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    Grèce - entretien avec Manos Skoufoglou (OKDE Spartakos)

    Grèce international

    Brève publiée le 14 juillet 2015

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    http://anticapitalisme-et-revolution.blogspot.fr/2015/07/grece-qui-continue-dapporter-un-soutien.html#more

    Entretien avec Manos Skoufoglou dirigeant de l’OKDE-Spartakos (Organisation des communistes internationalistes de Grèce, section grecque de la IV° Internationale) et membre de la coalition anticapitaliste Antarsya. Manos revient pour le courant Anticapitalisme & Révolution sur la situation en Grèce après l'accord conclu le 13 juillet entre Tsipras et les dirigeants de l'Union européenne.

    Pourrais-tu préciser les détails du plan Tsipras proposé à la Troïka ? Quelles sont les différences avec les propositions de la Troïka ?

    Le plan soumis par Tsipras à la Troïka, qui l'a accepté, est clairement un nouveau mémorandum, un nouveau plan d'austérité, le plus sévère de tous. Il contient des mesures qui frappent durement la classe ouvrière, comme de nouvelles baisses des salaires dans le public ainsi que des retraites, une grosse augmentation de la TVA sur des produits de base et une augmentation de l'âge de départ à la retraite, jusqu'à 67 ans. Il garantit l'application de toutes les mesures des plans d'austérité précédents n'ayant pas encore été appliquées. Il facilite significativement la confiscation des dépôts bancaires des personnes à faibles revenus endettées. Il garantit l'accomplissement de toutes les privatisations en cours et en annonce de nouvelles : des deux plus grands ports de Grèce (du Pirée et de Thessalonique), de tous les aéroports, des trains et du réseau d'électricité.

    Le plan proposé par le gouvernement est quasiment identique à celui proposé par la Troïka et massivement rejeté par le peuple à 61 % lors du référendum du 5 juin. Il n'y a que deux différences visibles. La première est un taux d'excédent primaire du budget de l'Etat plus bas, une reconsidération imposée par la réalité elle-même, puisque les taux précédemment prévus étaient déjà impossible à atteindre. La seconde est une réduction plus faible des dépenses en armement, un point sur lequel le gouvernement grec avait une position encore plus réactionnaire que celle de l'Union européenne (UE). A part ces détails mineurs, le gouvernement grec a reculé sur toutes ses revendications : le FMI reste dans le plan de remboursement, il n'y a aucun engagement pour une réduction (sans même parler d'annulation !) de la dette publique et les technocrates de la Troïka vont revenir en Grèce (depuis janvier ils n'y étaient pas autorisés, et devaient donc travailler et négocier depuis Bruxelles ou Paris). Pour couronner le tout, le nouveau plan de financement de plus de 80 milliards se fera à petites doses, et pas seulement en contrepartie de l'engagement à appliquer les nouvelles mesures, mais avec le prérequis que ces mesures soient préalablement votées. La première tâche est que le Parlement adopte 12 réformes dans la semaine !

    Il faut dire clairement que toute tentative de trouver des excuses au gouvernement est ridicule, voire traître. Le « gouvernement de gauche » tant vanté, et Syriza en particulier, sont responsables d'un scandaleux plan d'austérité capitaliste, c'est aussi simple que cela.

    Que signifie l'accord que Tsipras vient de signer (ce lundi 13 juillet) ? Quelles sont les perspectives pour le refuser ?

    La classe ouvrière de Grèce a massivement rejeté un accord avec l'UE et le FMI et un nouveau plan d'austérité, par le référendum ainsi que dans la rue. Elle les a rejetés par son vote (tous les quartiers et les villes populaires ont voté à plus de deux tiers pour le NON, avec dans plusieurs cas des pics à 80 %), et par sa mobilisation massive. Elle avait connaissance du risque, elle souffrait de la fermeture des banques et de la sévère limitation des retraits d'argent et a quand même consciemment rejeté un accord. Cependant, le gouvernement, qui soi-disant soutenait le vote pour le NON, a mis à peine quelques heures à transformer ce NON écrasant en OUI. La première chose qu'ils ont faite le lendemain même du referendum a été d'appeler à une réunion de tous les « dirigeants politiques », c'est à dire à une réunion avec tous les partis parlementaires dans le but de trouver un consensus national. Les partis bourgeois pro-austérité basiques, Nea Demokratia, le PASOK et Potami, se sont vus offrir une occasion de revenir sur le devant de la scène quelques heures après avoir reçu un énorme coup lors du référendum.

