[RSS] Twitter Youtube Page Facebook de la TC Articles traduits en castillan Articles traduits en anglais Articles traduits en allemand Articles traduits en portugais

Newsletter

Ailleurs sur le Web [RSS]

Lire plus...

Twitter

Retraites: violences médiatiques en continu contre les grévistes

Décembre2019

Lien publiée le 31 décembre 2019

Tweeter Facebook

Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://www.acrimed.org/Retraites-violences-mediatiques-en-continu-contre

« Cette fois, ça y est Nicolas [Beytout], nous y sommes : le mur du 5 décembre est là, devant nous. » Au matin du premier jour de mobilisation, d’une main tremblante, Matthieu Belliard pointait un iceberg du haut de la vigie d’Europe 1. Depuis, et face à l’ampleur de la grève et des manifestations, intervieweurs et éditorialistes réservent un accueil pour le moins chaleureux aux dissidents qui s’opposent à la « réforme » des retraites. « Haro sur les grévistes », tel est leur mot d’ordre.

Sur Europe 1, les journalistes avaient pourtant tout fait pour se rassurer au soir du 5 décembre : « On est très loin du raz-de-marée […] ! Le mur infranchissable qu’on avait annoncé, il est fissuré […]. Les syndicats pourront se targuer d’une grève suivie, de cortège bien remplis, mais, c’est insuffisant pour que le gouvernement plie » déclarait Charles Villeneuve dans « Le grand journal du soir ».

Une sérénité de façade toutefois, qui ne saurait brouiller l’agacement voire la panique des éditorialistes, toujours plus mobilisés pour défendre la réforme et virulents à l’égard des opposants à la réforme. Dans Le Point(13/12), Franz-Olivier Giesbert a bien saisi le problème : le projet est trop juste et trop égalitaire.

La tragédie s’est nouée quand le gouvernement a eu la fâcheuse idée d’introduire de l’équité et de la justice sociale dans sa réforme en intégrant les petits, les oubliés, comme les femmes ou les ouvriers agricoles, métier pénible s’il en est, qui n’ont droit qu’à une pension de quelques centaines d’euros. Non mais de quoi se mêle-t-il ? Il n’est de damné de la terre que cégétiste ou, ajouterait M. Plenel, islamiste.

Tout en subtilité... À « C dans l’air » (France 5, 14/12) également, une légère crispation s’installe en plateau :

Animateur : Tous les salariés viennent travailler et pardon, mais on est parqué comme du bétail ! Et ce sont des scènes quotidiennes ! C’est le matin et le soir ! […]

Dominique Seux : Les sondages qui évoquent un soutien sont-ils vraiment sérieux et pertinents ? […] C’est indigne ! Aucune des réformes des retraites dans les pays comparables ne se passe de cette manière !

Des indignations [1] qui n’ont d’égal que l’enthousiasme avec lequel ces mêmes éditorialistes accueillaient le discours d’Édouard Philippe le 11 décembre. « Discours très accessible » selon Alain Duhamel (BFM-TV), qui s’empresse de vanter le « gaullisme social » du Premier ministre, de même que son « projet extraordinairement audacieux ». Un « projet social, un changement de société » ose-t-il petit à petit, avant d’affirmer qu’Édouard Philippe a « cherché à apaiser avec méthode », selon « un mélange d’audace et de précaution ». Le lendemain, son confrère expert ès économie Nicolas Doze surjoue l’enthousiasme, quitte à passer pour un mauvais acteur :

Il y a plein de choses à garder ! Alors faut partir du principe que ce que dit le Premier ministre est fiable et que ce qu’on met dans une loi, on le respecte. Si on dit [Nicolas Doze hurle en grimaçant] : « Il ment ! », voilà... Mais si on regarde avec un peu de sérénité, les avancées sont légion.

C’est fantastique pour les jobs précaires !

Pour un agriculteur, c’est une révolution ! C’est quand même une vraie avancée !

- C’est quand même assez raisonnable comme rythme [d’application], c’est pas un truc fait à l’arrache.

C’est pas peanuts ce genre de trucs. Mais les syndicats l’ont pas vu ça, si ?

