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Le capitalisme et la guerre

histoire

Brève publiée le 27 septembre 2014

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

http://quefaire.lautre.net/Le-capitalisme-et-la-guerre

Dans les vingt années qui ont précédé la Première Guerre mondiale, il y avait eu une bonne centaine d’accords passés entre les grandes puissances, qui promettaient la coexistence pacifique. La Cour Permanente d’Arbitrage de La Hague fut mise en place en 1899 « afin de rechercher les moyens les plus objectifs d’assurer à tous les peuples une paix véritable et durable, et par dessus tout, de limiter le développement progressif des armements existants ». C’est ce qu’appelait de ses vœux l’amoureux de la paix qu’était le tsar Nicolas II de Russie (surnommé Nicolas le Sanglant).

Il est facile de comprendre que le dirigeant d’une puissance secondaire puisse vouloir enrayer une course aux armements dont il sait qu’il ne peut la gagner. Mais il y avait une croyance plus générale, moins cynique, selon laquelle la guerre pourrait être évitée en persuadant les classes dirigeantes d’Europe de se comporter différemment. Après tout, la guerre, si destructive de vies humaines et de propriété, n’est certainement pas dans l’intérêt du système ?

Une version de gauche de cette notion a été développée par Karl Kautsky, un dirigeant du Parti Social-démocrate Allemand (SPD), au commencement de la Première Guerre mondiale. Kautsky prétendait que seule une section du capitalisme bénéficiait de la guerre – les capitalistes financiers, dont les profits étaient basés sur l’exportation de capitaux nécessitant des empires en expansion constante, et les fabricants d’armes, qui avaient besoin de la guerre ou de la menace de guerre pour réaliser leurs profits.

Cette minorité de la classe capitaliste, selon Kautsky, avait réussi à convaincre la majorité des capitalistes industriels qu’ils ne pouvaient défendre leurs intérêts dans les colonies – matières premières et main d’œuvre – que par la guerre et la construction d’un empire. En réalité, disait Kautsky, les capitalistes des différentes nations pouvaient s’entendre pacifiquement pour se partager le monde et l’exploiter.

Il écrivait dans L’impérialisme et la guerre (1914) : « Il n’y a aucune nécessité économique à la continuation de la compétition dans la production d’armements lorsque la guerre en cours sera terminée. Au mieux, une telle continuation ne servirait les intérêts que d’une poignée de groupes capitalistes. Au contraire, l’industrie capitaliste est menacée par les conflits entre les différents gouvernements. Tout capitaliste conscient devrait en appeler à ses semblables : Capitalistes de tous pays, unissez-vous ! »

Kautsky était partisan de la paix, mais il croyait qu’il pouvait y avoir une paix capitaliste – que l’impérialisme n’était qu’une option parmi d’autres du système.

Ses contemporains russes Lénine et Boukharine contestaient fermement cette idée. Ils avaient développé la théorie marxiste classique de l’impérialisme, essentiellement dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, de Lénine, et dansL’impérialisme et l’économie mondiale, de Boukharine. Ils proclamaient que la concurrence militaire pour les marchés entre les nations capitalistes était un développement inévitable de la concurrence pacifique. En prenant de l’âge, le système changeait – les petites unités de capitaux caractéristiques du capitalisme ancien s’absorbaient mutuellement pour former de grands trusts et monopoles.

A ce stade du développement, expliquait Boukharine, l’économie fusionne organiquement avec la politique. L’échelle de production elle-même des nations en cours d’industrialisation ne peut plus être contenue dans les limites géographiques de l’Etat et doit aller au-delà. Les intérêts de ces firmes géantes fusionnent de plus en plus avec ceux de l’Etat – qui les soutient politiquement et militairement au nom de l’intérêt national. Il rassemble des armées et fabrique des armes, il envahit des pays pour s’emparer des ressources qui lui sont nécessaires et pour contrôler des circuits commerciaux et des débouchés, il constitue des sphères d’influence et forge des alliances – et fait la guerre à d’autres puissances pour protéger tout cela.

Chaque guerre se termine par un règlement, une nouvelle division du monde entre les puissances, mais ces accords ne tiennent jamais bien longtemps. Le capitalisme est un système enfermé dans une production sans relâche, et qui se développe de façon inégale – des Etats capitalistes croissent plus rapidement que d’autres, et exigent une nouvelle division du monde en leur faveur.

Cette analyse de l’impérialisme comme « la méthode de compétition entre trusts capitalistes étatiques » était vraie de la Première Guerre mondiale, et les années 1920 et 1930 l’ont confirmée à nouveau. La crise économique sans précédent de cette période a poussé chaque capital national à se tourner de plus en plus vers l’intervention et la direction étatiques en même temps que vers le protectionnisme et les blocs commerciaux fermés.

L’Allemagne nazie a été un exemple extrême d’économie dirigée par l’Etat, dans laquelle les besoins des capitalistes individuels étaient subordonnés aux intérêts du capital national. La production était orientée vers le réarmement dans le but de pénétrer des marchés qui lui étaient jusque là fermés. Comme dans la Première Guerre mondiale, le capital allemand fit le pari que, comme invité tardif à la table impérialiste, il pouvait s’emparer des marchés dont il avait besoin pour concurrencer des puissances établies.

