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1336 (Paroles de Fralibs). Entretien avec Philippe Durand

culture théâtre

Brève publiée le 24 mai 2018

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

http://www.contretemps.eu/1336-fralibs-philippe-durand/

Philippe Durand, comédien, nous explique comment il a créé une pièce autour de la longue lutte emblématique des Fralib, qui malgré la décision de fermeture de leur usine par la multinationale Unilever en 2010, ont réussi à garder l’usine et à créer une coopérative (Scop-Ti) produisant toujours du thé et des tisanes.

La pièce est programmée jusqu’au 31 mai au théâtre de Belleville.

Contretemps : Quel est votre parcours et le parcours de ce spectacle, qui possède cette forme particulière ?

Philippe Durand : La forme, je l’ai découverte peu de temps auparavant, en tant que comédien, je travaille régulièrement avec Arnaud Meunier qui est directeur de la comédie de Saint-Étienne, depuis une quinzaine d’années. Il y avait à Saint-Étienne un événement local autour de la mémoire de la ville, c’était l’occasion pour moi d’aller rencontrer les stéphanois et j’ai proposé de les interviewer sur le rapport qu’ils avaient avec leur ville. Je pensais écrire à partir de ça. Et quand j’ai dérushé les interviews je me suis rendu compte qu’il y avait une parole brute, qui était forte, puissante, poétique par endroit, qui me plaisait beaucoup et à laquelle je n’avais pas envie de toucher. Il y avait aussi quelques choses dans le rythme, dans la musicalité de cette parole qui me plaisait énormément. Et du coup j’ai retranscris et j’ai gardé ce qui m’intéressait, mais des paroles brutes. C’était une petite forme, légère, qui durait trois quart d’heures et c’est comme ça qu’est née la forme, que j’ai appliquée ensuite pour 1336. Quant au rapport aux Fralibs, les histoires d’autogestion m’ont toujours intéressé, j’ai suivi leur lutte dans les journaux et quand ils ont gagné, j’ai décidé de faire un truc sur eux. C’était les Lips d’aujourd’hui, j’étais très curieux de voir comment ça se passait, comment on fait vivre un collectif dans une société très individualisé ?

C’est la victoire qui a déclenché le « passage à l’acte », le fait qu’ils aient gagné ?

Oui. Je crois que c’est un moment. Pour l’anecdote, il y a aussi la lecture de l’essai de Pierre Rosanvallon, qui s’appelle Le Parlement des invisibles, dans lequel il y a un chapitre qui décrit une crise de la représentation, et il explique qu’il y a par ailleurs des éléments qui sont réussis. J’avais envie d’aller recueillir ces paroles d’ouvriers. Et là-bas s’est confirmé le fait que dans les paroles que je récoltais, il y allait avoir de quoi faire.

Vous dites à la fin du spectacle, que vous avez recueilli énormément de paroles et qu’il a fallu couper.

Oui. Le premier montage que j’ai fait représentait quatre heures, il fallait que je réduise à une heure et demie. Sur une vingtaine d’ouvriers interviewés, j’ai fait la sélection sur la qualité de la parole plus que sur les événements qui sont racontés.

Comment on aborde les choses difficiles, intimes de cette lutte-là ? Suffit-il d’écouter les gens ?

Je n’ai pas beaucoup d’expériences en la matière, mais le fait est qu’au cours de l’entretien on s’éloigne assez vite du questionnaire préparé initialement. Il faut être à l’écoute, des fois il y a des éléments sur lesquels on revient, pour qu’ils soient développés.

Vous disiez que les Fralibs sont les nouveaux Lips d’aujourd’hui, est-ce une idée qui existait, cette profondeur historique, chez les Fralibs ?