Les autres « experts » et éditorialistes ne sont évidemment pas en reste. Sur Twitter le 11 décembre, le commentateur multicarte Nicolas Bouzou [2] se prend pour un député LREM en charge de la réforme : « Force est de constater [que la réforme] est redistributive : les perdants sont les hauts revenus, les gagnants sont les précaires. C’est une réforme de gauche ! Mais pour dire cela, il faut savoir lire et être honnête. »

Le même jour, Jean-Michel Aphatie félicite à son tour le Premier ministre, qui a selon lui « expliqué sa position avec une certaine hauteur. Son ton est conciliant. » D’où le ralliement à la mobilisation du 17 décembre de la CFDT, le plus conciliant des syndicats ! Sur RTL, le visionnaire François Lenglet a lui aussi aperçu de vastes ouvertures : « La vague de contestations après les annonces d’Édouard Philippe sont d’autant plus étonnantes qu’il y a eu des concessions significatives de la part du gouvernement. » (12/12)

Un peu plus tôt sur la même chaîne, Alain Minc et Yves Calvi, deux vieux routiers du néolibéralisme, communiaient dans la défense de la réforme, malgré de vives inquiétudes (stratégiques) exprimées concernant les annonces d’un âge pivot : «  Personne ne souhaite davantage que moi le succès d’Emmanuel Macron, et c’est pour ça que ce matin, je suis tout tourneboulé » affirme Alain Minc, agacé de voir la CFDT se rallier à la mobilisation.

Et sur le fond du discours d’Édouard Philippe, rien à redire : un «  discours absolument remarquable pour expliquer pourquoi le système universel est à long terme un bon système » avance-t-il, avant d’en rajouter trois couches : « C’est adapté à la modernité, dans un monde où chacun peut changer dans sa vie plusieurs fois de job, devenir autoentrepreneur ; dans un monde virevoltant, c’est une très bonne réforme. »

Plus tard dans la journée… toujours sur la même chaîne, Olivier Mazerolle recopie Alain Minc : « Le Premier ministre a prononcé un bon discours, il a donné une interview impeccable sur TF1, susceptible de lui attirer les bonnes grâces d’une bonne partie des Français. » Comme la plupart de ses confrères, l’éditorialiste déplore seulement un manque de tact et une stratégie trop frontale : « Mais il a raté son effet en plantant cette banderille inutile dans le dos de syndicats réformistes. […] Il lui suffisait d’ajouter deux choses pour briser le front syndical. » Car tel est l’horizon souhaité par la quasi-totalité des éditorialistes.

« Est-ce que ça va calmer les Français ? » se demande à son tour Christophe Barbier (11/12) avant de s’auto-répondre : « Oui, ça va rassurer automatiquement tous ceux qui sont nés avant 1975, c’est-à-dire à la louche, environ 30 millions de gens, 12 millions de retraités, 18 millions d’actifs, ceux-là ils vont se dire "Ouf, ce n’est pas pour moi" et ils n’auront plus de raison d’être en colère. » En ce mois de décembre, celui qui assurait mordicus que Jean-Paul Delevoye allait rester au gouvernement – quelques heures avant la démission de ce dernier – est décidément en pleine crise de voyance.

Et l’on peut dire que l’éditocratie est réglée comme un coucou suisse. Le 19 décembre, au sortir du second discours d’Édouard Philippe, les mêmes étaient dans les starting-blocks pour de nouveau saluer une prise de parole « très habile » (Alain Duhamel, BFM-TV) : « Comment Philippe fait bouger les lignes » titre Le Parisien en Une le lendemain. En écho aux échanges entre Alexandra Bensaïd et Julian Bugier, qui accompagnaient, dans le 20h de France 2, le discours du Premier ministre :

Julian Bugier : On l’a vu, le gouvernement consent à des gestes : est-ce que les lignes sont en train de bouger ? « Enfin ! », j’allais dire.

Alexandra Bensaïd : Oui, elles sont en train de bouger. On n’a peut-être pas eu des gestes forts mais en tout cas, on a eu des gestes suffisants pour que l’Unsa appelle à une pause pendant cette période de Noël.

Au même moment, sur TF1, c’est la même :

Gilles Bouleau : Bonsoir mon cher François, nous avons besoin de vos lumières ce soir. […] Le gouvernement et Édouard Philippe ont-ils ou pas lâché du lest de manière significative ?

François Lenglet : Oui, c’est incontestable. […] Ça ouvre la porte à un compromis au début de l’année. On aura eu la grève, la présentation du projet, et puis les discussions. C’est un ordre un peu baroque, c’est le dialogue social à la française. Mais on entre maintenant dans la phase la plus intéressante, celle des discussions.

