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Les 500 fortunes de France : Mais que font-ils de leur argent ?

Brève publiée le 9 juillet 2018

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://www.anti-k.org/2018/07/08/les-500-fortunes-de-france-mais-que-font-ils-de-leur-argent/

« La propriété, c’est le vol. » disait Pierre Joseph Proudhon (1809-1865), dans « Qu’est-ce que la propriété ? » (1840). Karl Marx  a eu à son égard la dent bien dure. L »héritage est le moyen de transmettre le fruit de ces rapines, une forme du recel et les héritiers de receleurs. La promotion d’une vision soit-disant « disruptive » de l’argent ne change rien aux conséquences catastrophiques des actions de cette oligarchie/caste pour défendre ses intérêts à tout prix.

(Challenges) La préservation de l’héritage est sans aucun doute une préférence culturelle dans l’establishment hexagonal. Mais la nouvelle génération des Français les plus riches n’hésite pas à casser les codes, à prendre des risques.

Une collision spectaculaire. Jamais la réussite de Bernard Arnault n’a été aussi impressionnante. En un an, le patrimoine de l’homme le plus riche de France s’est apprécié de 56 % et culmine à plus de 73 milliards d’euros ! Les familles Wertheimer ou Bettencourt-Meyers sont reléguées 33 milliards plus bas dans notre dernier classement des 500 fortunes de France, quand l’an dernier le principal actionnaire de LVMH ne devançait son challenger que de 11 milliards… Et pourtant, ces douze derniers mois n’ont pas valu que du bonheur à Bernard Arnault. Les Paradise Papers ont fait du patron fortuné leur tête de gondole : Le Monde du 9 novembre 2017 révélait ainsi que Nyn Park, une somptueuse propriété de 129 hectares trente kilomètres au nord de Londres et cachée par une société écran de Jersey, était en fait une de ses nombreuses propriétés (outre celles de Saint-Tropez, de Courchevel, d’une île aux Bahamas…). Quelques mois plus tard, c’est Pièces à conviction de France 3 qui faisait grand cas du pavillon chypriote du yacht du PDG de LVMH et des montages fiscaux en Belgique de la multinationale… Pas de quoi redorer le blason des grandes fortunes, même au pays d’Emmanuel Macron.

Obsession patrimoniale

D’où ces lancinantes questions : que font les riches de leur argent ? Quand des centaines de millions d’euros de dividendes se déversent, à quoi sont-ils utilisés ? Où réinvestir ? Comment choisir, entre la philanthropie, le soutien à un club de rugby, un château dans le Bordelais, ou une fondation d’art contemporain ? Pourquoi certaines fortunes déploient-elles des hordes de fiscalistes pour payer moins d’impôts quand d’autres règlent leurs taxes sans rechigner ?

Bernard Arnault, qui rappelle avec insistance que LVMH a versé plus d’un milliard d’euros d’impôts au fisc l’an dernier, n’aime pas aborder ces sujets. Dans l’interview qu’il nous a donnée, c’est l’image d’un entrepreneur conquérant, passionné de création, et contributeur, via LVMH, aux succès de l’économie française qu’il souhaite projeter. Tout au plus admet-il son obsession sur le plan patrimonial : la transmission de sa fortune, et du contrôle de LVMH, à ses cinq enfants. Ainsi, au fil des années, l’homme d’affaires a consacré l’essentiel de ses énormes revenus – plus d’un milliard d’euros de dividendes vont tomber en 2018, sans compter les innombrables plans de stock-options – à affermir son emprise sur son empire. Ainsi, encore en 2017, l’opération d’absorption de la filiale Christian Dior au sein de LVMH lui a permis de passer de 35 à 46 % du capital de la multinationale du luxe.

Certes, Bernard Arnault a aussi misé ailleurs, dans l’idée de ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier. Il y a vingt ans, il s’était laissé tenter par quelques stars de la bulle Internet. Puis il a pris des tickets éclectiques dans une trentaine de sociétés en Europe et en Asie, avec quelques entrées/sorties fructueuses (Micromania, Go Voyages, Sandro-Maje, Betfair, Paprec…). Son investissement le plus médiatique – 8,7 % dans Carrefour – a été jusqu’à présent beaucoup moins lucratif que l’aller-retour dans Google, resté totalement sous les écrans radars : une moins-value potentielle de 900 millions d’euros dans le premier, quand le second se serait soldé par un milliard de dollars de gains ! Et puis, il y a l’atavisme familial pour l’immobilier, passion qu’il partage désormais avec le compagnon de sa fille Delphine, Xavier Niel.