    Le plan de Syriza pour former un consensus national a fonctionné. Vendredi, le Parlement a voté en faveur de la proposition par le gouvernement d'un nouveau mémorandum par une large majorité de 251 députés sur 300. Aucun autre plan d'austérité n'a jamais été adopté avec une telle majorité. Seulement 32 députés ont voté contre : le KKE [le Partie communiste], deux députés trotskistes de Syriza et les nazis d'Aube Dorée. Une honte absolue : les nazis votent contre l'austérité pendant que la gauche vote pour aux côtés de la droite.

    Cet accord signifie que Syriza a entrepris de stabiliser le capitalisme grec par tous les moyens possibles. Ils ont choisi de se charger de cette tâche et d'appliquer un programme pour les capitalistes grecs et européens et contre les intérêts de la classe ouvrière et des opprimés/ées. Il y avait d'autres choix, soutenus par le peuple, mais Syriza a choisi de se ranger du côté de la classe bourgeoise. Ce n'était ni une coïncidence ni une surprise. C'est le débouché d'une stratégie de longue date, réaffirmée, de collaboration de classe ; d'une dévotion absolue à la zone euro, à l'UE, aux règles et aux institutions capitalistes. Qui voulait le voir venir, le pouvait.

    Il n'y a aucune illusion à se faire sur la possibilité d'un rejet de ces mesures par ce Parlement. Syriza et l'ANEL sont déterminés à voter pour le plan, ainsi que ND, le PASOK et Potami. Au mieux, il peut y avoir une opposition d'un cinquième des députés Syriza (plus le KKE), mais même cette perspective n'est en aucun cas garantie. Cependant, et malgré toute la déception due aux manipulations de Syriza, le mouvement pour le NON est une expérience encore trop récente et exaltante pour être oubliée. Par des grèves et des manifestations massives, nous pouvons encore rejeter ces mesures, même si le plan est adopté dans les jours qui viennent. Nous aurons le gouvernement contre nous, mais c'est ce à quoi nous sommes habitués depuis toutes ces années.

    L’accord semble susciter un début de mobilisation : quelles sont les perspectives en terme de résistance de classe populaires et quel rôle jouent les anticapitalistes et les révolutionnaires ?

    Le bloc le plus déterminé au sein du mouvement du NON avait en temps et en heure donné l'alerte sur l'intention qu'avait Syriza de renégocier et conclure un accord avec la Troïka, bafouant le verdict populaire du référendum. Cette frange du mouvement, constituée principalement de la gauche anticapitaliste et révolutionnaire, ainsi que de groupes anarchistes et anarcho-syndicalistes et de certains syndicats radicaux, a appelé à manifester contre la proposition du gouvernement vendredi (5000 personnes) puis dimanche soir (2000 personnes) dans le centre d'Athènes. Des manifestations similaires ont été organisées dans bien d'autres villes. Vendredi, le KKE a lui aussi mobilisé. Ces manifestations ne sont pas encore aussi massives qu'il serait nécessaire, mais elles ont fait passer le message que ce n'est pas terminé. Une nouvelle manifestation a eu lieu lundi soir, soutenue aussi par l'ADEDY, la Confédération des travailleurs du secteur public. L'ADEDY appelle à une grève générale du secteur public pour mercredi, jour du vote des premières mesures.

