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En route pour la sécession
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http://cqfd-journal.org/En-route-pour-la-secession
On attribue à tonton Nietzsche cet aphorisme martial : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » Après plus de cinq mois d’une jupitérienne répression, les Gilets jaunes qui persévèrent sont en train de prouver que leur cuir vaut bien le kevlar des robocops assermentés.
Difficile de qualifier l’ambiance. Redynamisée, combative, fraternelle. Claude [1] s’avance, tire le col de son sweet vers le bas et montre l’hématome auréolé de sang séché au-dessus de la clavicule : « Je me suis pris un tir de flash-ball, juste là ! » On imagine la balle déviée de quelques centimètres et explosant la trachée. « Je serais mort ! » diagnostique le quinquagénaire. Il n’a pas tort, le bougre, quand on sait que l’impact d’un projectile de LBD équivaut à la chute d’un parpaing de 20 kilos lancé d’une hauteur d’un mètre. Ailleurs, c’est Tom qui marche en grimaçant et en traînant les pieds. Il commente, laconique : « Grenades à tir tendu. Impossibles à éviter. »
Ce lundi 8 avril, du côté de Perpignan, la Maison du peuple des Pyrénées-Orientales a des airs de camp retranché après la bataille. Deux jours après l’acte XXI au village du Boulou, situé à quelques encablures de la frontière espagnole, l’heure est au bilan. Même si l’objectif – l’occupation du péage et de l’autoroute – n’a été atteint que de manière sporadique, les Jaunes sont plus que satisfaits. L’appel national a été entendu, il y avait du monde et on a tenu la position malgré un dispositif policier en mode Grosse Bertha : barrières antiémeute, blindés, drone.
On se raconte en boucle l’anecdote du petit-déj’ : un peu avant 9 heures du matin, alors que cinquante Gilets avalent leur caoua sur le parking d’une boulangerie, déboulent deux fourgons de gendarmerie mobile. Portes qui coulissent, robocops qui s’extraient précipitamment. Tout le monde se crispe et s’attend à se faire fermement dégager. Au lieu de quoi : les condés saluent les Jaunes – « Bonjour messieurs-dames » – et s’engouffrent dans la boulangerie acheter leur casse-dalle de la journée. « Putain, c’est dingue. On se dit bonjour juste avant de se foutre sur la gueule », lâche un Gilet perplexe.
La suite se déroule ainsi : une manif’ matinale gouailleuse à souhait où les slogans de justice sociale ont définitivement ringardisé La Marseillaise, la brève intrusion sur un tronçon d’autoroute (avant qu’une armée de gyrophares vienne nasser ceux n’ayant pu déguerpir à temps) et la longue bataille rangée de l’après-midi sur un rond-point verrouillé par les flics car donnant accès au péage. « Scène de guerre » résumera un journaliste du Journal catalan dans un récit factuel [2] de la journée : « Les manifestants useront de poubelles de grande capacité et de panneaux de signalisation comme boucliers. L’arrivée des blindés suit une intensification des tirs de grenades lacrymo pour disperser les assaillants en saturant l’air en gaz à de nombreuses reprises. Par moments, on n’y verra pas à plus d’un mètre de distance. » C’est que dans leur tempétueux dégazage, les condés ne font aucun distinguo entre insurgés fluos et quidams coincés dans leur bagnole. Une vidéo tournera en boucle et provoquera une surchauffe d’indignation : celle d’une gamine suffoquant à en crever et veillée par une cohorte de street-medics.
Retour à la niche non envisagé
Et donc, malgré l’insupportable des « scènes de guerre », malgré la peur et la fatigue, 48 heures après, les Gilets sont de nouveaux réunis. Ni terrassés, ni même hagards ; à peine surpris par le dispositif policier disproportionné mis en place pour protéger ces mètres carrés d’asphalte gérés par Vinci. Car au fond, si l’État continue à déployer un tel arsenal, c’est bien que la Macronie n’a toujours pas réussi à réassurer ses appuis. « Avant la réunion, on était au rond-point du péage Sud, et les voitures n’arrêtaient pas de klaxonner !, jubile Claude. Les gens sont contents ! »
C’est un fait : les Gilets sont remontés comme des coucous. Soudés en un nerf de bœuf. Des vieux militants libertaires observent, ébahis, ce regain de fierté inattendu. L’un susurre à l’autre : « Incroyable, c’est une véritable sécession. » Comme un fait exprès, quelqu’un propose que la prochaine AG se tienne non plus à l’abri des murs de la Maison du peuple mais sur le rond-point où tout a commencé : « Les Gilets jaunes, c’est avant tout un combat de visibilité. » La stratégie élyséenne – bastonner et déférer du manifestant en masse pour émietter le mouvement – a eu beau clairsemer les rangs des manifestants, celles et ceux ne lâchant pas l’affaire font montre d’une détermination qui laisse sans voix. Sandrine avoue avoir pleuré de trouille au cours d’une charge dans une manif à Toulouse. Foutue par terre, tâtonnant dans la purée des gaz, elle doit à un black-block d’avoir été remise sur pied et mise en sécurité. Vaccinée la Gilette ? Même pas en rêve. « J’y retournerai », promet-elle d’un ton placide.
Sachant que tout le monde reste conscient des risques encourus. Pour preuve : le 17 avril, à six plombes du matin, trois personnes se font cueillir au saut du lit, accusées de violences sur dépositaires de l’autorité publique. À une copine interpellée, les flics diront avoir « plus de 300 vidéos » documentant sa participation au mouvement. Pas de quoi faire flipper la militante. Dès sa sortie de garde à vue, elle publie les photos d’ecchymoses couvrant ses bras et jambes résultant d’un tabassage policier lors d’une manif toulousaine. Sur Facebook, elle témoigne : « On veut te mettre en prison parce qu’on te suspecte à tort d’avoir relancé un palet de lacrymogènes ; on te menace de détention provisoire pendant vingt-quatre heures alors que sur la photo la personne qui jette ce palet n’est pas toi ; quatre jours avant tu te faisais lyncher gratuit par quatre CRS. » Et de conclure par cet aveu de ténacité devenu viral au pays des ronds-points : « Je ne lâcherai rien. »
Serge André
Notes
[1] Tous les prénoms ont été changés.
[2] « Scènes de guerre au Boulou », sur le site du Journal catalan (07/04/2019).