Je ne saurais pas vous dire, il faudrait les interroger. Mais les gens que j’ai interviewés sont majoritairement dans le combat syndicaliste depuis très longtemps. Ce qui était passionnant et que je n’ai pas mis dans le texte c’est que c’est un microcosme politique absolument délirant et passionnant. Il y a une grosse partie des ouvriers, des lutteurs, qui se sont très impliqués, et qui se sont transformés, avec une conscientisation politique, une ouverture au monde, ne serait-ce que géographique. Il y a un témoignage que j’ai enlevé, qui était bouleversant, où le mec me racontait que d’un côté il n’était pas allé plus loin que Hyères dans le Var et de l’autre Avignon. Et que dans la lutte il est allé plusieurs fois à Paris, en Allemagne, il me parle des dunes du Pilat les larmes dans les yeux. C’est une ouverture géographique. Ils rencontrent des artistes, ils rencontrent des politiques, ils réfléchissent à des sujets. Ils prennent la parole aussi, comme dans toutes les aventures de ce style, il y a des gens qui s’émancipent, des femmes, des hommes qui d’habitude ne prennent pas cette place-là et qui tout d’un coup, un jour sont contraint, parce qu’il manque quelqu’un… de prendre la parole. Des tas de gens te racontent qu’ils se découvrent. Et puis tu as une autre petite partie qui sont des gens plus suivistes, qui ont refusés les 90 000 euros offert par Unilever pour quitter la lutte, donc c’est quand même un geste, mais qui n’ont pas été impliqués autant dans la lutte, et qui sont aujourd’hui relativement nostalgiques de la pyramide à la Unilever. Ils n’ont pas en tout cas fait tout ce travail de conscientisation politique. Ils n’ont pas bougé.

Représentent-t-ils une partie importante aujourd’hui des ouvriers de l’usine ?

PD – Je ne saurais pas dire. Mais eux n’ont pas voulu me répondre d’ailleurs, ils n’ont pas voulu me parler. Je les fais exister dans le texte à la fin par les autres, qui parlent d’eux. Et puis, parmi eux il y a des Havrais qui ont déjà vécu un conflit social en 1998 au Havre, qui sont déjà rodés. Et il y a un mec qui me dit : « nous on n’avait pas à faire avec les syndicats on traitait directement avec le patron. » Et à un moment donné, on s’est foutu de leurs gueules et ils ont dit : « puisque c’est comme ça, on va aller voir les syndicats. » Et là tout de suite le patron les interrompt et leur dit « je vous donne ce que vous voulez ». Il y avait donc déjà plein de gens concernés et qui réfléchissaient par rapport à la politique de l’entreprise.

On a l’impression dans le spectacle, qu’il y a eu, avec cette épisode havrais, quelque chose de très progressif qui s’est fait dans le temps, et que les gens ont eu, grâce à cette progressivité, la possibilité de forger quelque chose, notamment un collectif, mais aussi de comprendre ce qui était en train de se passer, et de ne pas être sous l’effet d’une surprise ou uniquement dans l’émotion, mais aussi dans la stratégie, la tactique, la réflexion, comment on va faire pour s’en sortir, etc.

Ça je n’en sais rien. Je les interviewe à un moment où c’est déjà fini. C’est quasiment un an après la victoire, donc je leur fais retraverser. Ce que je peux dire c’est que dès le début certains se sont inventés des métiers. Il y a un mec bricolo qui s’est mis à l’informatique et qui a refait tout le système informatique de l’usine, et ça dès le début. Il y a des mecs qui ont fait des formations pour prendre en charge la sécurité et qu’ils l’ont fait dès le début de la lutte. C’est le mec qui est chef de la sécurité aujourd’hui qui m’a raconté ça. Et puis ils ont bossé sans cesse sur l’élaboration du projet.

Sur le côté exemplaire de la lutte et de la victoire et ce choix d’être une entreprise autogérée, est-ce qu’il y a cette idée qu’on peut être un exemple pour les autres ?

Je suis embêté de parler à leur place, ils en ont conscience c’est sûr, c’est évident. Ils ont vu des gens qui se sont pliés en quatre pour leur donner des sous. Il y a des témoignages de solidarité très nombreux, des petits vieux, qui n’ont pas d’argent. Ils sentent qu’il y a beaucoup d’espoirs qui sont portés envers eux. Je pense qu’ils l’ont senti très vite.

Quelle est  la destinée du spectacle, une fois qu’il est créé, qu’il est écrit ?

