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A propos de la réédition de "Mai 68 et le mai rampant italien"
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
http://blog.tempscritiques.net/archives/2160
À l’occasion de la réédition revue et complétée1 de notre ouvrage de 2008 Mai 1968 et le mai rampant italien, nous vous livrons ce petit commentaire critique sur la première édition qui est restée inédite2. Nous pensons qu’il reste en grande partie valable même si nous avons apporté des modifications à cette première version.
Pourquoi une nouvelle édition ? Ce n’est pas que la première ait été épuisée puisqu’à l’ère du numérique cette notion n’as plus cours, les tirages pouvant s’effectuer à la commande en flux tendus. Il s’agissait tout d’abord d’apporter des informations supplémentaires sur les luttes de l’époque, aussi bien en France qu’en Italie ; ensuite d’affiner certaines analyses à la lumière de nouvelles discussions et enfin de réaffirmer la nécessité d’une mémoire active des protagonistes des événements de l’époque, alors qu’en France aussi bien qu’en Italie, une mémoire rétroactive semble dominer les débats aboutissant à projeter sur le passé une interprétation de celui-avec des clés du présent. Pour être plus concret et si on s’en tient à l’événement Mai-68 en France, il fait maintenant l’objet d’une tentative d’appropriation mi-universitaire mi-médiatique qui le dissout dans « les années 68 », lui enlevant ainsi son caractère de discontinuité historique qui est le propre d’un événement au sens fort et son caractère subversif d’origine qui a tant fait peur. Ce qui reste alors peut être commémoré, c’est-à-dire le fait qu’il a modifié l’air du temps en accélérant le déclin des vieilles valeurs de la société bourgeoise et l’éclosion des valeurs progressistes de la société capitalisée dans le domaine des mœurs.
Dissidences.net : Jacques GUIGOU, Jacques WAJNSZTEJN, Mai 1968 et le mai rampant italien, L’Harmattan, collection temps critiques, Paris, 2008. 370 p.
Relativement rares finalement sont les livres qui reviennent sur mai 1968 sous l’angle théorique et pratique. « Mai 1968 et le mai rampant italien » est l’un de ces livres. Les auteurs, issus de la revue Temps critiques, développent une critique détaillée des références théoriques, revues, groupes et manifestations de la décennie ouverte par 1968, en France (de 1968 à 1973) et en Italie (de 1968 à la fin des années 70). Ils le font à partir d’une hypothèse forte, à savoir que Mai 68 possède un double caractère. Il marque à la fois la fin du cycle des révolutions prolétariennes, commencées en 1917, et le début d’une révolution à « titre humain ». Or, ce double caractère, malgré les nombreuses différences qui séparent l’Italie de la France, se retrouve de part et d’autre des Alpes. Et les luttes contre l’autorité, la séparation et la division furent en résonance.
Le lecteur ne peut être qu’impressionné par la qualité et la rigueur des analyses revenant sur le positionnement des principaux groupes et revues de l’époque (Socialisme ou Barbarie, Internationale Situationniste, Noir et Rouge, Mouvement du 22 Mars, le mouvement lycéen, Quaderni Rossi, Lotta Continua, Potere Operaio, les Autonomes, etc.), et les lieux de contestation (du Larzac à Milan, de Lyon aux usines Fiat). On suit leur évolution, leurs relations conflictuelles et, surtout, les nœuds problématiques auxquels tous étaient confrontés : l’avant-gardisme, les rapports à la classe ouvrière, au travail, au parti communiste, à la révolution, … Les auteurs permettent ainsi une compréhension plus dynamique et complexe des médiations syndicales et politiques (essentiellement communistes à l’époque), des relations entre étudiants et ouvriers, du mouvement autonome, et de la militarisation progressive du mouvement en Italie. Ainsi, les pages sur l’opposition des communistes italiens, mettant alors en place leur stratégie de « compromis historique », et celles sur la substitution d’une stratégie d’affrontement plus « classique », portée par les Brigades Rouges, aux pratiques portées principalement par une partie de l’Autonomie organisée, sont convaincantes et brillantes. Refusant de recourir à des explications simplistes et univoques, ils mettent en avant les limites et clivages des groupes autour du sujet révolutionnaire, de l’identité de la classe ouvrière et du recours à la violence. Ce faisant, ils offrent des réflexions originales sur la composition – décomposition de classe, le concept d’« alliage », opposée à celui d’« alliance », entre ouvriers et étudiants, la « guerre civile de basse intensité » en Italie, la critique des manifestations de ces années qui se sont surtout attaquées aux signes et aux sbires du pouvoir étatique plutôt qu’au capital. Enfin, les auteurs développent une critique radicale des différents courants, des situationnistes à Negri, sans tomber dans les règlements de compte ou les polémiques stériles.
Le livre aurait mérité cependant un meilleur travail éditorial : la mise en page serrée rend parfois malaisée la lecture d’un texte déjà très dense. Par ailleurs, les conclusions laissent quelque peu sur sa faim. En effet, trop courtes et trop vagues par rapport à l’analyse fouillée qui précède, elles semblent renvoyer le lecteur aux articles de Temps critiques pour savoir ce que seraient une révolution à « titre humain » et les caractéristiques du nouveau cycle dans lequel nous serions entrés. C’est d’autant plus dommage que les hypothèses les plus problématiques – la rupture du fil historique opérée par le mouvement de 1977 en Italie ; la décomposition de classe – ne sont pas argumentées et restent dès lors en suspens. Cela étant dit, ce livre constitue une somme critique indispensable pour tous ceux qui s’intéressent aux mouvements de ces années, aux perspectives qu’ils ouvrent dans les luttes actuelles.
F. Thomas




