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"Je n’ai pas vu de mouvements de masse de boycott de la Coupe du monde"

Lien publiée le 14 décembre 2022

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Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

« Je n’ai pas vu de mouvements de masse de boycott de la Coupe du monde » | L’Anticapitaliste (lanticapitaliste.org)

Entretien quelques jours après l’ouverture de la Coupe du monde avec Nicolas Ksiss-Martov, auteur d’un livre récemment paru aux Éditions Libertalia, « le Mondial de la honte ».

Ces dernières années, des compétitions sportives ont été organisées dans des pays largement critiqués, comme la Russie, qui organisait la précédente Coupe du monde de football, ou la Chine, qui accueillait les derniers Jeux olympiques. Pourquoi la Coupe du monde de football au Qatar semble cristalliser plus fortement les critiques ?

Le football est devenu un phénomène de plus en plus important et donc de plus en plus ausculté, regardé et critiqué. Cette édition au Qatar agglomère des problématiques. Il y a la question des droits humains, celle de l’exploitation des travailleurs migrants, leur mort, leurs conditions de vie, qui a jeté une lumière assez crue sur ce pays et ce qui s’y passait. En fait, les pays occidentaux basés là-bas sont très puissants, très riches et vivent avec une main-d’œuvre étrangère qu’ils exploitent tranquillement. Ensuite, il y a la question des droits des personnes LGBTQI et des droits des femmes, souvent oubliés au prétexte qu’il s’agit d’une Coupe du monde masculine. Enfin, la question écologique est montée en puissance depuis deux ans. Les chantiers et la transformation du Qatar représentent un budget de 200 milliards, parce que l’ensemble du pays, certes petit, est concerné. En Russie, c’était un budget de 9 milliards, ce qui était énorme, mais Poutine, lui, n’a pas eu besoin de construire Moscou pour accueillir la Coupe du monde. La critique est venue, non pas des anti-foots, mais des associatifs du football, des amoureux du football. C’est un peu nouveau. Déjà, en 2014, lors de la Coupe du monde au Brésil, il y avait des supporters de foot qui dénonçaient la destruction des favelas autour des stades, l’augmentation du coût de la vie, la corruption, les investissements  énormes consentis pour la Coupe du monde et pour les Jeux à Rio. Le chiffre de 6 000 morts sur les chantiers du Qatar donné par The Guardian est sans doute une ­estimation assez basse.

Cette Coupe du monde prend le visage d’un grand projet inutile, dangereux, anti-écolo et antisocial qui suscite des contestations à l’échelle internationale…

Oui, le football est politique, contrairement à ce que dit Macron, et il faut le politiser. La FIFA en est l’exemple. Basée en Suisse, avec un un statut d’organisation à but non lucratif et un budget moyen de 800 000 millions de dollars, elle va faire 6 milliards de bénéfices lors de la Coupe du monde au Qatar. Cette organisation n’a aucun contrôle ni régulation. Il n’y a rien d’étonnant, du point de vue du sytème, à ce que la FIFA donne l’organisation de la Coupe du monde au Qatar, qui est un grand acteur économique mais qui n’est pas un pays avec une grand histoire du football. Sur le terrain pur du football, le Maroc était un peu plus crédible. Le Qatar est un pays très riche qui veut penser « l’après-hydrocarbures ». Il faut qu’il se transforme en destination d’excellence pour les élites mondialisées. Gianni Infantino, président de la FIFA, s’est installé au Qatar, et ce n’est pas anodin. L’idée est de faire un « Dubaï bis ». Ce n’est pas la Coupe du monde en elle-même qui va provoquer la catastrophe écologique, mais elle est inscrite dans une absence totale de prise en compte de la question, dont la dernière COP est la démonstration la plus terrible. Comment peut-on continuer à faire des événements sportifs internationaux comme ceux-là alors qu’on sait qu’il est impératif de changer de mode de fonctionnement. On fait une Coupe du monde dans un pays où tout est climatisé parce que c’est un désert urbanisé. Cette Coupe du monde est le reflet de l’indifférence, et l’équipe de France participe de cette indifférence. Les responsabilités sont d’abord politiques.

Le Qatar a racheté le Paris Saint-Germain (PSG) il y a dix ans, fait du mécénat artistique, mène une politique qui consiste à vendre « la marque Qatar » et à préparer « l’après-gaz ». La France joue un rôle particulier dans cette stratégie que ce soit Sarkozy ou Zidane qui se retrouve ambassadeur de la Coupe du monde…

Le Qatar appartient à ces pays du Golfe qui ont parfois des rivalités, comme avec l’Arabie saoudite. Leurs élites sont formées en Europe et aux États-Unis. Militairement, face à l’armée de l’Iran ou d’un autre pays, ils n’ont pas les moyens de résister. Ils ont peur qu’un Koweit se reproduise. Deuxième enjeu, comment rester une puissance après l’épuisement des ­ressources fossiles ?

La France a des liens très forts avec le Qatar depuis très longtemps. L’architecte qui a construit le Parc des Princes est celui qui a conçu le premier stade à Doha il y a trente ans. Nicolas Sarkozy est intervenu personnellement, et il le dit lui-même, pour que le Qatar organise la Coupe du monde jusqu’à jouer de son influence auprès de Michel Platini. Le PSG a été racheté par QSI auprès de M. Bazin, ami de Nicolas Sarkozy, et en même temps le Qatar a pris des parts dans le groupe Accor qui appartient à M. Bazin. Il y a eu l’achat des Rafale sous Sarkozy, poursuivi sous Hollande. La majorité les 6 000 expatriés français au Qatar sont des entrepreneurs. Vinci est poursuivi pour esclavage dans la construction du tramway à Lusail, ville sortie du sable, et des parkings et des hôtels Sheraton. Total a récolté un immense contrat avec le Qatar pour un gisement en Iran. La France a joué un rôle essentiel pour la Coupe du monde au Qatar et les gouvernements successifs ont une grande responsabilité.

Qu’est-ce que cette Coupe du monde dit sur l’évolution du football comme sport internationalisé, les sommes que cela représente ? Le fossé entre les clubs, les supporters, le « peuple du football » et l’élite, le business du football se creuse-t-il de plus en plus ?

La fascination demeure très forte pour le foot des nations. Cette Coupe du monde illustre le fait que le football est devenu ce montre gargantuesque et par ailleurs est un spectacle beaucoup regardé avec des ancrages populaires forts. À Auxerre, à Toulouse, au Red Star, mais c’est surtout en Allemagne que des supporters ont dénoncé la Coupe du monde au Qatar. Le président de la plus grosse association de supporters en France a dit qu’il ne voulait pas, ne pouvait pas se rendre au Qatar. Le boycott festif s’est répandu, des tournois de foot mixte et des soirées-débats se sont mis en place. Le football est plus grand que la FIFA, il peut vivre en dehors du système.

Je suis heureux que des gens se mobilisent mais je trouve très étonnant qu’il y ait eu une si faible prise de conscience. Je n’ai pas vu de mouvements de masse, de boycott de la Coupe du monde.

Depuis vingt ou trente ans, le jeu change avec une évolution des gabarits, des changements de poste, des nouvelles règles. Est-ce que ces changements s’inscrivent dans la marchandisation-­spectacularisation du football ?

Il faut garantir la crédibilité du spectacle sportif, parce qu’il amène des droits télé, des paris sportifs. Il doit y avoir zéro erreur d’arbitrage qui est pourtant subjectif, une interprétation du jeu. Donc, le jeu change.

Propos recueillis par Julien Salingue