VII, VIII)[45]. Le conflit aura permis, en quelque sorte, de réunir les conditions nécessaires à une véritable « révolution sociale », dont les effets et impacts se propageront tout au long de l’entre-deux-guerres et jusqu’après la Seconde Guerre mondiale[46].

Le choix des textes produits par les « résistants », et présentés dans cette anthologie, entend consigner les transformations induites par le conflit, mais aussi les inscrire dans le temps de leur élaboration et dans l’espace de doutes que soulevaient ces bouleversements. Il ne s’agit donc pas de (re)proposer, dans l’esprit d’un marxisme non dialectique, des textes fondant la compréhension « indépassable » de la guerre, mais bien de montrer l’extraordinaire multiplicité et la richesse analytique de ces voix rebelles au moment même où elles s’expriment, en résonance avec leur temps. Car, comme le soulignent Alya Aglan et Robert Frank, « l’historien doit savoir être à l’écoute d’analyses qui furent importantes […]. Rester sensible à ce que pensèrent et à ce qui guida les agents, quels qu’ils fussent, c’est pour l’historien s’exercer à l’intelligence des moindres conséquences de ces actions »[47].

Donner à lire, et parfois même à entendre ces voix, tant certaines retranscriptions gardent les rythmes et l’éloquence de l’oralité, c’est bien sûr contribuer à les dégager de la rigidité cadavérique à laquelle une certaine historiographie les a assignées, qu’elle appréhende ou non leur signification. Pensons en particulier à celles de Lénine, Trotski, Luxemburg ou Kautsky, même si cette anthologie s’efforce de ne pas reprendre les grands textes classiques maintes fois publiés et commentés (comme L’Accumulation du capital [1913] de Rosa Luxemburg, Le Capital financier [1910] de Rudolph Hilferding, L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme [1916] de Lénine)[48]. Mais il s’agit aussi de faire œuvre de dévoilement en offrant à un public francophone des écrits jusqu’ici non encore traduits, comme ceux d’Eugene Debs, d’Alexandra Kollontaï, d’Emma Goldman, de Pantelis Pouliopoulos, de Li Dazhao ou de Ricardo Flores Magón. À ces auteurs, nous en avons ajouté d’autres, peu ou pas connus, ces « humbles » dont il est si difficile de faire l’histoire, notamment parce que l’historien en quête de traces tend à leur substituer sa propre rationalité[49]. Cette anthologie n’en donne bien sûr que peu (trop peu) d’exemples (chap. IV, « Résistances intimes et refus déclarés ») ; mais les textes présentés offrent des pistes originales pour saisir comment la rébellion de classe s’insinue dans la tête du soldat et, plus généralement, comment la guerre vécue aiguise la conflictualité sociale ; ils permettent aussi, à mon sens, d’éprouver à travers les mots, les phrases, les gestes qu’ils décèlent ce que John Berger définissait ainsi : « la tragédie vécue comme porteuse de promesse »[50].

Avec cet ouvrage, il s’agit enfin de travailler à remettre au centre l’autoreprésentation du siècle, seule capable de nous permettre d’approcher ce sur quoi les vaincus, femmes et hommes, ont fondé leur agir[51]. À travers leurs expériences, consignées pour partie dans ces écrits, ils ont tenté de donner un sens à leur présent – partant de ces héritages qui « pèsent comme un cauchemar sur le cerveau des vivants », pour reprendre la formule de Karl Marx –, mais aussi à leur avenir, dessinant les contours d’un nouvel horizon d’attente[52]. Ils ne réussiront certes pas à mettre à profit les décennies d’après-guerre pour faire triompher les aspirations au changement et à l’émancipation sociale qu’avait pu soulever le conflit. Mais ces voix n’en sont pas pour autant obsolètes : les résistances et les luttes qu’elles expriment n’en sont pas pour autant marginales et périphériques. Bien au contraire, l’après-guerre va se nourrir des espoirs ouverts par ce basculement du monde, si bien rendu musicalement par la valse symphonique de Maurice Ravel, qui annonce avant l’heure les réflexions d’un Arno Mayer, pour qui le premier conflit mondial serait « l’expression de la décadence et de la chute de l’ordre ancien luttant pour sa survie »[53] ; le même Ravel qui, à la fin des années 1920, avec son concerto pour la main gauche, composé pour Paul Wittgenstein, rendra un hommage vibrant aux mutilés de guerre[54].