Sur BFM-TV, Emmanuel Lechypre salue à son tour des « avancées majeures », adoubé par tous les journalistes en plateau, ce qui laisse le champ libre à Éric Brunet pour tancer une députée LREM :

Est-ce que vous n’avez déjà pas fait trop de concessions ? [On va avoir] une petite réformette qui ne va finalement pas changer grand-chose au système de retraite ?

Misère du pluralisme... Tant et si bien que la posture de la quasi-totalité des éditorialistes du PAF peut être résumée par la déclaration de Jean-Claude Dassier : « Moi, je suis défenseur de la réforme » (CNews 16/12) ou par celle de Sonia Mabrouk : « Il est urgent de faire appel au bon sens des Français, pour qu’ils réalisent notamment que des réformes de fond, comme celle des retraites, sont nécessaires et même indispensables. » (FigaroVox, 12/12)

Haro sur les grévistes et les manifestants


Après le service après-vente de la « réforme » vient la seconde salve : la dénonciation des grèves et des syndicats qui ne veulent pas céder. Le 21 décembre, Jean-Michel Aphatie prend à partie la CGT-Cheminots qui annonçait une « guerre totale » avec le gouvernement : « Comme discours coupé des réalités, difficile de faire mieux » ose l’éditocrate. Sur BFM-TV, alors qu’Éric Brunet cogne sans discontinuer sur le « fameux soft-power de la CGT », Emmanuel Lechypre siffle quant à lui la fin de la récré :

La CGT est à l’écart de [toutes ces avancées] parce que la CGT, elle est hors système en fait. Dire « on va abandonner cette réforme », ça sert à rien puisqu’en fait, ce n’est pas ce que veut Édouard Philippe. Là où la CGT est très mal en point, c’est que c’est quand même un nouveau combat perdu pour Philippe Martinez.

« L’économiste » l’a dit : c’est fini. Pourquoi ? Au tour du « philosophe » de l’expliquer :

Grâce à la grève, on assiste à la dégradation définitive dans l’opinion publique d’un syndicat totalitaire, la CGT, qui suspend la liberté d’un pays entier (comme la liberté de la presse) à la seule acceptation de ses demandes. Et qui appelle ça « dialogue ». (Raphaël Enthoven, Twitter, 17 décembre)

Et ce n’est là qu’un extrait du long poème écrit par le petit Raphaël, dont nous citons encore quelques vers :

Cette grève absurde contre une réforme imparfaite mais indispensable, n’a pourtant pas que des mauvais côtés. Grâce à la grève, on peut faire ses courses sur Amazon et jouir de la fiabilité de son service de livraison. […] Grâce à la grève, les vendeurs sont sympas [et] vous accueillent désormais en ami véritable dans le magasin dont ils sont fiers de vous montrer les trésors. Grâce à la grève, les gilets jaunes ont emboîté le pas des syndicats. Ce qui est mieux que l’inverse. Car les gilets jaunes sont un arbre sans tronc. […] Grâce à la grève, le langage évolue. Et, de « briseur de grèves » on est passé à « suceur de bites ». On n’arrête pas le progrès.

À se demander si le philosophe médiatique n’a pas fait ses classes chez un autre maître de la pensée antisyndicale (spécialité CGT) sévissant dans les colonnes du Point. Dès fin novembre, Franz-Olivier Gisbert tapait ainsi sur Philippe Martinez, incarnation de « cette France […] crypto-frontiste, ultra-individualiste, nourrie à la pensée magique, qui nous raconte tout à l’envers, les travailleurs les plus protégés étant toujours présentés comme les grandes victimes du système » (29/11).

Deux semaines plus tard, après avoir tablé sur un classique en fustigeant des « syndicats à la ramasse », FOG se chauffait de nouveau : « Tous les gogos du pays, ce qui fait beaucoup de monde, se sont mis en rang derrière la CGT ». Avant monter en pression : « Le pays est retombé au stade anal de la régression idéologique, au point qu’on peut se demander si nous ne sommes pas revenus aujourd’hui au temps du communisme. »

Et de fustiger, dans sa bouffée délirante, les «  braillards, conchieurs, coquefredouilles, marchands de balivernes  » gavés au « misérabilisme victimaire » et au « socialisme des imbéciles ». Avant de conclure, navré : « Le président avait parié sur la maturité, le bon sens et l’esprit de justice des Français. Quelle erreur ! […] L’immobilisme est le premier parti de France. » (13/12) Le même jour, FOG était présent sur le plateau de LCI pour livrer en direct, au bord de la crise d’apoplexie, son pénible plaidoyer :

[La France] est champion[ne] du monde de la grève ! […] Pourquoi on a 118 jours de grève alors qu’on a un système social beaucoup plus avancé que dans la plupart des autres pays ? […] Comment c’est possible ? Pourquoi ? Pourquoi on fait grève tout le temps ? Pourquoi ? […] La Grande-Bretagne c’est 21, et nous 118. Record du monde !