Echec du Giving Pledge

Beaucoup de diversifications donc, mais nulle folie, telles celles des Tech boys américains qui engloutissent des milliards dans d’incertains rêves d’énergies du futur ou de conquête spatiale. Nulle action caritative spectaculaire non plus. Charité bien ordonnée commence par la préservation du capital de ses enfants. C’est d’ailleurs en leur nom que le patron de LVMH justifie la secrète demande de nationalité belge de 2012, qui fit un tel tollé qu’il dut battre en retraite. Lui jure qu’il ne s’agissait pas d’escamoter l’impôt, mais plutôt de trouver un cadre lui permettant de cadenasser sa succession.

Même souci de préserver le contrôle chez François Pinault (Kering), Vincent Bolloré, Pierre Bellon (Sodexo), Jean-Charles Naouri (Casino). L’héritière des Galeries Lafayette, Ginette Moulin, n’a, elle, pas hésité à endetter la famille de près d’un milliard d’euros en 2005 pour racheter la part des grands magasins détenue par l’autre branche, les Meyer… Voilà une saine utilisation des dividendes, estime la chef de famille.  » Quand on a de l’argent, on le dépense, a l’habitude de dire ma belle-mère « , récite son gendre Philippe Houzé, qui a bien compris la leçon. Car si ces familles tiennent la bourse serrée, c’est qu’elles ont la même priorité que Bernard Arnault : pouvoir transmettre le patrimoine et compter sur leurs enfants pour reprendre les commandes.

C’est une des explications de l’échec en France du Giving Pledge. Cet appel au don lancé en 2010 par les deux hommes alors les plus riches du monde, Bill Gates et Warren Buffett, engage ses membres à reverser au cours de leur vie au moins la moitié de leur fortune à des causes d’intérêt général. Sur la planète, 183 milliardaires les ont suivis, dont seulement 18 en Europe… et aucun en France. Car contrairement aux Etats-Unis où l’on peut disposer librement de son patrimoine, ici, la  » réserve héréditaire  » oblige à léguer jusqu’aux trois quarts de sa fortune à ses descendants. Mais au-delà de la contrainte juridique, la préservation de l’héritage est une préférence culturelle dans l’establishment hexagonal.

Deux-tiers d’héritiers

Selon une étude de la Société générale, deux-tiers des milliardaires français sont des héritiers, à peu près comme en Allemagne, quand près des trois-quarts de leurs confrères américains ou britanniques sont des créateurs d’entreprise. Or, note l’économiste Daniel Cohen, la nature de la fortune décide largement de l’usage de l’argent :  » Les self-made-men, qui ne doivent leur richesse qu’à eux-mêmes, se sentent libres d’en faire ce que bon leur semble, la dépenser, la risquer et, parce que c’est devenu outre-Atlantique une sorte d’injonction sociale, la redistribuer. Les héritiers, eux, ne se considèrent pas propriétaires mais plutôt dépositaires de leur fortune, avec pour devoir moral de la passer aux générations suivantes. Ils sont donc anxieux de la conserver, la sécuriser, la pérenniser.  » Confirmation de François Mollat du Jourdin, gestionnaire de fortune accompagnant plusieurs dynasties du classement de Challenges :  » Les héritiers inactifs d’une part d’une entreprise familiale sont souvent anxieux avant tout de maintenir le patrimoine qu’ils ont reçu. « 

Un train de vie plus bourgeois que somptuaire

Du coup, la fine fleur du capitalisme français utilise son argent dans une approche plus patrimoniale qu’entrepreneuriale, plus intéressée par la rente que par le risque. Pas de flambe donc, et cela vaut aussi pour le train de vie. Selon la doctrine chère à Ginette Moulin, qui avait fait savoir à son futur gendre qu’il lui faudrait renoncer au cabriolet Morgan qu’il convoitait s’il voulait entrer dans la famille, les fortunes françaises ne donnent pas dans le faste tapageur des Wonder Boys américains ou des oligarques russes.

On possède certes un hôtel particulier à Paris ou Neuilly, un château à la campagne, une villa à Saint-Tropez, Sperone ou Marrakech, un chalet à Courchevel. D’aucuns, les Dassault, les Bouygues, les Wertheimer (Chanel), les Bich, cultivent l’entre-soi dans leurs chasses en Sologne. Bernard Arnault, Martin Bouygues se sont offert un yacht, mais discrètement, et Le Paloma de Vincent Bolloré n’a pris la lumière qu’à cause de la bourde de Nicolas Sarkozy, pour tenter de sauver son mariage avec Cécilia. Ecuries de chevaux, voitures anciennes, voyages classieux…  » les grandes fortunes jouissent des attributs du luxe, mais leur train de vie est plus grand bourgeois que somptuaire « , atteste Eric Ginter, avocat conseiller de quelques-unes d’entre elles. Seuls quelques ultra-riches s’autorisent à dépenser gros pour assouvir leurs passions. Le Breton Pinault possède le club de foot du Stade rennais ; Mohed Altrad, l’équipe de rugby de Montpellier. Mais c’est surtout l’art contemporain qui fascine, et pas seulement le duo Arnault-Pinault. Et, coquetterie hexagonale, les vignobles de prestige.