Au début des années 1930, Antonio Gramsci, alors emprisonné par le régime fasciste, écrivait : « le vieux meurt, le nouveau ne peut naître et dans cet interrègne surgissent les phénomènes morbides les plus variés »[55]. Aujourd’hui, cette phrase est répétée à l’envi, tant la crise que nous traversons est profonde, et tant elle semble faire écho aux bouleversements issus du premier XXe siècle. Dans ce cadre, il devient de plus en plus urgent de revisiter les luttes du passé, d’interroger leurs fondements, et de rappeler les horizons qu’elles avaient dessinés. Il ne s’agit pas d’en tirer un quelconque catéchisme (Lénine ne soutenait-il pas qu’il était inutile de publier ses œuvres complètes ?[56]), mais de contribuer à ce que l’histoire retourne à sa fonction première : questionner le présent en résistant à l’air d’un temps qui favorise aujourd’hui le lissage rétrospectif des formidables conflits de « l’Âge des extrêmes », et dissimule à nos yeux les grands carrefours des décennies écoulées.

Notes

[1] Voir aussi Emmanuel Jousse, « Une histoire de l’Internationale », article cité ; Julius Braunthal, Geschichte der Internationale, Verlag J.H.W. Dietz, Hanovre, 1961-1963, 2 vol ; George D. Howard Cole, The Second International 1889-1914. A History of Socialist Thought, MacMillan, Londres, 1956 ; Georges Haupt, La Deuxième Internationale, 1889-1914. Étude critique des sources. Essai bibliographique, Mouton, Paris, La Haye, 1964.

[2] Georges Haupt, La Deuxième Internationale…, op. cit., p. 16 ; cité également par Emmanuel Jousse, « Une histoire de l’Internationale », article cité, p. 13.

[3] Eric J. Hobsbawm, « Preface », in Georges Haupt, Aspects of International Socialism (1871-1914). Essays by Georges Haupt, Cambridge University Press et Maison des sciences de l’homme, Cambridge et Paris, 2010, p. X.

[4] Marcel van der Linden, Jürgen Rojahn, « Introduction », in Marcel van der Linden, Jürgen Rojahn (sous la direction de), The Formation of Labour Movements, 1870-1914, Brill, Leyde et New York, 1990, vol. 1, p. XII.

[5] Voir notamment ibid. et Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe. Postcolonial Thought and Historical Difference, Princeton University Press, Princeton, 2000, trad. fr. : Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, Amsterdam, Paris, 2010.

[6] Voir notamment, pour la période suivante, Guillaume Devin, L’Internationale socialiste. Histoire et sociologie du socialisme international (1945-1990), Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1993 ; voir également Emmanuel Jousse, « Une histoire de l’internationale », article cité ; Marcel van der Linden, Globalizing Labour History. The IISH Approach, International Institute of Social History, Amsterdam, 2002, p. 2.

[7] Martin H. Geyer, Johannes Paulmann (sous la direction de), The Mechanics of Internationalism. Culture, Society and Politics from the 1840s to the First World War, Oxford University Press, Oxford, 2001 ; Marcel van der Linden, Gottfried Mergner (sous la direction de), Kriegsbegeisterung und mentale Kriegsvorbereitung. Interdisziplinäre Studien, Duncker & Humblot, Berlin, 1991.

[8] Patrizia Dogliani, « 1914 : discussioni a cura di Roberto Bianchi », article cité, p. 30.

[9] Georges-Henri Soutou, « L’héritage de la Grande Guerre : États souverains, mondialisation et régionalisme », Politique étrangère, no 1, 2014, p. 42 ; Blaise Wilfert-Portal, « La mise en guerre de l’État en perspective internationale. Première mondialisation, internationalisme gouvernemental et champ du pouvoir » (à paraître dans l’ouvrage tiré du colloque international organisé par le CRID 14-18 sur les mises en guerre de l’État, les 30, 31 octobre et 1er novembre 2014) ; Hew Strachan, « First World War as a Global War », First World War Studies, no 1, 2010, p. 3-14 ; Dominic Sachsenmaier, Global Perspectives on Global History…, op. cit., p. 1.

[10] Stefan Rinke, « Historiography 1918-Today (Latin America) », 1914-1918-online.net ; voir également Christian Koller, « Historiography 1918-Today (Africa) », ibid.

[11] Akira Iriye, Pierre-Yves Saunier, « Introduction », in Akira Iriye, Pierre-Yves Saunier (sous la direction de), The Palgrave Dictionary of Transnational History, Palgrave, Londres, 2009, p. XVIII ; Akira Iriye, Global Community. The Role of International Organizations in the Making of the Contemporary World, University of Californian Press, Berkeley, Los Angeles, Londres, 2002, p. 19-20 ; voir également Robert Frank, Catherine Horel, « 1914-1918 : une guerre mondiale ou une “guerre-monde” », Monde(s). Histoire, espace, relations, no 9, mai 2016, p. 9-21.