Jean-Michel Aphatie se fâche lui aussi tout rouge face aux coupures d’électricité de la CGT : « Donc l’électricité appartient à la CGT de RTE qui la coupe quand ça lui chante, parce que c’est la Révolution et parce que c’est son bon plaisir. Le service public est entre de bonnes mains. » (17/12) Avant d’enfoncer le clou le lendemain : « Le droit de grève est constitutionnel. Les coupures d’électricité, pas encore. » Et le surlendemain : « Quand un conducteur de train fait grève, il ne ferme pas la locomotive à clé, il ne l’empêche pas de rouler. En coupant l’électricité, les grévistes de la CGT kidnappent l’électricité qui ne leur appartient pas. Indéfendable. » La fameuse prise en otages des volts.

Mais l’éditocrate n’est pas en reste, il poursuit le 21 décembre : « Coupures d’électricité à Agen et Castres aujourd’hui, revendiquée par la CGT Énergie au nom de lutte des prolétaires pour le maintien des régimes spéciaux dans les entreprises publiques. Étonnant, non ? » On peut dire que la pilule ne passe pas : sur LCI le 19 décembre, Jean-Michel Aphatie crachait encore sur cette « fuite en avant » de la CGT et sur son « gauchisme », sur ses raisonnements « absolument pas acceptables », et sur un acte que l’éditocrate dénonce comme étant « illégal, irresponsable ». De nouveau le 21 décembre, dans « C l’hebdo » (France 5, 21/12), il se félicite que « la direction de la SNCF [soit] décidée à poursuivre les responsables en justice » avant de répéter au moins cinq fois combien les coupures d’électricité sont « illégitimes » parce que la morale capitaliste est claire : il n’est « pas légitime qu’un salarié dégrade l’outil de travail. » Merci Jean-Michel.

Rappels à l’ordre, distribution des bons et mauvais points, surexposition d’actions prêtant – du point de vue des éditorialistes – à polémique, sommations à condamner ces actes jugés « jusqu’au-boutistes » et « illégitimes », culpabilisation pour Noël, etc. Les mêmes mécanismes sont à l’œuvre sur les plateaux. Et le cadrage est simple : haro sur les syndicats défendant le retrait ! Haro sur les coupables d’un « cirque à durée indéterminée » (Nicolas Beytout, 5/12) ! Haro sur les « surenchères de Sud Rail » et « l’ultimatum de la CGT […] insupportable, odieux même » (Dominique de Montvallon, 16/12) ! Haro sur les récalcitrants : « Mais rien a priori, Philippe Martinez ne veut rien entendre. Rien ne peut lui faire entendre raison […], rien ne trouve raison à ses oreilles. [ …] Il y a des choses qui ont été proposées par le gouvernement […], des garanties qui ont été apportées par le gouvernement, mais rien, nada, il ne veut rien entendre. » (Nathalie Lévy, Europe 1, 9/12)

Et quand ils ne le disent pas, ils le dessinent :



Et chez les éditocrates les plus radicaux, même les syndicats réformistes en prennent pour leur grade : « Laurent Berger, le leader du syndicat réformiste, qualifie l’équilibre financier d’intrus, oubliant que la première injustice d’une réforme des retraites, c’est quand elle n’est pas financée. […] On doit à la CFDT, la réforme des 35 heures, qui a tout de même fichu en l’air notre industrie ! » (Catherine Nay, Europe 1, 7/12) À l’inverse, Édouard Philippe, « lui, il est ouvert à la discussion. Universalité oui, brutalité non, dit-il. Comprenez, le gouvernement va prendre son temps, le dialogue se poursuit. Il a énuméré les pistes de compromis. »

Même son de cloche à « C à vous » (France 5). Les journalistes diffusent des vidéos où des grévistes prennent à partie des non-grévistes, et Patrick Cohen monte en généralités : ces vidéos « posent la question de savoir si la grève est librement consentie à la SNCF, à la RATP et dans d’autres entreprises publiques. » Et d’enchaîner, face à Laurent Brun (CGT-Cheminots) :

Anne-Élisabeth Lemoine : Ça s’appelle « discuter » poser des revendications ?

