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Mourir en Grèce
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La dégringolade avait commencé un peu avant la crise : la clientèle du petit magasin de tabac et de journaux, pourtant bien situé, s’effilochait progressivement. Le changement d’activité s’imposait. Bête investissement, mauvais calcul, la boutique qui remplaça le comptoir à tabac n’a jamais marché. Ils se retrouvent donc sans travail et sans ressources : lui, la cinquantaine, ancien anar d’eau douce ; elle, la cinquantaine, élevée « dans les plumes » comme on dit en Grèce pour parler de ceux dont l’enfance et l’adolescence se déroulent dans l’ambiance douce d’une famille petite-bourgeoise. Elle, c’est mon amie.
Nous nous étions perdues de vue et voilà que nos chemins se croisent à nouveau. Mais, là, fini les plumes et le coton : le magasin est fermé, les amis n’ont plus aucune ressource, bien que ma situation ne soit pas florissante, j’apporte toujours quelque chose quand je vais les voir dans l’appartement qu’ils ont loué parce que son appartement à elle est saisi par la banque.
Ils commencent à vendre tous leurs avoirs pour pas grand-chose : y a toujours des gens qui profitent du malheur des autres, mais ça vous donne un morceau de pain quand vous n’avez rien à manger…
Évidemment, la relation se dégrade. Il a toujours eu un sale caractère... Elle, soupe au lait... Elle se fâche, divorce dans sa tête, puis, lui pardonne...
Ils retournent à l’appartement saisi (la banque ne semble pas faire de démarches pour récupérer la chose). Un « hic », y a plus d’électricité : la compagnie a repris le compteur, faudrait dans les 600 euros pour remettre le courant dans l’appart : impossible. Alors, ils s’en sortent grâce à une baladeuse que le voisin leur cède contre 20 euros par mois. Trois prises : une pour la radio, une pour la lampe de chevet et une pour « on-sait-jamais ». Plus tard, il n’y aura même plus cette baladeuse.
Il part, ne donne plus de nouvelles, réapparaît brusquement, l’incompréhension totale règne, pas la moindre pitié l’un pour l’autre : vivre dans ces conditions, ça émousse tout, même l’humanité…
Ça dure deux ans ainsi. Elle, elle perd progressivement ses dents – pas moyen de se payer les soins d’un dentiste et la gingivite lui ravage la bouche, ça fait mal, elle a mal partout, pour des raisons diverses, sans compter la ménopause qui lui met les nerfs en boule.
Avant-hier, il est revenu, tout doux, comme un chien qui a fait une grosse bêtise et s’en rend compte. On ne sait pas où il était, ni avec qui, ni comment il vivait. Tant pis... Le lendemain, il se sent mal, une douleur à la poitrine, une autre dans le dos, la nausée, les vomissements. « Je me suis attrapé un virus du système digestif, c’est bête ». « Faudrait aller à l’hôpital, ça fait trop d’heures que ça dure, tu es déshydraté ! ». « Où veux-tu que j’aille dans cet état ?! »
Il lui dit d’aller se reposer : ça fait plus de 24 heures qu’elle s’occupe de lui, elle est épuisée et va donc se coucher, dans le noir. Elle s’enfonce dans un sommeil noir. C’est le silence qui la réveille, deux heures plus tard. Un silence lourd. Elle va dans l’autre pièce : il est là, mais il fait noir, elle ne voit rien. Et surtout, elle n’entend rien : il n’y a plus ce léger gémissement. Elle allume la bougie. Il est étendu sur le lit, la bouche ouverte, les mains crispées sur la poitrine, les yeux ouverts et vides...
Il est mort, comme ça, comme un chien, à 57 ans. Et aucune entreprise de pompes funèbres ne s’en charge si on ne paie pas 1200 euros rubis sur ongle. Vous voulez rire... Même les agents de police qui sont là sont indignés, même les hôpitaux refusent de venir récupérer le corps (ce n’est pas pour un mort qu’on va engager une ambulance, ça se fait rare dernièrement). Heureusement, il y a encore des êtres humains : un ancien employeur (entrepreneur de pompes funèbres...) se charge de tout, même de l’autopsie qu’il faut faire (et payer) s’il n’y a pas de médecin de famille pour délivrer le certificat de décès.
Il est enterré immédiatement après l’autopsie, sans messe, sans curé. De toute façon, il ne pouvait pas les sentir les popes. Elle n’est pas allée à l’enterrement : pas le courage, de toute façon ça n’avait plus de sens...
Je lui ai préparé un chocolat chaud. Je lui ai raconté des bêtises pour la faire rire. C’est mon amie d’enfance et elle est vieille, dans l’âme...
Voilà ce que c’est mourir en Grèce, en 2015. Se sentir mourir. Savoir qu’on meurt mais ne pas se sentir avoir le droit d’aller à l’hôpital. S’éteindre dans un appartement sans électricité, sans même un drap pour couvrir le corps. Il est parti avec son édredon.