[12] Adam Tooze, « Capitalist peace or capitalist war ? The July crisis revisited», in Alexander Anievas (sous la direction de), Cataclysm 1914. The First World War and the Making of Modern World Politics, Brill, Leyde, Boston, 2015, p. 66-96 ; voir également Carl Strikwerda, « The troubled origins of European economic integration. International iron and steel and labor migration in the era of World War I », The American Historical Review, no 4, octobre 1993, p. 1106-1129.

[13] Holger Afflerbach, David Stevenson (sous la direction de), An Improbable War ?…, op. cit. ; Gian Enrico Rusconi, « 1914 : discussioni a cura di Roberto Bianchi », article cité, p. 23 ; Gerd Krumeich, Le Feu aux poudres. Qui a déclenché la guerre en 1914 ?, Belin, Paris, 2014.

[14] Fritz Fischer, Griff nach der Weltmacht. Die Kriegszielpolitik des Kaiserlichen Deutschland. 1914-18, Drocste Verlag, Düsseldorf, 1961 (traduction française : Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale [1914-1918], Éditions de Trévise, Paris, 1970).

[15] Enzo Traverso, « European intellectuals and the First World War : trauma and new cleavages », in Alexander Anievas (sous la direction de), Cataclysm 1914…, op. cit., p. 203.

[16] Madeleine Herren, « Governmental internationalism and the beginning of a new world order in the late nineteenth century », in Martin H. Geyer, Johannes Paulmann (sous la direction de), The Mechanics of Internationalism…, op. cit., p. 129 ; Glenda Sluga, Internationalism in the Age of Nationalism, University of Pennsylvania Press, Philadelphia, 2013, p. 16.

[17] James Joll, Gordon Martel, The Origins of the First World War, Longman, Harlow, 2007 ; idée reprise par Alexander Anievas, « La théorie marxiste et les origines de la Première Guerre mondiale », revueperiode.net, version française de « Marxist theory and the origins of the First World War », in Alexander Anievas (sous la direction de), Cataclysm 1914…, op. cit., p. 96-144.

[18] Alexander Anievas, « La théorie marxiste et les origines de la Première Guerre mondiale », article cité.

[19] Adam Tooze, Ted Fertik, « The world economy and the Great War », Geschichte und Gesellschaft, no 40, 2014, p. 217.

[20] Adam Tooze, « Capitalist peace or capitalist war ?… », article cité, p. 92-93 ; ainsi qu’Adam Tooze, Ted Fertik, « The world economy and the Great War », article cité, p. 220.

[21] Eric. J. Hobsbawm, L’Ère des empires. 1875-1914, Fayard, Paris, 1989.

[22] Notamment Eric J. Hobsbawm, L’Ère des révolutions. 1789-1848, Fayard, Paris, 1970 ; L’Ère du capital. 1848-1875, Fayard, Paris, 1977 ; L’Ère des empires…, op. cit. ; L’Âge des extrêmes…, op. cit.

[23] Alexander Anievas, « La théorie marxiste et les origines », article cité.

[24] Robert Brenner, « The agrarian roots of european capitalism », in Trevor H. Aston, Charles Philpin (sous la direction de), The Brenner Debate. Agrarian Class Structure and Economic Development in Pre-Industrial Europe, Cambridge University Press, Cambridge, 1985, p. 322 ; cité également in Alexander Anievas, « La théorie marxiste et les origines », article cité.

[25] Marcel van der Linden, Transnational Labour History, op. cit., p. 3 ; voir aussi Marcel van der Linden, Globalizing Labour History, op. cit., p. 1 ; Leslie Sklair, The Transnational Capitalist Class, Blackwell Publishers, Oxford, 2000.

[26] Voir notamment Martin H. Geyer, Johannes Paulmann (sous la direction de), The Mechanics of Internationalism…, op. cit. ; Emmanuel Jousse, « Une histoire de l’Internationale », article cité, p. 20.

[27] Voir notamment Martin H. Geyer, Johannes Paulmann (sous la direction de), The Mechanics of Internationalism…, op. cit. ; Emmanuel Jousse, « Une histoire de l’Internationale », article cité, p. 20.

[28] Charles Tilly, From Mobilization to Revolution, Addison-Wesley, Menlo Park, 1978.

[29] Richard Löwenthal, « The “missing revolution” in industrial societies. Comparative reflections on a german problem », in Volker R. Berghahn, Martin Kitchen (sous la direction de), Germany in the Age of Total War, Croom Helm, Londres, 1981, p. 240-257 ; Geoff Eley, « Defining social imperialism : use and abuse of an idea », Social History, no 3, octobre 1976, p. 265-290.

[30] Marcel van der Linden, Transnational Labour History, op. cit., p. 4-5 ; Joana Dias Pereira, « Labour movements, trade unions and strikes (Portugal) », 1914-1918-online.net.