    Inévitablement, la franche capitulation de Syriza a provoqué la désorientation et la gêne, voire la honte, chez les travailleurs et les travailleuses, même si elle était prévisible. La gauche anticapitaliste, et Antarsya en particulier, ont un rôle essentiel à jouer pour ne pas laisser la colère tourner au désespoir et à la résignation, mais aider à la transformer en combativité. Antarsya a beaucoup gagné en crédibilité, malgré toutes ses faiblesses politiques, grâce au rôle qu'elle a joué dans le mouvement pour le NON. En réalité, elle a réussi à être le centre de gravité de la partie la plus militante et déterminée du mouvement, mobilisant activement beaucoup de gens et mettant en avant la nécessité de rejeter non seulement la proposition de l'UE, mais aussi la proposition du gouvernement grec, ainsi que l'UE capitaliste elle-même. Antarsya est l'outil politique qui peut appeler à la constitution d'un front militant contre le nouveau mémorandum, avec quiconque voudrait le combattre. En même temps, Antarsya défend une alternative radicalement différente, en commençant par l'annulation de la dette, une rupture avec l'UE et la zone euro (les révolutionnaires ne peuvent plus avoir d'illusions sur la possibilité de réformer ces institutions), la nationalisation des banques et des grandes entreprises sous contrôle ouvrier et l'auto-organisation générale dans les lieux de travail et d'études et dans les quartiers, pour que les gens commencent à construire leur propre pouvoir.

    Le bilan de notre propre organisation, l'OKDE-Spartakos, malgré sa petite taille, est jusqu'ici positif, que ce soit en termes du niveau d'activité ou en termes des problèmes politiques soulevés. L'OKDE-Spartakos travaille à construire le front unique dans l'action, ainsi qu'une orientation pour Antarsya distincte, clairement anticapitaliste et révolutionnaire, se confrontant à la pression exercée par le réformisme.

    Peux-tu nous donner des précisions sur les prises de positions et l’intervention de la Plateforme de gauche de Syriza ?

    La Plateforme de gauche de Syriza représente environ 30 députés du Parlement, c'est à dire plus ou moins un cinquième des forces parlementaires du parti. Cependant, la Plateforme de gauche est apparue complètement divisée et désorientée. Les deux députés du R-Project [1] ont voté NON, huit se sont abstenus (dont deux ministres et la présidente du Parlement), sept autres étaient absents (quoique pas tous pour les mêmes raisons) et 15 autres ont déclaré être contre la proposition, tout en votant OUI. Lafazanis, figure dirigeante de la Plateforme de gauche, a déclaré qu'il ne pouvait pas soutenir ces mesures mais continuerait cependant à soutenir le gouvernement. De manière globale, l'attitude de la Plateforme de gauche jusqu'à maintenant ne permet pas de lui faire confiance et n'a pas répondu aux attentes, loin de là. La plupart des députés n'ont pas osé se différencier dans la pratique, encore moins voter contre une proposition désastreuse. Ils et elles ont cédé au chantage selon lequel voter contre pouvait signifier la perte de la légitimité parlementaire du gouvernement. De plus, l'incohérence frappante de leur position donne à la direction Tsipras l'occasion de les diviser et de manœuvrer, par exemple en excluant du parti les deux qui ont voté contre, et en excluant du gouvernement, mais pas du parti, les deux ministres qui se sont abstenus ; et ainsi intimider tous les autres.

    La gêne, voire la honte, de la Plateforme de gauche sont plus qu'évidentes. Elle n'était pas présente dans les mobilisations, ni vendredi, ni dimanche. Il est certain que nombre de leurs soutiens, et d'autres militants de base de Syriza, vont faire grève et se mobiliser dans les prochains jours. Cependant, la question est de savoir jusqu'où la direction de la Plateforme de gauche est prête à aller. Va-t-elle continuer d'hésiter à voter contre les mesures, lors du vote de mercredi ? Va-t-elle continuer à apporter un soutien « critique» au gouvernement, alors qu'il sera dans la gestion et l'application d'un plan d'austérité ouvertement bourgeois ? On ne peut pas le savoir à ce stade, mais mon avis est que la Plateforme de gauche va scissionner sur cette question.

