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Les marxistes et la grève générale
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Théorie : les marxistes et la grève générale | L’Anticapitaliste (lanticapitaliste.org)

Petit retour pour éclairer les enjeux actuels autour du mouvement en cours et de la situation sociale et politique.
Après la vague de grèves en Russie de 1905, Rosa Luxemburg1, dans Grève de masse, parti et syndicat, révise la conception marxiste formulée par Engels en critique de l’anarchisme : « la grève générale est, dans le programme de Bakounine, le levier qui sert à déclencher la révolution sociale. Un beau matin tous les ouvriers de toutes les entreprises d’un pays ou même du monde entier abandonnent le travail, obligeant ainsi, en quatre semaines tout au plus, les classes possédantes soit à capituler, soit à attaquer les ouvriers » qui pourraient ainsi « abattre la vieille société tout entière »2.
« La Révolution produit la grève en masse »
Pour prendre le pouvoir politique, la majorité du parti social-démocrate allemand appliquait la « tactique éprouvée » du travail municipal et parlementaire, estimant que la grève générale n’est possible que si la majorité du prolétariat est organisée, majorité qui trouverait alors une réponse ailleurs que dans la grève. Face à la routine, Rosa Luxemburg montre que des changements brusques peuvent briser le cours de cette progression graduelle, faire entrer de nouvelles forces en action. C’est une nouvelle approche de la grève générale ni fabriquée ni décidée, comme « un phénomène historique se produisant à un certain moment, par une nécessité historique sortant des conditions sociales »3, un mouvement qui entraîne les couches larges du prolétariat non organisées (qui peuvent être même plus avancées dans la lutte). Elle n’est pas une action particulière : elle est « le caractère, le résumé de toute une période de luttes de classes » dans laquelle les « grèves de pure démonstration politique » ne jouent qu’un rôle secondaire. Dans les « grèves de combat », l’élément politique ne peut être séparé de l’élément économique, les victoires politiques impulsent le combat économique, les avancées revendicatives nourrissent l’explosion de conflits politiques, le tout permettant le développement de la conscience de classe dans la pratique. Les grèves russes montrent que « ce n’est pas la grève en masse qui produit la Révolution, c’est la Révolution qui produit la grève en masse », elle ne peut donc être provoquée de toutes pièces par décision politique. En conséquence, « entreprendre une propagande en règle pour la grève de masse, vouloir colporter cette “idée” pour y gagner peu à peu la classe ouvrière serait une occupation aussi oiseuse, aussi vaine et insipide que d’entreprendre une campagne de propagande pour l’idée de la révolution ou du combat sur les barricades ». La tâche la plus importante du parti n’est pas de se casser la tête avec les questions techniques, c’est de donner à la bataille son mot d’ordre, sa tendance « de façon qu’en toute phase et à tout moment soit réalisée et mise en activité la somme entière de la puissance déjà engagée dont le prolétariat dispose ».
Un affrontement objectivement politique
Cette analyse n’aborde pas la place de la grève générale dans la prise du pouvoir. Or, le débat prend une nouvelle forme dans les années 1960, avec l’hypothèse stratégique formulée par Ernest Mandel. Lui aussi critique la grève générale syndicaliste-révolutionnaire qui « sous-estime le problème du pouvoir politique et [qu’elle] croit qu’il suffit à la classe ouvrière d’arrêter le travail sur le plan économique et de reprendre la direction des entreprises sous son propre guide au niveau de la vie économique pour que la société bourgeoise s’effondre. Il y a sous-estimation grave, catastrophique même, du problème de l’État, du problème du gouvernement, du problème de l’armement, de la nécessaire transformation de la grève générale en une insurrection »4. Lui aussi caractérise la grève générale par son atmosphère, celle d’un affrontement entre les classes, objectivement politique « du fait qu’elle implique un affrontement avec la bourgeoisie dans son ensemble et avec l’état bourgeois ». Pour gagner dans cet affrontement, il est indispensable que se crée une situation de double pouvoir. Ernest Mandel formule une hypothèse de prise du pouvoir dans les pays fortement industrialisés, proche des crises révolutionnaires d’Espagne des années 1930, de France de 1936 et 1968, d’Italie en 1948 et 1966-1970, de Belgique en 1960-1961 : dans une situation de grève générale, l’approfondissement des expériences de contrôle ouvrier, leur généralisation, la transformation des comités de grève5 en conseils ouvriers, permettent une élévation du niveau de conscience, le passage d’une « situation pré-révolutionnaire à une situation révolutionnaire ». Dans cette hypothèse de prise du pouvoir par le prolétariat « ce qui est absolument décisif c’est la préparation des conditions subjectives nécessaires pour faire adopter par la classe ouvrière dans sa majorité la nécessité d’une épreuve de force décisive avec la bourgeoisie ».
Une hypothèse permet d’orienter l’activité militante dans les crises qui surviennent. La réalité est toujours plus complexe, comme l’ont montré les révolutions du demi-siècle écoulé. Les grèves de masse, parfois les grèves générales, y ont joué un rôle important dans la maturation de la conscience de classe, tout en confirmant que si elles posent la question du pouvoir, elles ne la résolvent pas : pour transformer les rapports sociaux, la question clé reste bien celle du pouvoir politique.
- 1.Née en Pologne, alors dans l’Empire russe, elle joue un rôle important dans la fondation du parti social-démocrate en Pologne et Lituanie, avant de partir en Allemagne où elle va rapidement devenir une dirigeante de premier plan du plus grand parti socialiste de l’époque, le SPD.
- 2.En 1873, Die Bakunisten an der Arbeit, dans le recueil d’articles intitulé : Internationales aus dem Volksstaat, p. 20.
- 3.R. Luxemburg, Grève de masse, parti et syndicats, Éditions Maspero 1968, p. 15. https://www.marxists.org…
- 4.E. Mandel, « Qu’est-ce que la grève générale », Brochure Jeune Garde socialiste, 1996.
- 5.Sans vouloir qu’ils soient comme les soviets russes de 1905 et 1917 : d’autres formes peuvent apparaître.