Churchill rencontre Staline

La victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie pava la voie d’une nouvelle division du monde. Avant même que la Deuxième Guerre mondiale ne fût terminée, en octobre 1944, Churchill accomplit sa célèbre visite en Russie pour rencontrer Staline et lui proposer une division d’après-guerre de l’Europe entre les Alliées, griffonnant à la hâte une note : « Roumanie : Russie 90%, autres 10% ; Grèce : Angleterre 90%, Russie 10% ; Yougoslavie 50-50... » Staline marqua la page d’un tick : le marché était conclu. Mais malgré cela, pendant les 45 années qui suivirent, le monde sera bloqué dans la Guerre froide, les nouvelles grandes puissances se frottant les unes aux autres dans une configuration nouvelle.

Alors qu’elles avaient été alliées dans la guerre, La Russie et l’Amérique s’opposaient désormais, et bien que Churchill ait porté la note à Staline, l’Angleterre perdait déjà sa place dans la hiérarchie globale. Les bombes atomiques américaines larguées sur Nagasaki et Hiroshima signifiaient autant l’établissement de la domination des USAque l’écrasement du régime japonais. Et ce n’était pas juste un avertissement à Staline, mais aussi à la Grande-Bretagne, à la France et à l’Allemagne.

Dans les années de l’immédiat après-guerre, l’ombre de la bombe était suspendue au-dessus du monde, et le fait qu’une guerre nucléaire n’ait pas eu lieu ne signifie pas que le danger n’en était pas réel. La crise des missiles de Cuba, en octobre 1962, fut le premier cas dans l’histoire où l’armée américaine appliqua le plan Defcon2. Ce fut un moment de véritable marche au bord de l’abîme, et même si les Etats-Unis avaient plus de têtes nucléaires que la Russie, tous deux en avaient assez pour se détruire mutuellement plusieurs fois.

L’impact sur la société fut considérable. Toute une série de films de l’époque montrent à quel point la possibilité de l’annihilation était ressentie comme proche. The War Game, un film de la BBC de 1965, montre une guerre conventionnelle qui escalade en confrontation nucléaire ; en 1964, Docteur Folamour (Dr Strangelove) etPoint limite traitaient tous deux de lancements de missiles accidentels qui dégénèrent en guerre nucléaire totale ; Aux postes de combat (1965) se termine par l’explosion d’un sous-marin nucléaire ; et Ladybug, Ladybug (1963) examine la peur de vivre dans un monde totalement hors de contrôle.

Ce sentiment d’aliénation est important. Comme Lénine, et Marx avant lui, l’avaient fait remarquer, les capitalistes sont piégés dans le système autant que les travailleurs. Tout capitaliste ou groupe de capitaux représentés dans un Etat est coincé dans une accumulation concurrentielle contre d’autres capitalistes. Tout capitaliste qui n’exploite pas pour accumuler est impitoyablement éliminé par d’autres. Cette tendance inexorable mène aux crises économiques, dans lesquelles des capitalistes font faillite pendant que d’autres en bénéficient, en même temps qu’à long terme le système tend à la stagnation et à la crise sociale.

Les conséquences de cette course sans fin sont lugubres. Il est clair aujourd’hui, par exemple, que cette accumulation compétitive cause un changement climatique catastrophique dont le rythme ne cesse de s’accélérer.

Aucun des capitalistes individuels ne contrôle le système, et ils ne sont pas davantage capables de s’unir dans ce que Kautsky appelait un « super-impérialisme » pour gérer la planète paisiblement et rationnellement. Tout capitaliste qui essaierait de comprendre la dynamique destructive et qui changerait de comportement serait inévitablement éliminé par ses concurrents. Aussi longtemps qu’ils restent dans l’arène, ils peuvent en bénéficier en termes de richesse et de puissance. De telle sorte qu’ils tendent à s’identifier avec le système, l’appelent civilisation, et ils se battent pour le défendre.

Ainsi, en même temps que la notion d’un monde nucléaire était à de nombreux égards complètement irrationnelle – la folie des fusées – elle découle de façon totalement logique du niveau de développement du capitalisme au 20e siècle. Comme l’écrivait Lénine en 1917, « Les capitalistes se partagent le monde, non pas parce qu’ils sont méchants, mais parce que le degré de concentration qui a été atteint les contraint à adopter cette méthode pour obtenir des profits. » Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, ce partage et repartage a été mis en place, entre autres choses, sous la menace de la force nucléaire.

La lutte contre la guerre

Il est important de comprendre les causes systémiques de la guerre parce que cela débouche sur des conclusions particulières quant à la manière dont il convient de lutter contre la guerre pour y mettre fin. Dans les années 1950 et 1960, un mouvement de masse d’opposition aux armes nucléaires se développa, sous l’égide de la Campagne pour le Désarmement Nucléaire (CND). Elle mobilisa des centaines de milliers de personnes dans des manifestations, des meetings et des débats. « Ban the Bomb » (« Interdisez la bombe ») est un slogan dans lequel tout être humain décent peut se retrouver, et c’est ce qui se passa. Mais il suggère aussi une démarche politique particulière, à savoir que nous pouvons avoir le capitalisme sans la bombe, si seulement nous pouvons convaincre une couche suffisamment large de la société de la rejeter, et des politiciens de légiférer contre elle, etc.

