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Le communisme des affranchis
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
Que sont les Gilets Jaunes ? Des affranchis. Que doivent-ils devenir ? Des communistes. Un texte du philosophe Frédéric Neyrat (dernier ouvrage paru : Échapper à l’horreur, Lignes, 2017).
Des affranchis, les Gilets Jaunes ? Mais parfaitement : ce sont d’abord des individus qui se sont libérés. Ils ont compris que l’État, les partis, et les organisations syndicales ne pouvaient rien pour eux. Ils ont décidé de rejeter le néo-libéralisme qui leur a dérobé leurs hôpitaux, leurs salaires, leurs impôts, leur « pouvoir » d’achat, leur santé physique et psychique, et leur honneur. Car tout de même, depuis Hollande Sarkozy Chirac Mitterrand enfin depuis longtemps déjà, on les a traités comme moins que rien. Et Macron somme toute aura été comme la goutte de mépris qui a fait ruisseler le vase.
Donc les Gilets Jaunes ont décidé de lâcher tout pour cesser d’être rien. Ils ont occupé les ronds-points pour cerner le vide qui les rassemble. Ils ne constituent pas un mouvement, mais convoquent une multiplicité hétérogène – retraités, « autoentrepreneurs », fascistes, autonomes, poètes surréalistes, paysans, psychanalystes, badauds en quête de produits de luxe pour vraiment pas cher, etc. – et une série de revendications disparates. Aucun point commun si ce n’est le rejet de ce qui les accable dans leur vie de tous les jours ; mais ce point vide aura aussi joué le rôle de point de passage, de carrefour du sens, créant de la communauté, des rencontres et des dialogues en d’autres circonstances improbables. On n’aura certes pas vu « le peuple », cette hallucination populiste, mais quelque chose comme « du populaire », cette éruption émotive d’énoncés et pratiques non-hiérarchiques.
Ceux qui voit dans chaque rond-point un cercle national-identitaire ont par conséquent tort : les Gilets Jaunes ne sont pas essentiellement de droite extrême, ils expriment les tendances qui existent à tous les niveaux de la société, racistes ou antiracistes, homophobes ou ouvertes aux sexualités libérées des morales hypocrites, etc. En revanche, dans la mesure où les idées aujourd’hui hégémoniques sont plus celles des droites extrêmes que du socialisme ou du communisme, il est à craindre que lorsque les Gilets Jaunes iront voter, ou se constitueront réellement en mouvement, ils se positionnent du côté de ce qui aujourd’hui représente l’option la plus opposée en apparence à Macron et ses marchands : le Rassemblement National et ses satellites Identitaires.
Les Gilets Jaunes auraient pourtant bien tort de devenir Bleu Marine. Car ils seraient alors les esclaves consentants de maîtres qui planteront au milieu de leurs ronds-points des miradors. Un peu d’histoire nous apprend que les fascistes ont toujours été les meilleurs alliés du capitalisme, qui n’hésite pas à échanger si nécessaire un démocrate contre un général et une élection pour un camp de concentration afin que les affaires puissent perdurer. Alors, les nouveaux affranchis iront-ils du côté France-nationaliste, réduisant le terme « « affranchi » à celui de « France » au nom de leur étymologie commune ? Ou bien se souviendront-ils que « France » vient de « franc », c’est-à-dire libre ? Sauront-ils rester libres ?
Libres de refuser tout ce qui les ramènerait à la vie monotone qu’ils ont quitté avec joie. Libres de passer de la peur de la fin - de mois ou du monde – au désir de recommencer, de trouver enfin la vie qu’ils avaient rêvée et qu’ils ont dû sacrifier pour se conformer à l’ordre qui les nie. Libres d’en finir avec la loi des banques, les miradors du futur, et les ronds-points d’aujourd’hui. Pour cela, les Gilets Jaunes devront se faire communistes.
Des communistes, les Gilets Jaunes ? Je dis qu’ils devraient l’être, non pas au nom du communisme d’antan, celui qui louait l’électricité et l’administration du bonheur à travers les camps – mais d’un communisme sans Parti, affranchi de tout mode d’emploi, un communisme des milieux de vie, des énergie renouvelables, des conseils autonomes, composé de mille pays et cent mille genres de vie en marge des normes.
C’est ce communisme qui doit aujourd’hui s’affirmer, en sécession de tout ce qui s’y oppose, que ce soit de l’intérieur des Gilets Jaunes comme de partout ailleurs. Ne pas marquer cette sécession, et maintenir l’ambiguïté d’une cause commune contre Macron, renforcera le pôle national-identitaire : ayons le courage de relever la division irréductible du peuple. Division entre la visée nationale et la vision internationale ; la pulsion d’emprise et la passion égalitaire ; l’immunisation des territoires et l’amour du lointain ; l’égologie et l’écologie ; l’ordre de la mort et la beauté convulsive. Dans un monde où chaque vie rêvée doit être troquée au profit d’un cauchemar quotidien, seul un communisme d’affranchis pourrait renverser l’ordre existant sans lui substituer son double.
https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/281218/le-communisme-des-affranchis