    A ce stade, nous devons être directs : qui continue d'apporter un soutien critique au gouvernement, apporte un soutien « critique » à l'austérité. Qui décide de rompre avec ce gouvernement et avec Syriza est bienvenue à bord pour la construction d'un front unique contre le nouveau mémorandum. Qui continue d'hésiter, fera partie du problème et sera complice du gouvernement, de l'UE et des capitalistes.

    Le vote du plan Tsipras au Parlement pourrait conduire à la formation d’un gouvernement « d’union nationale » ? Est-ce que cela entrainerait des réactions à l’intérieur de Syriza et une recomposition politique de la « gauche anti-austérité » ?

    Il faut prendre pour acquise la volonté de la direction de Syriza de coopérer avec tous les partis pro-austérité dans l'application du nouveau plan, mais cela ne signifie pas nécessairement un gouvernement « d'union nationale ». Si les pertes parmi les députés Syriza sont substantielles, Tsipras se retrouvera en situation d'urgence. Il devra trouver une alternative. Cela pourrait être un gouvernement « d'union nationale », ou un gouvernement avec Potami en particulier, cependant pour le moment cela n'apparaît pas comme le scénario le plus probable. Pour le moment, un remaniement du gouvernement, incluant des technocrates et excluant quelques membres dirigeants de la Plateforme de gauche, semble plus probable. La réponse peut tomber d'une heure à l'autre. Dans tous les cas, il est clair que ce gouvernement ne durera pas longtemps, et que des élections ne sont pas loin.

    Quant à la Plateforme de gauche, il est clair qu'elle doit s'aligner, ou être poussée vers la sortie. L'UE insiste aussi là-dessus. J'ai déjà expliqué les profondes contradictions de la gauche de Syriza. Bien sûr, des courants qui voudraient travailler à une alternative anticapitaliste, indépendante du réformisme, peuvent prendre part à une future collaboration avec Antarsya. Mais ils devront d'abord clarifier leur propre projet.

    Comment la lutte unitaire contre les mesures de ce nouveau programme d’austérité et la politique du gouvernement peut-elle s’organiser ? Que peuvent faire les anticapitalistes et les révolutionnaires des autres pays pour vous aider en Grèce ?

    La possibilité que le Parlement rejette l'accord mercredi est extrêmement mince. Cela veut dire que nous devrons nous préparer pour une lutte plus longue, pour empêcher l'application dans la pratique de ces mesures. Ce ne sera pas du gâteau d'imposer les privatisations. Les syndicats du port du Pirée se préparent à des grèves et il est très probable que les travailleurs et les travailleuses de l'électricité en fassent de même. Ils et elles ne seront pas seuls/es.

    Nous avons besoin d'une coordination militante pour l'action commune contre les nouvelles mesures. Au sein de ce front large, la gauche anticapitaliste et révolutionnaire doit être distincte et autonome, à la fois politiquement et organisationnellement. Nous avons besoin d'une alternative claire, pas juste d'un « Syriza de gauche », qui serait contre l'austérité mais partagerait toutes les illusions qui ont mené à la capitulation (le respect de l'UE et de la zone euro, des institutions capitalistes, une approche de collaboration de classe, etc.).

    La vague de solidarité avec le mouvement du NON partout dans le monde a été d'une importance exceptionnelle. Elle a exalté et encouragé la classe ouvrière du pays. Nous avons besoin de maintenir et renforcer ces liens de solidarité, puisque tout le monde fait face à la même offensive capitaliste, même si cela se fait dans des mesures différentes. En même temps, nous avons besoin que la gauche révolutionnaire se tienne aux côtés de la gauche révolutionnaire en Grèce, qu'elle comprenne et soutienne la nécessité d'un outil politique révolutionnaire, d'un parti indépendant du réformisme et du gouvernement, en Grèce. Cela signifierait rejeter toutes les illusions envers Syriza qui ont été (et, malheureusement, sont encore) extrêmement populaires dans la gauche internationale.

    Propos recueillis par Marcello N

    et traduits par Carlita Garl

    14/07/15