Je pensais vraiment que ça allait être une petite forme, le présenter à la comédie de Saint-Étienne et puis faire une petite tournée autour de Saint-Étienne, je pensais faire ça et c’est tout. Et puis je l’ai présenté à Paris dans des petits lieux, et petit à petit ça a fait un peu de buzz, jusqu’à ce que ça passe à Avignon, la comédie de Saint-Etienne m’a soutenu pour que ça passe à Avignon. Et depuis Avignon, il y a une tournée à l’automne prochain, il y a le théâtre de Belleville qui m’a proposé de jouer plusieurs semaines. Les réseaux sont tellement fermés, que je me fais démarcher plus qu’on me démarche, j’ai essayé à Marseille et au Havre, mais rien, alors que ça m’intéressait.

Et jouer dans Fralib ?

Je l’ai déjà fait, une seule fois, juste après la première présentation à Saint-Étienne. Ils étaient très peu nombreux parce qu’ils étaient en train de faire redémarrer les machines pour lancer la nouvelle marque. J’avais besoin qu’ils valident mon montage, les choses intimes qui sont dites et puis justement la difficulté de concerner tout le monde sur la fin du texte. Et ils m’ont dit « mais tu sais ici on n’a pas de bureau politique donc il n’y a pas de problème ». Et puis ensuite j’ai joué à la fête de l’Huma et une autre partie des ouvriers l’a vu là-bas, au milieu de 150 personnes, ce qui est encore autre chose.

Le fait que finalement les témoignages soient anonymes, puisqu’il n’y a pas de noms qui sont prononcés ou mis en avant, c’était un choix dès le départ ?

Oui, le but étant de faire parler un collectif, le passeur d’un chœur en lutte, comme a dit un jour un journaliste. Ça me plaît assez, il y a quelques prénoms qui sont cités quand même, notamment les deux tauliers de la lutte, qui sont même dans la notice, ce sont les deux figures fortes, mais Olivier je l’ai jamais interviewé et Gérard, je l’interview mais on ne sait pas que c’est lui. Après il y a quelques fois des prénoms. Même quand je joue on peut sentir des différences, des accents qui sont plus ou moins forts, mais au bout d’un moment on ne cherche plus à savoir qui est qui.

Quelle est la réaction du public, quand les gens viennent vous voir à la fin, outre qu’ils viennent acheter des produits SCOP-TI ?

Les gens sortent ragaillardis, c’est quelque chose qui donne de l’espoir, qui fait réfléchir. Quelle que soit la couleur politique ; j’ai joué dans des petits villages à côté de Saint-Étienne qui étaient clairement de droite, mais dans l’ensemble ils écoutent, il y a une sorte de justesse de cette lutte qui touche tout le monde. La journaliste à la fin de cette date m’avait dit : « je les connais tous, ils ont tous voté Wauquiez, et ils ont aimé ». Je crois que ça touche tout le monde.

Et comment l’expliquer ?

Je crois que dans tous les métiers on est confronté à des choix économiques absurdes. L’exemple du tilleul où du jour au lendemain Unilever s’approvisionne en Argentine en cassant l’emploi local, sans parler du coût écologique pour faire venir ce tilleul. Ces aberrations là on les vit tous. Le travail qui est dégradé quand on passe de l’aromatisation naturelle à l’aromatisation chimique, le plaisir du travail… J’ai beaucoup lu Christophe Dejours qui raconte la souffrance au travail, les deux raisons essentielles c’est que tu ne peux pas faire ton boulot correctement puisque tu n’as pas le temps et tu fais des choses que tu réprouves. On est tous confrontés à ces machins et eux ont dit non, stop. C’est emblématique, c’est pour ça qu’il y a autant de solidarité, quelque part, tout le monde aimerait faire comme eux. Et puis c’est le petit contre le gros. Avec aujourd’hui ce contexte où les multinationales ont le pouvoir et le politique n’a plus rien, là c’est une lutte qui réussit, il n’y en a pas beaucoup à se mettre sous la dent.

Et la place de l’humour et de ses paroles pleines de recul ?