[31] François Buton, André Loez, Nicolas Mariot, Philippe Olivera, « L’ordinaire de la guerre », Agone, no 53, 2014, p. 7.

[32] Howard Zinn, Des voix rebelles. Récits populaires des États-Unis, Agone, Marseille, 2015.

[33] Brunello Vigezzi, « Prefazione », in Fulvio Cammarano, Abbasso la guerra ! Neutralisti in piazza alla vigilia della Prima Guerra mondiale in Italia, Le Monnier, Florence, 2015, p. X.

[34] Arthur Marwick, « Introduction », in Arthur Marwick (sous la direction de), Total War and Social Change, St. Martin Press, New York, 1988, p. XII ; voir aussi, du même auteur, War and Social Change in the Twentieth Century, MacMillan, Londres, 1974.

[35] Lénine, « Première lettre de loin », mars 1917, OEuvres, tome 23 : Août 1916-mars 1917, Éditions sociales, Paris, 1959, p. 327.

[36] Peter D. Thomas, « Uneven developments, combined : the First World War and marxist theories of revolution », in Alexander Anievas (sous la direction de), Cataclysm 1914…, op. cit., p. 280.

[37] Lawrence Sondhaus, World War One. The Global Revolution, Cambridge University Press, Cambridge, 2011, p. XIII.

[38] Eric J. Hobsbawm, « Preface », article cité, p. XIV.

[39] Enzo Traverso, La Violence nazie. Une généalogie européenne, La Fabrique, Paris, 2002 ; ainsi que Philippe Mangeot, Sacha Zilberfarb, « La mémoire des vaincus. Entretien avec Enzo Traverso », Vacarme, no 21, 2002, vacarme.org.

[40] Antonio Gramsci, Textes, Éditions Sociales, Paris, 1975, p. 129 ; cité in John Berger, « Vivre avec les pierres », Le Monde diplomatique, novembre 1997.

[41] Alexander Anievas, « Introduction », in Alexander Anievas (sous la direction de), Cataclysm 1914…, op. cit., p. 1.

[42] John Atkinson Hobson, Imperialism : a Study, op. cit., p. 8-9.

[43] Karl Kautsky, Catéchisme social-démocrate (1893), cité par Eric J. Hobsbawm, « Preface », article cité, p. XIV.

[44] Georgi Ivanovitch Safarov, « L’Orient et la Révolution ! », 28 avril 1921 (voir p. 331).

[45] Peter D. Thomas, « Uneven Developments, Combined », article cité, p. 280.

[46] Sandra Halperin, « War and social revolution : World War I and the “Great Transformation” », in Alexander Anievas (sous la direction de), Cataclysm 1914…, op. cit., p. 174.

[47] Alya Aglan, Robert Frank, « Introduction », in Alya Aglan, Robert Frank (sous la direction de), 1937-1947. La guerre-monde, tome I, Gallimard, Paris, 2015, p. 17-18. Voir également W. G. Runciman, « Introduction », in Chris Wickham (sous la direction de), Marxist History-writing for the Twenty-first Century, Oxford University Press, New York, 2014, p. 1-15.

[48] Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital. Contribution à l’explication économique de l’impérialisme (1913), marxists.org ; Rudolph Hilferding, Le Capital financier (1910), marxists.org ; Lénine, L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), marxists.org.

[49] Notamment Gayatri Chakravorty Spivak, « Can the subaltern speak ? », in Cary Nelson, Lawrence Grossberg, (sous la direction de), Marxism and the Interpretation of Culture, University of Illinois Press, Urbana et Chicago, 1988, p. 271-313. Voir également Paul Blackledge, Reflections on the Marxist Theory of History, Manchester University Press, Manchester et New York, 2011, p. 8.

[50] John Berger, « La fraternité des égarés », Le Monde diplomatique, n°148, 2016, p. 86-88.

[51] Alain Badiou, Le Siècle, Le Seuil, Paris, 2005.

[52] Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852), Gallimard, Paris, 1994, p. 437.

[53] Arno Mayer, La Persistance de l’Ancien Régime. L’Europe de 1848 à la Grande Guerre, Flammarion, Paris, 1983.

[54] Maurice Ravel, « Une esquisse autobiographique », La Revue musicale, décembre 1938, p. 17-23.

[55] Antonio Gramsci, « Passato e Presente » (§ 34), Quaderni del carcere, vol. 1 : Quaderni 1-5 (1929-1932), op. cit., p. 311 (traduction française, « Passé et présent », Cahiers de prison, tome I : Cahiers 1, 2, 3, 4 et 5, op. cit., p. 282-284).

[56] Jean-Jacques Marie, Lénine. La révolution permanente, Payot, Paris, 2011, p. 400.