Patrick Cohen : Vous pensez que votre légitimité est plus forte que celle d’Emmanuel Macron qui avait inscrit cette réforme-là dans son programme ?

Tous le craignent et le répètent : le pays serait « ir-ré-for-ma-ble ». Égoïste, la population serait ainsi, et par principe, opposée aux « réformes ». C’est le triste constat que partagent tous les journalistes sur le plateau des « Informés » (France Info, 9/12). À commencer par Roselyne Febvre, cheffe du service politique de France 24 :

Le corps social se radicalise. Dans le fond, chacun se demande « et moi combien je vais avoir », et il n’y a plus de solidarité. Alors que ce qu’avait expliqué Emmanuel Macron dans son livre, c’était remettre de la solidarité, remettre de la justice, et remettre de la crédibilité vis-à-vis des jeunes qui pensaient qu’ils n’auraient pas de retraite. […] Pour les Français réforme = recul = régression = entourloupe = arnaque.

Suivie de près par Henri Vernet, rédacteur en chef adjoint du Parisien :

Aujourd’hui on a le sentiment que toute réforme, c’est un retour en arrière, c’est avoir moins que plus : c’est quand même absolument fantastique ! […] En France on a désormais ancré cette peur de la réforme quelle qu’elle soit !

Mais également par Sophie de Menthon :

Aujourd’hui, c’est moi d’abord. On veut réformer tout, sauf pour soi-même. […] Ce qu’ils veulent en fait, c’est de l’autorité.

Pluralisme, quand tu nous tiens ! Difficile de ne pas sourire quand, la veille sur LCI (8/12), François Lenglet affirmait : « Dans ce bazar qu’est la France ces jours-ci, on n’entend pas beaucoup l’opposition de droite. »

Malléables à merci, les manifestants sont ainsi tour à tour des récalcitrants et des idiots qu’il s’agirait de raisonner. Au 20h de France 2, Alexandra Bensaïd est formelle (5/12) :

Le gouvernement doit rassurer ceux qui se croient perdants, à tort dit-il. Ça c’est l’exemple des enseignants, on vient de le voir, ils ne croient pas, ils doutent des promesses sur leurs rémunérations. […] Au fond, le souci, c’est que chaque Français s’imagine perdant et cette angoisse, elle vient d’un flou.

De même que Catherine Nay, deux jours plus tard sur Europe 1 (7/12) :

Là, les gens ont peur. Car dans le fond, on leur dit que c’est le grand régime de la justice sociale, et ils ne savent pas, ils ont peur d’être impactés, que ça soit moins bien pour eux avant qu’après. Donc, ça a été plutôt mal expliqué. […] Jean-Paul Delevoye a fait beaucoup de réunions, mais il est plutôt sur un ton philosophique.

La même « philosophie », sans doute, qui l’a conduit à dissimuler ses conflits d’intérêts avec le secteur de l’assurance ? Et les éditorialistes de salon de poursuivre sur le « jaunissement des commentaires » des opposants, selon Alain Duhamel, précédé par Catherine Nay : « Il y a un "gilet-jaunisme" de l’opinion. C’est-à-dire qu’on est prêt à râler, à avoir peur, parce que c’est la peur qui dictent leurs réactions. » Pascal Perrineau : « Absolument ».

Ne manquait plus que la psychologisation des manifestants. François-Guillaume Lorrain (Le Point, 12/12) compare les contestataires – qualifiés tour à tour de « citoyens enfants » et de « patients français » – à des dépressifs. « La contestation de la réforme des retraites confirme notre propension au psychodrame » affirme-t-il avant de poser la question : « La France dépressive ? Maniaco-dépressive, plutôt. » Et le médecin de diagnostiquer le pays :

Perte de légitimité de l’autorité, cette instance fixe et stable, effacement du refoulement, carence du désir, incapacité à supporter l’insatisfaction, font le lit d’une société infantilisée où l’envie a pris le pas sur le désir, où la religion égalitariste a triomphé et où le citoyen est devenu un « pervers généralisé », ne vivant plus les relations que sur le mode de l’usage.