Je pense que c’est beaucoup dû au moment où je les ai interrogés. Ca faisait un an qu’ils avaient gagné, donc il y avait suffisamment de distance pour avoir de l’humour dessus, et puis après c’est leur lucidité et leur façon de voir les choses, inhérentes à eux. Les gens rient pas mal pendant le spectacle, c’est un rire parfois un peu jaune, il y a toujours la gravité des choses… Mon éditeur était très surpris parce qu’il a d’abord lu le texte et ensuite vu le spectacle. Il était un petit peu outré, voire fâché, de voir qu’il y avait autant de rires. Il essayait de me faire enlever l’accent. Et en même temps ils me l’ont dit comme ça, je ne l’invente pas. Ils avaient besoin de dépasser les difficultés, c’est humain, on a besoin de les tordre ces difficultés pour voir la vie autrement. Si c’était un truc uniquement austère qui racontait la lutte de façon frontale et dure…en tant que spectateur ça m’intéresse moins.

Avec votre métier, j’imagine que vous voyez beaucoup de théâtre, y compris beaucoup de théâtre qui se veut militant, vous avez l’impression d’être en rupture avec ça, ou peu importe, vous faites à votre façon, parce qu’il n’y a pas de comparaison à avoir, chacun fait son truc.

Oui, pour moi c’est du théâtre, qu’il soit qualifié de théâtre militant, engagé, documentaire… documentaire je crois que c’est ce que j’aime encore le moins.

Pourquoi ?

Je sais pas, mais je l’accepte, j’arrive pas à me l’expliquer. Et j’adore les documentaires. Mais le théâtre c’est du vivant, c’est en direct, c’est moi l’histoire. Je ne m’amuse pas à jouer les personnages, je ne m’amuse pas à faire croire aux spectateurs que je suis les ouvriers. Le dispositif est là avec le texte présent sur scène pour bien montrer la chose. Je suis allé les interviewer, les paroles me traversent et je les transmets. Point. En cela il doit y avoir une partie documentaire. Mais c’est du théâtre avant tout.

Cette présence du texte, vous tournez les pages, on comprend qu’à chaque page vous changez de personnage, c’est venu comment ?

Au début, comme j’ai terminé le texte quelques jours avant la première, je le lisais juste avant de jouer, ce n’était pas possible de faire autrement. Et après pendant longtemps j’ai résisté à l’apprendre parce que j’avais peur qu’il y ait une espèce de jeu de l’acteur qui s’approprie les choses et écrase la parole. Pendant longtemps j’avais très très peur de ça, je lisais, je ne voulais pas apprendre. La lecture comme moyen de rester au plus proche de la parole ; et puis petit à petit, quand tu donnes plus de regard aux spectateurs c’est beaucoup mieux, c’est moins austère. Et comme j’avais suffisamment travaillé juste en lecture, j’ai gardé le jeu que j’avais en lisant, et j’ai gardé le texte comme preuve que je ne suis qu’un passeur.

Sur cette question de passage, est-ce que les syndicats, et notamment la CGT, qui était au cœur de la lutte Fralib, vous contacte pour vous demander de jouer le spectacle ? Avez-vous fait beaucoup de spectacles en entreprise en usine ?

J’ai fait pas mal de CE, et même du ministère de l’écologie où je vais jouer le 3 juillet, des cellules de la CGT et voilà. Le spectacle dure encore un an.

Vous vous attendiez à ce que ça dure aussi longtemps ?

Non, non, mais à partir du moment où ça a commencé à marcher, je me suis dit que c’était possible, surtout à partir d’Avignon, et puis j’ai été sélectionné au festival du Chaînon manquant, où il y a beaucoup de programmateurs. En plus le spectacle n’est pas cher, ce qui fait que je peux aller jouer partout. Le CE de Thalès, d’Aéroports de Paris qui m’ont contacté. J’ai joué à l’université de Besançon. C’est beaucoup basé sur les rencontres. J’ai rencontré Christian Rouaud, le réalisateur des Lip, l’Imagination au pouvoir et de Tous au Larzac, qui m’a permis de rencontrer les Lip et Charles Piaget ; je vais aussi jouer dans le Larzac.

Donc le lien avec les luttes historiques se fait à travers le spectacle ?

Oui, le spectacle me fait rencontrer plein de gens.

Personne de la ZAD ne vous a contacté encore ?

Non, pas encore. Des étudiants m’ont contacté, notamment de Tolbiac, mais ils se sont fait expulser ce matin.

Propos recueillis par Vincent Bruand