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Mai 68 était une grève générale, pas une "révolution des mœurs"

mai68

Brève publiée le 11 mars 2018

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://www.huffingtonpost.fr/thomas-guenole/mai-68-etait-une-greve-generale-pas-une-revolution-des-moeurs_a_23380233/

Par Thomas Guénolé, Coresponsable de l’école de la France insoumise, politologue et essayiste

À l'approche de son cinquantenaire, nous assistons dans le débat public à une tentative de réécriture trompeuse de ce que fut Mai 68. Petite touche après petite touche, d'articles de magazines en grands entretiens d'intellectuels et en débats audiovisuels, émerge le tableau suivant: Mai 68, ce serait une "révolution des mœurs".

En pleine émergence de la consommation de masse et de la nouvelle abondance des Trente Glorieuses, les étudiants de la génération du baby-boom se seraient rebellés, pour "jouir sans entraves", contre le puritanisme encore très puissant de la France des années De Gaulle. Sous les slogans rejetant la société de consommation, Mai 68 aurait donc marqué en réalité le triomphe du consumérisme et de l'individualisme jouisseur.

Il est certes incontestable que l'exigence de libération sexuelle fut le point de départ du Mai 68 étudiant: le mouvement a commencé à Nanterre, lorsque des étudiants ont réclamé l'accès libre aux dortoirs des filles et ont été évacués par la police. Cependant, n'y voir qu'une pure envie de licence sexuelle, c'est passer sous silence les racines idéologiques de la démarche. Les révoltés de Nanterre se revendiquaient en effet du philosophe marxiste et freudien Herbert Marcuse. Dans son ouvrage de référence Eros et civilisation, ce dernier voit dans le capitalisme un système déshumanisant qui aliène les êtres en réprimant leurs envies et leurs potentialités, aussi bien sexuelles que dans le travail, afin de les soumettre au principe de rendement. Les voies de l'émancipation humaine selon Marcuse sont donc à la fois la révolution sexuelle et l'abolition du travail aliéné, pour ériger une nouvelle société non-répressive.

En d'autres termes, pour le mouvement étudiant soixante-huitard, la révolution sexuelle n'est pas consumériste: elle est au contraire indissociable d'une révolte globale contre le capitalisme.

En outre, ne se souvenir que de la révolte de la jeunesse, c'est poser sur ce mouvement un regard borgne. Car le Mai 68 étudiant en anticipe, réclame et accompagne un autre: le Mai 68 ouvrier. De fait, après une amplification du mouvement en avril, un cortège d'étudiants participe au défilé syndical traditionnel du 1er mai pour réclamer la convergence des révoltes. S'ensuit le lancement de grèves et de manifestations de masse par les grands syndicats de l'époque – notamment la CGT, la CFDT et la FEN – avec pour revendication "la transformation du système économique par et pour le peuple". À partir du 13 mai, l'effet boule-de-neige des grèves aboutit petit à petit à ce résultat colossal : une grève générale paralyse l'économie du pays.

Le gouvernement du général De Gaulle, mis à genoux, capitule. Ce seront les accords de Grenelle, par lesquels il concède une avalanche spectaculaire de conquêtes sociales: augmentation du salaire minimum de plus d'un tiers (!), augmentation générale des salaires de 10%, baisse réelle du temps de travail à 40 heures hebdomadaires, obtention de nouvelles libertés syndicales, et ainsi de suite.

Puisque ce fut cette grève générale qui eut à l'époque l'impact politique et social le plus décisif, et puisque même les revendications étudiantes d'émancipation des mœurs s'inscrivaient dans une charge globale contre le capitalisme, il est mensonger de vouloir aujourd'hui repeindre Mai 68 en une "révolution des mœurs" jouisseuse et consumériste. De bout en bout Mai 68 fut un mouvement social, avec pour finalité de renverser le système en place. Il n'y parvint pas. Mais il confirma la leçon fondamentale des grèves massives de 1919-1920 et de 1936. À savoir: lorsqu'une grande grève paralyse l'économie du pays, le gouvernement et le patronat cèdent au bout de quelques semaines à peine.

Cinquante ans après, cette leçon reste d'actualité.