N’en jetez plus...

Tenir le cap : au chevet de Macron


Au chevet d’Emmanuel Macron, les éditorialistes n’en finissent pas de discuter de la méthode pour faire passer la pilule. Car une fois de plus, il n’y a pas l’ombre d’une divergence sur le fond : « le retrait du projet est inenvisageable » (Nicolas Beytout, Europe 1, 11/12). Tous ou presque s’accordent à dire que « l’âge pivot » aurait pu attendre, et cherchent des sorties de secours.

Pour Alain Minc (RTL, 12/12), c’est clair : « On sait que pour sortir de cette grève, il faut casser le front syndical. Pour casser le front syndical, il faut bien trouver des syndicats dont on se rapproche. » Sur BFM-TV, Alain Duhamel fait chauffer ses méninges : « Comment décrisper le mécanisme de la réforme qui se prépare ? Réforme vis-à-vis de laquelle la majorité des Français est au moins soupçonneuse et dont une nette majorité pense qu’elle se fera. » (17/12)

Florilège de la grande diversité des opinions parmi les éditorialistes :

Olivier Mazerolle : Si Emmanuel Macron subit une déroute, imaginons hein, personnellement je n’y crois pas. Mais on ne sait jamais, ça peut arriver, s’il est amené à retirer le projet de réforme, c’est fini. Les deux ans qu’il lui restera à faire à la présidence, il expédiera les affaires courantes. Et à ce moment-là, la France entière n’aura plus qu’une idée en tête : qui va lui succéder en 2022 à L’Elysée ? Bon, est-ce que c’est ça vraiment que les Français veulent ? (LCI, 1/12)

Nicolas Beytout : C’est ça qui se joue pour Emmanuel Macron : tenir ou ne pas tenir. Tenir pour sortir de ce cercle vicieux, qui fait que chaque défaite du pouvoir en matière de réforme, rend la France un peu plus irréformable. Irréformable par celui qui cède, pour ses successeurs aussi. Tenir, il faut tenir. (« C dans l’air », 6/12)

Charles Villeneuve : Si le gouvernement lâche trop, je pense qu’il se fragilise, il va se fragiliser. Gérard Carreyrou répond : Si on renonce à cette réforme, on part à vau-l’eau. (Europe 1, 9/12).

Gilles Bornstein : Tout est mieux pour le gouvernement, n’importe quel recul, n’importe quel aménagement, n’importe quelle avancée, n’importe quelle concession est mieux que retirer la réforme. Parce que retirer la réforme purement et simplement, le gouvernement ne peut pas y survivre et Emmanuel Macron ne peut pas se présenter en 2022 et je ne suis pas sûr qu’il a été élu pour subir le même sort que François Hollande. (France Info, 9/12)

Christophe Barbier : Sur la notion d’équilibre financier, le gouvernement ne reculera pas. Notamment parce que l’électorat de droite, c’est l’électorat clé pour EM et très sensible aux arguments financiers. D’ailleurs Macron et Philippe sont les héros du Figaro depuis 48h. Donc il ne faut pas céder sur l’équilibre. (BFM-TV, 12/12)

Nathalie Saint-Cricq : Il y avait une terreur pour Emmanuel Macron, c’était de passer pour quelqu’un qui est plus capable de réformer parce qu’on aurait dit « la fin du quinquennat, c’est une grande sieste en attendant 2022 ». […] Globalement il marque des points. (France 5)

Bref, le cap reste le même qu’au premier jour de décembre : messieurs Macron et Philippe, tenez bon !


Pauline Perrenot, grâce au travail d’observation collective des adhérentes et adhérents d’Acrimed.

[1] Voir également notre montage sur les interrogatoires médiatiques auxquels sont soumis les opposants à la réforme.

[2] Selon Wikipedia, Nicolas Bouzou est « contributeur régulier pour Le Figaro, Les Échos, le Financial Times (Royaume-Uni) et Le Temps (Genève), éditorialiste à L’Express » et « intervient régulièrement dans les émissions C dans l’air sur France 5, 28 minutes sur Arte, / 24H Pujadas LCI, L’Info du vrai sur Canal+, 19H Ruth Elkrief sur BFM TV, Les décodeurs de l’éco sur BFM Business, sur Radio Classique dans Accords / désaccords avec Guillaume Durand. »