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Liens
Claire Richard, Histoire des Black Panthers latinos (1969-1976)
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
https://dissidences.hypotheses.org/10742

Un compte-rendu de Jean-Guillaume Lanuque
La journaliste Claire Richard propose, avec cet ouvrage, une approche d’un groupe politique étatsunien pour le moins méconnu en France, celui des Young Lords, contemporains et proches des Black Panthers (dont ils ont d’ailleurs repris l’appellation de « ministres » et l’apparence vestimentaire). Afin de l’écrire, elle s’est principalement basée sur des témoignages de ses principaux responsables, soit publiés dans divers supports, soit issus d’entretiens menés par ses soins. Quelques articles parus dans la presse complètent ce panel documentaire.
Les Young Lords, originellement, sont un gang portoricain de Chicago qui, sous l’influence des Black Panthers et de la Rainbow Coalition [1], se politise ; ils mènent en particulier des actions de terrain contre les projets de rénovation urbaine imposée. La branche new-yorkaise fut créée dans un second temps, et c’est celle-ci qui a retenu l’attention de Claire Richard. C’est au sein d’El Barrio, le ghetto latino-américain de Manhattan, qu’émergent les Young Lords de New York, qui finissent par s’émanciper et devenir le Young Lords Party. Leur identité portoricaine joue dans ce cadre un rôle essentiel : Porto Rico est sous autorité étasunienne, mais ses habitants sont des citoyens inférieurs du pays, ne pouvant voter aux élections du Congrès et aux élections présidentielles. La plupart des familles dont sont issus les Young Lords vinrent s’installer à New York au cours de la vague d’immigration massive qui eut lieu dans les années 1940 et 1950, concernant pas moins d’un tiers de la population de l’île. Ces immigrés se retrouvèrent très vite dans une situation de pauvreté, subissant en outre le racisme et la violence.
La première grande action des Young Lords peut paraître surprenante, mais se trouve en lien direct avec l’état de El Barrio. En juillet 1969, en effet, les militants commencèrent à ramasser les poubelles du quartier, la mairie délaissant cette partie de la ville ; le refus de la municipalité de traiter les déchets rassemblés conduisit à leur incendie et à une émeute populaire, popularisant d’emblée les Young Lords. Car à l’instar des Black Panthers, l’organisation construisit sa singularité par ses nombreuses actions sociales : petits-déjeuners pour les enfants, distribution de vêtements, cours sur l’histoire de Porto Rico, avec une insistance toute particulière sur l’idée que le lumpenprolétariat [2] peut devenir l’acteur principal de la révolution. La santé fut un domaine où les Young Lords déployèrent le plus d’efforts. Dans l’optique de faire pression sur la mairie, et afin de faire progresser l’idée d’une santé gratuite et autogérée dans un contexte où le saturnisme et la tuberculose touchaient nombre d’habitants d’El Barrio, les militants menèrent plusieurs actions d’importance. Ils détournèrent un camion de radiologie mobile – avec le soutien des techniciens – pour en faire profiter les habitants, occupèrent également un hôpital vétuste et allèrent jusqu’à mener des opérations de désintoxication (de l’héroïne, surtout, y compris en développant la méthode alternative de l’acupuncture).
Les Young Lords assumèrent en outre un féminisme difficile à imposer au sein de minorités « ethniques » où le machisme et la virilité font figure de fierté conservée. Des crèches internes furent ainsi mises en place pour faciliter l’investissement politique des militantes, de même qu’une commission non mixte (et ultérieurement une commission gay et une commission hommes). Ce féminisme présente toutefois certaines particularités, comme l’interdiction des relations amoureuses hors de l’organisation (afin de faciliter l’autocritique mutuelle et d’enrayer tout risque d’infiltration) ou l’opposition à la stérilisation voire à l’avortement des femmes portoricaines (décisions prises par les autorités et perçues comme marques d’un « génocide » – sic). Sur le plan proprement organisationnel, le Young Lords Party partage nombre de caractéristiques avec les autres composantes de l’extrême gauche, période de probation pour les candidats, activisme débridé, discipline stricte (les militants en retard devaient effectuer des séries de pompes !), souci de l’autodéfense, avec certaines limites démocratiques néanmoins (le Comité central était par exemple coopté). Un effort tout particulier était déployé en direction de la communication et de l’image publique de l’organisation, grâce à l’aide de certains journalistes d’origine portoricaine. Enfin, la question du nationalisme portoricain, associée à un besoin d’ancrage identitaire face à des États-Unis qui les rejetaient, face à ce qui était qualifiée de « mentalité colonisée », conduisit à de violentes dissensions internes.
Toute la difficulté consistait à associer ce nationalisme volontiers indépendantiste avec l’internationalisme ; les membres du Young Lords Party n’étaient d’ailleurs pas tous issus de la communauté portoricaine, un bon nombre étant afro-américains. Le Comité central finit par se diviser en profondeur face au projet finalement approuvé de concentration des forces de l’organisation à Porto-Rico même. Une décision qui eut des résultats décevants, en raison du fossé entre Portoricains et immigrants, les premiers (à travers la majorité du mouvement nationaliste) faisant preuve d’un racisme anti-noir appuyé. L’éclatement du parti se poursuivit ensuite, finissant par le transformer en 1972 en Puerto Rican Revolutionary Workers, d’obédience maoïste. Nombre de responsables prirent leur distance avec le nouveau cours, qui se coupait de la communauté d’El Barrio et abandonnait toute action sociale, au profit d’un isolement politique croissant et de déchirements internes liés aux manipulations du programme Cointelpro du FBI [3].
Le récit de Claire Richard est très vivant, relativement complet sur cette branche new-yorkaise bien délimitée des Young Lords, et contribue pleinement à mieux appréhender le paysage politique radical des États-Unis au cours des années 1960 et 70.
[1] La Rainbow Coalition était une alliance créée en 1969 et comprenant les Black Panthers, la Young Patriots Organization et les Young Lords, principalement dans une optique d’opposition au maire de Chicago, le démocrate Richard Daley.
[2] Le lumpenproletariat fut défini par Marx comme la frange la plus misérable du prolétariat, matériellement aussi bien qu’intellectuellement, et susceptible d’être utilisé contre les intérêts de la lutte révolutionnaire. Bakounine, à l’inverse, avait tendance à exalter sa pureté révolutionnaire.
[3] Le programme Cointelpro, initié par Edgar Hoover, patron du FBI, visait à combattre de l’intérieur les organisations politiques étatsuniennes jugées dangereuses, tels les Black Panthers ou le Weather Underground. Il fut actif entre 1956 et 1971.




