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«Gilets jaunes» : arrêtons avec la théorie du complot de l’extrême droite
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
Ce qui frappe dans ce mouvement, c’est l’absence de chef, l’absence de structure formelle qui chapeaute la lutte, très loin de cette certitude bien ancrée qu'un mouvement de citoyens ne peut être que manipulé par des gens plus aguerris.

Est-il seulement possible qu’un mouvement de citoyens se crée sur Internet sans avoir été manipulé par des partis politiques ? A lire les médias, à entendre les politiques cette dernière semaine, le mouvement des «gilets jaunes», ces Français excédés par la hausse du prix du carburant, est suspecté d’être un faux nez de l’extrême droite. Avant de se demander que disent ces internautes en colère, la question prioritaire a été de savoir à qui profite le mouvement, qui instrumentalise la cause.
S’il ne fait pas de doute que cette grogne fiscale réunit de nombreux sympathisants d’extrême droite (qui constituent 20% de l’électorat français et sont surreprésentés dans les zones périurbaines et rurales), sa genèse n’a rien à voir avec Marine Le Pen ou Nicolas Dupont-Aignan, qui ont annoncé soutenir la cause. C’est un ras-le-bol qui est parti de l’Internet vrai : une pétition change.org, des événements Facebook, des groupes Facebook et des vidéos virales filmées en mode selfie. Bien davantage que la «fachosphère», le carburant de cette mobilisation aura été le nouvel algorithme Facebook. Depuis un changement majeur effectué au début de l’année, le news feed survalorise les contenus issus des groupes au détriment des contenus des médias. Il suffit de deux ou trois likes sur les publications d’un groupe Facebook pour voir immédiatement son fil inondé de publications issues de ce groupe.
Mouvements «grassroots»
Voir la marque de l’extrême droite derrière le mouvement relève d’une forme de théorie du complot très courante dans le discours médiatique et politique. Un mouvement de citoyens ne peut être que manipulé par des gens plus intelligents et aguerris qu’eux, les fameux corps intermédiaires. Ce qui frappe justement chez les «gilets jaunes», c’est l’absence de chef, l’absence de structure formelle qui chapeaute la lutte, ou pour le dire autrement, l’absence des syndicats, des associations et des partis politiques. Le mouvement s’est littéralement constitué au fur et à mesure de la discussion sur Facebook. Comme l’a expliqué CheckNews, ce sont deux chauffeurs routiers trentenaires originaires de Seine-et-Marne qui ont lancé l’idée d’une action le 17 novembre en créant un événement «Blocage national contre la hausse du carburant». Dans ces mouvements grassroots venus d’Internet, le chef, c’est l’admin de la page Facebook. Rien de plus.
Le communiqué de la CGT sur le sujet est un modèle de réaction de l’«ancien monde». Entre mépris, jalousie et incompréhension, le syndicat décrit «une colère légitime mais dont les ressorts sont obscurs». «Plusieurs partis d’extrême droite semblent être à la manœuvre», ajoute la CGT. «Nous sommes clairement dans une instrumentalisation de l’exaspération !» dénonce la centrale, dont le métier est précisément d’instrumentaliser l’exaspération. On retrouve la même morgue du supposé «nouveau monde» : «Je suis toujours méfiant sur ces grands appels à mobilisation pour tout bloquer, a déclaré Emmanuel Macron. On trouve derrière un peu tout et n’importe quoi, des choses qui n’ont rien à voir ensemble.» Tout ce qui n’a pas les traits d’une organisation représentative traditionnelle est forcément suspect aux yeux du créateur d’En marche, le mouvement participatif le moins participatif de tous les temps.
Débats douloureux
Les «gilets jaunes» ne sont pas le premier mouvement d’humeur venu d’Internet et faisant fi des corps intermédiaires. En 2013, une page Facebook intitulée «Soutien au bijoutier de Nice» avait réuni un million et demi de citoyens pour défendre un petit commerçant qui avait tiré sur les braqueurs de sa bijouterie. Déjà à l’époque, la presse accusait, sans preuves, l’extrême droite d’être à la manœuvre. François Hollande avait même dû réagir, en expliquant entendre «l’exaspération, la colère» des internautes. Les médias avaient découvert à cette occasion que l’Internet n’était plus une extraterritorialité peuplée de geeks et de bobos, mais bien un échantillon représentatif de la vraie France, avec ces débats douloureux qu’on préférerait parfois éviter. Les journalistes s’étaient montrés surpris, l’espace de quelques jours, de voir qu’il existait un autre Internet que Twitter. Puis ils étaient retournés sur Twitter.
En 2014, un collectif hétéroclite baptisé «Jour de colère» avait appelé à une grande journée de mobilisation contre François Hollande. Ce mouvement réunissait une forme de Tea Party à la française, une myriade de collectifs ou de pages Facebook se battant au choix contre le mariage pour tous, contre l’islam, contre le complot sioniste, contre les impôts excessifs, tous réunis par un seul coagulant : l’anti-hollandisme. Par certains égards, la mobilisation des «gilets jaunes» est une héritière de ce «Jour de colère». Au-delà de la question des prix du carburant, très vite, la question devient celle d’Emmanuel Macron, jugé seul et unique responsable de la situation. Il suffit de voir l’incroyable succès de cette vidéo où Emmanuel Macron se fait bousculer par des manifestantsen 2016. Une vidéo ressortie opportunément, comme si elle était récente, et qui cumule 2 millions de vues sur Facebook. L’anti-macronisme qui monte pourrait devenir un puissant vecteur de révoltes sur Internet.

Les vidéos virales filmées en mode selfie, un des moteurs de la mobilisation. (Captures d’écran)
Quatre ans après «Jour de colère», la mode n’est plus à la page Facebook, mais plutôt aux groupes et surtout à la vidéo. Plusieurs vidéos, filmées au portable, de Français expliquant leur ras-le-bol, ont connu un immense succès viral, cumulant des millions de vues: Jacline Mouraud, Fred Tfevent ou Frank Buhler (un membre de Debout la France). En 2018, les manifestes s’écrivent avec un smartphone. La vidéo horizontale est le nouveau blog.
«Je ne suis pas habitué à faire des vidéos, prévient un internaute qui se lance dans un long édito filmé et n’est manifestement un spécialiste de l’agit-prop. Vous pourrez d’ailleurs vous en apercevoir par mon attitude plutôt maladroite.» Les «gilets jaunes», c’est l’avènement d’une nouvelle génération digitale, une génération où tout le monde est passé aux réseaux sociaux, du petit-fils au grand-père. Dans les manifs des gilets jaunes, il y a autant de portables dressés dans les airs qu’à un concert d’Ariana Grande.