Toujours les yeux rivés l’un sur l’autre, François Pinault et Bernard Arnault ont transporté leur rivalité des châteaux bordelais aux clos de bourgogne.  » Il y a un Pomerol qui passe, c’est une occasion à ne pas rater « , a lancé un jour de 2014 Florence Cathiard (Château Smith Haut Lafitte) à ses amis Houzé. Et c’est ainsi que les héritiers des Galeries Lafayette ont acheté pour quelques dizaines de millions Château Beauregard et deux autres crus du Bordelais. Un pari qui n’a rien à voir avec le 1,7 milliard investi dans Carrefour, mais qui, lui, ne cause ni tracas, ni moins-value potentielle…  » Ces investissements ont l’avantage de réconcilier coeur et raison, note Eric Ginter. Ils charment les papilles, mais se sont révélés aussi, souvent, des placements avisés voire spéculatifs.  » Les Rothschild bien sûr, les Bouygues, les Dassault, et outre les Cathiard, quelques fortunes issues de la grande distribution, comme les Mentzlopoulos, se sont laissés tenter.

Montée du private equity

Jean-Louis Servan-Schreiber écrirait- il encore, comme dans son livre Pourquoi les riches ont gagné (éd. Albin Michel) que  » l’argent ne va pas assez là où l’économie le réclame, dans les nouvelles entreprises, pour financer l’innovation  » ? Pierre de Pellegars, directeur de la banque privée de BNP Paribas Wealth Management, se réjouit que les temps changent :  » La gestion de fortune prend une tournure plus dynamique. L’appétit pour l’investissement productif croît, et l’inclination à la philanthropie monte en puissance. A preuve, le coup de boost donné par Françoise Bettencourt-Meyers à son holding Thetys comme à la Fondation Bettencourt-Schueller. Les puissants holdings familiaux misent notamment de plus en plus sur le private equity. Un mouvement engagé par FFP, tirelire de la famille Peugeot, ou Artemis, celle des Pinault, qui a ouvert Red River West, un fonds pour soutenir la French Tech aux Etats-Unis. Les Mulliez, qui ont conçu un modèle exemplaire d’animation familiale insufflant sans relâche l’esprit d’entreprise aux quelque 700 héritiers, disposent également d’un puissant bras financier dans le capital-investissement, Creadev.

Question de génération

C’est une question d’opportunité : en cette époque, où les taux sont au plus bas, l’immobilier et la Bourse au plus haut, il faut oser s’aventurer dans ces territoires plus risqués. C’est surtout une question de génération. Nouvelles fortunes du XXIe siècle, les pionniers du Web cassent les codes. Xavier Niel en est le porte-étendard. Le patron de Free, activiste de la cause entrepreneuriale, n’hésite pas à se délester régulièrement de paquets d’actions – sa participation dans Iliad a ainsi chuté de 2 % ces douze derniers mois – pour mieux jouer les business angels, arrosant des milliers d’entreprises en création. Et il a déboursé personnellement près de 1 milliard pour donner un coup de pouce aux jeunes entrepreneurs tricolores avec son Ecole 42, gratuite et accessible sans bac pour former des bataillons de développeurs informatiques, et avec son incubateur Station F, qui cocoonera un millier de start-up.

Derrière lui, une cohorte d’autres entrepreneurs à succès de l’ère numérique – Marc Simoncini (Jaïna Capital), Jacques-Antoine Granjon (Vente-privée), Pierre Kosciusko-Morizet (Price Minister), Jean-David Blanc (Allociné), Fabrice Grinda (Aucland), Pierre-Edouard Stérin (SmartBox)… – utilisent leurs millions pour donner des coups de pouce aux jeunes.  » Nous avons vu arriver soudain des trentenaires porteurs d’une vision de l’argent disruptive, relate Pierre de Pellegars. Ils dédaignent l’héritage, veulent de l’adrénaline et donner un sens à leur fortune rapide.  » On est là à cent lieues… et à quelques milliards des choix patrimoniaux de Bernard Arnault.