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Laurent de Sutter, Accélération !

Brève publiée le 14 octobre 2019

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://dissidences.hypotheses.org/12345

Un compte rendu de Jean-Guillaume Lanuque

Cet ouvrage collectif coordonné par Laurent de Sutter, universitaire bruxellois en théorie du droit, présente le grand intérêt de mettre en lumière un courant de l’extrême gauche marxiste né dans les années 2010, l’accélérationnisme. Tout débute en fait en 2013, lorsque deux jeunes thésards britanniques, Nick Srnicek et Alex Williams, jettent un pavé dans la mare en publiant « #Accelerate ! Manifeste pour une politique accélérationniste ». Ils y appellent non à rejeter le capitalisme ou à prôner une quelconque décroissance, mais à dépasser le capitalisme en assumant et en accélérant les progrès technologiques. Pour cela, il s’agit de conquérir l’hégémonie, à la façon dont les néo-libéraux s’y étaient jadis pris, et de définir un « communisme pragmatiste ». Tels sont quelques-uns des éléments mis en avant par Laurent de Sutter dans sa présentation, qui précède le Manifeste proprement dit.

Une lecture revigorante, car assumant sans complexe la modernité des Lumières. Les deux intellectuels y dénoncent une gauche impuissante, particulièrement les mouvements les plus récents, trop axés sur la démocratie directe1 et un « localisme néoprimitiviste ». Analysant la logique du capitalisme, ils insistent à la fois sur sa vitesse et sur l’utilisation intéressée de schémas passés, aboutissant à littéralement corseter le progrès technologique. A leurs yeux, il s’agit donc, dans une perspective post-capitaliste, de conserver les infrastructures du capitalisme réellement existant afin de libérer les forces productives en allant vers une réduction substantielle du temps du travail grâce à l’automation2. Contrairement à la tendance technocritique qui a connu un net essor dans le contexte de l’après-URSS, Srnicek et Williams embrassent donc pleinement les possibilités de la technologie dans une finalité clairement sociale. Les figures tutélaires invoquées pour cette démarche sont Marx, bien sûr, mais également Lénine, Deleuze et Guattari3. Dans l’immédiat, les deux hommes recommandent de bâtir une véritable infrastructure intellectuelle, de travailler à la transformation des médias et de reconstruire des identités prolétariennes adaptées à la situation du XXIe siècle. « Nous déclarons que seule une politique prométhéenne de maîtrise maximale sur la société et son environnement peut permettre de faire face aux problèmes globaux ou d’atteindre une victoire sur le capital. » (emplacement 390 de l’édition numérique).

Le Manifeste est ensuite complété par divers articles, pour l’essentiel publiés dans divers supports éditoriaux, émanant tous de sympathisants des idées exprimées par Nick Srnicek et Alex Williams, dont le plus célèbre est certainement Antonio Negri. Certains de ces textes sont malheureusement quasiment illisibles, lestés d’un jargon pseudo-philosophique abscons, à l’image de celui de Nick Land. Mark Fischer, lui, replace l’accélérationnisme dans la lignée du Lyotard de L’Économie libidinale et de L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari, tandis que Ray Brassier défend le prométhéisme, voyant dans les idées de ceux qui le pourfendent des présupposés fondamentalement théologiques ; pour un Illitch ou un Dupuy, la nature serait ainsi réifiée, la souffrance une fatalité. Dans le même ordre d’idée, un collectif d’auteures présente le xénoféminisme, déclinaison du féminisme s’inscrivant en porte-a-faux des limites prétendument naturelles (« Si la nature est injuste, changeons-la ! »). On y retrouve une volonté de mettre à profit les technologies, dans une optique d’autonomie et d’autogestion (le DIY cher aux punks), et un souci d’universel. Tiziana Terranova, elle, se penche plus spécifiquement sur les algorithmes, devenus omniprésents dans notre vie connectée : pour illustrer leur nécessaire utilisation post-capitaliste, elle cite les exemples du bitcoin, des démarches de crowdfunding, mais également l’utilité des réseaux sociaux ou des applications via les « bio-hypermédias » (tablettes, smartphones), tous susceptibles d’être subvertis.

Yves Citton, traducteur du Manifeste en français, est celui qui prend le plus de distance avec certains éléments programmatiques : si l’idée d’accélération peut permettre, selon lui, de mieux prendre conscience et combattre les « hyperobjets » (plastique, nanoparticules, etc…), il ne place pas d’espoir dans la conquête spatiale, dont Nick Srnicek et Alex Williams font l’apologie. Il espère une combinaison avec les luttes ponctuelles des zadistes, loin d’une franche opposition, donc. Il est dommage que Laurent de Sutter n’ait pas également choisi de proposer une sélection de critiques antagoniques, ou de brosser un tableau plus complet, insistant sur sa chronologie et son caractère international, du mouvement accélérationniste, ce qui rend cet ouvrage malheureusement incomplet.

1« Le secret, la verticalité et l’exclusion ont tous également leur place dans une action effective (même si cette place n’est, bien entendu, aucunement exclusive). », emplacement 356 de l’édition numérique.

2« Les commandements du Plan doivent être conjugués avec l’ordre improvisé du Réseau. », emplacement 361 de l’édition numérique.

3Ils mettent également en valeur le projet chilien Cybersyn (visant sous la présidence d’Allende à élaborer une planification informatique) et les tentatives soviétiques dans les années 1950 et 1960 de mettre à profit l’informatique et la cybernétique afin d’améliorer l’efficience de l’économie planifiée. Le sujet est abordé dans Francis Spufford, Capital rouge. Un conte soviétique, chroniqué sur notre blog : https://dissidences.hypotheses.org/8798