Les révolutionnaires disaient que la bombe est une question de classe. Nous devons être dans les mouvements pour la paix et contre la guerre, et nous devons les construire. Mais nous devons en même temps faire de l’agitation pour une position antiguerre, anti-impérialiste, parmi des travailleurs qui peuvent ne pas être contre la guerre – parce que ce sont eux qui ont un intérêt à renverser le système dans son ensemble. C’est précisément ce que John Maclean a fait à Glasgow pendant la Première Guerre mondiale.

La menace de guerre nucléaire a reculé après la crise de Cuba jusqu’à la « Nouvelle Guerre Froide » du début des années 1980. Il y eut des guerres, entre autres en Corée et au Vietnam, et il y eut des tensions à l’intérieur des blocs – la Chine contre la Russie, l’Europe de l’Ouest refusant de soutenir l’Amérique au Vietnam. Mais le sentiment de fin du monde s’était dissipé. Ce n’était pas parce que les classes dirigeantes avaient changé de nature, mais parce que la période de prospérité d’après-guerre permettait aux deux camps de s’étendre sans trop se menacer mutuellement.

Les Etats-Unis purent finalement gagner la Guerre Froide parce qu’ils contraignirent la Russie, dans les années 1980, à une nouvelle course aux armements qui la mit à genoux. Le capitalisme américain utilisa sa puissance militaire pour essayer de faire passer en force une nouvelle division du monde. Il voulait abattre l’empire russe pour l’empêcher de s’emparer de plus de ressources – par exemple l’Allemagne de l’Ouest avec sa main d’œuvre hautement qualifiée et ses industries développées – et étendre son influence plus à l’est, en élargissant l’Otan. Les Etats-Unis voulaient aussi établir leur influence sur l’Europe occidentale et s’assurer de la docilité de la France et de l’Allemagne fédérale.

Mais la Russie était elle-même empêtrée dans cette bataille. Elle devait essayer de se mesurer avec l’Occident pour défendre ses propres marchés et ressources – même si le prix était de risquer des désordres internes lorsque le niveau de vie chutait et que toutes les ressources étaient absorbées dans des nouveaux systèmes de missiles.

La Guerre Froide n’était pas l’affrontement de deux idéologies, mais une lutte entre deux sections concurrentes du capitalisme international. Certes, le conflit militaire peut imposer sa propre logique, étrangère aux paramètres immédiats de la compétition économique, mais la base économique a toujours le dernier mot. C’est le facteur fondamental.

Après la Guerre Froide

Depuis la fin de la Guerre Froide nous avons vu se mettre en place de nouveaux système de missiles, comme la « Guerre des Etoiles » de Reagan et de George W Bush, qui peut nous nucléariser à partir de l’espace. Nous avons vu les néocons (qui pensaient que le problème de Nixon au Vietnam était son recul devant l’utilisation de la bombe atomique) diriger l’Amérique et lancer la « guerre contre le terrorisme ». Il est vraisemblable qu’ils étaient désireux d’utiliser des armes nucléaires contre l’Iran – mais en ont été empêchés par le gigantesque mouvement mondial contre la guerre en Irak.

Nous avons vu l’Etat colonial parrainé par les USA au Moyen-Orient, Israël, attaquer la Palestine encore et encore, et nous avons vu la rivalité de l’Otan avec la Russie se manifester à nouveau en Ukraine. Le président Obama, qui avait l’air si différent de George W, a dû s’engager dans diverses guerres au cours des six années de son administration.

Pour l’essentiel, les guerres intervenues depuis 1945 n’ont pas eu comme champs de bataille les centres du capitalisme. Ce sont les peuples des parties les plus pauvres du globe qui en ont le plus souffert. Ceci est dû en partie à l’interpénétration croissante des sections les plus riches du capitalisme – l’Europe, les Etats-Unis et l’Asie. La plupart des capitalistes sont désireux d’éviter, si possible, de détruire le capital qu’ils ont investi dans d’autres Etats. Malgré tout, la logique de l’impérialisme demeure, et elle amènera toujours les capitalistes à se battre les uns contre les autres.

Cela ne signifie pas que le cataclysme nucléaire est inévitable, mais nous devons savoir que la seule façon de s’en prémunir de façon permanente est de faire tout ce que nous pouvons pour faciliter l’auto-émancipation de la classe ouvrière. C’était la conclusion à laquelle aboutissait la théorie léniniste de l’impérialisme – et c’était la réalité de ce qu’on fait les bolcheviks en Russie pendant la Première Guerre mondiale. Ils ont construit un mouvement anti-impérialiste par en bas, à partir de la base des usines – et il a mis fin à la guerre sur le front de l’est.

Lénine savait que la « paix » capitaliste est toujours temporaire. La paix permanente ne peut être gagnée que par la révolution.

Voir en ligne : Socialist Review, septembre 2014 (trad. JMG)