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Emeutes d'Amiens : 2 «lampistes» condamnés à du sursis pour des feux de poubelle

Brève publiée le 18 août 2012

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

(Mediapart) Ce vendredi après-midi 17 août 2012, se tient une audience de comparution immédiate, comme il y en a presque chaque jour au tribunal correctionnel d'Amiens. Si ce n'est qu'exceptionnellement, les entrées sont filtrées et qu'une vingtaine de journalistes se pressent sur les bancs, habituellement occupés par les proches des prévenus, les victimes et les curieux.

Suite aux émeutes du début de semaine dans les quartiers nord d'Amiens, le ministre de l'intérieur Manuel Valls avait réclamé des interpellations. Arrêtés dans la nuit de mercredi à jeudi « en lien » avec les violences urbaines, voici donc trois prévenus. Ils ne font pas partie des meneurs du mouvement, toujours recherchés, a pris soin de préciser la veille Eric Boussuge, le procureur adjoint d'Amiens.

La première affaire, la plus sérieuse, est renvoyée au 12 septembre, à la demande du prévenu et de son avocat, Me Demarcq qui juge que le contexte médiatique n'est pas propice à un procès serein. Cédric, 27 ans, tee-shirt noir siglé, assez corpulent, a été arrêté le 15 août vers 23 heures, alors qu'il se présentait au commissariat d'Amiens pour pointer, comme son contrôle judiciaire l'y oblige (dans le cadre d'une information judiciaire sur un vol de véhicule avec violence).

Il lui est reproché d'avoir, le 12 août au soir, exhorté des jeunes à ramasser des cailloux pour « niquer » les policiers, à la suite d'un contrôle de police à la cité de la Briqueterie, en marge d'une cérémonie de deuil.

Des faits qualifiés de « provocation directe à un attroupement armé, suivie d'effets », ce qui « n'est pas commun », reconnaît le procureur adjoint. Au chômage depuis plusieurs mois après quelques missions comme manutentionnaire et chauffeur-livreur, le jeune homme conteste les faits. Au vu de ses neuf condamnations depuis 2004 (pour, entre autres, défauts d'assurance, de plaque d'immatriculation, infraction liée aux stupéfiants, vol aggravé, violences domestiques ainsi que rébellion et outrage à agent), le tribunal décide qu'il finira l'été en détention provisoire en attendant son procès.

Les deux autres prévenus, deux amis de 20 et 25 ans, ont eux été arrêtés en flagrant délit, un briquet dans la poche, après qu'un feu de poubelle a été signalé aux services de police le 15 août au soir, dans une rue à quelque distance des quartiers nord. Ils ont reconnu les faits en garde à vue et, dans la foulée, ont également affirmé avoir mis le feu à d'autres conteneurs la nuit du 13 août, cette fois près de la mairie annexe des quartiers nord. Deux « lampistes », « loin des gros poissons attendus par le ministère de l'intérieur », selon leurs avocats.

Wilfried, 25 ans, qui a mis le feu avec un mouchoir en papier, a expliqué aux policiers que le soir du 13 août, il était « énervé contre des copains (…) pour une histoire de fille ». « J'ai vu qu'il y avait d'autres incendies sur le secteur. Ça m'a donné l'idée », poursuit-il.

Des émeutes de cette nuit-là, au cours desquelles dix-sept policiers ont été blessés, il n'a pas vu grand-chose : « Nous étions trop loin. J'ai entendu comme des gros pétards, j'entendais crier et je voyais du feu et de la fumée », déclare-t-il en garde à vue. Plus tard, il a « entendu qu'ils (les jeunes) avaient tué des policiers ». La présidente du tribunal, Odile Grévin, le sermonne comme un enfant : « Vous avez vu ce que ça fait quand on met le feu, on ne maîtrise plus rien (…) Ça peut mettre en danger la vie des personnes. » Wilfried opine, sans qu'on entende jamais sa voix.

« Assez loin des casseurs de banlieue »

Interrogé par les policiers sur les motivations de son ami, Christopher, 20 ans, qui reconnaît uniquement avoir fait le guet, répond : « Je ne sais pas. Je ne suis pas dans sa tête. Il (Wilfried) m'a dit qu'il voulait cramer une poubelle, mais il ne m'a pas dit pourquoi. » A l'audience, il ajoute : « C'est mon meilleur ami, je ne voulais pas le laisser tomber. Le 16 août, il était bourré et on ne connaît pas ses réactions (quand il a bu). »

Wilfried, qui paraît immense à côté de son ami, serré dans un blouson noir, est placé sous tutelle. L'association qui le suit, fermée pendant les vacances, n'a pu être jointe. Depuis qu'il a été renvoyé de son centre d'aide par le travail (CAT) – « j'avais brûlé des affaires » –, il se « balade dans la rue » et vit de sa petite allocation adulte handicapé. Quand la présidente lui demande s'il veut un renvoi, il se tourne, perdu, vers son avocat.

Hébergé par ses parents, Christopher, dégaine d'ado et crâne rasé, a fait toute sa scolarité dans un institut médico-éducatif, quitté en juin 2010. Il a été radié par Pôle emploi, « car je n'ai pas fait le suivi », dit-il à l'audience. Ses réponses sont laconiques. « Que faites-vous de vos journées ? » interroge la présidente. « Rien. » « Vous avez des revenus ? » « Non, rien. » « Une association s'occupe de vous ? » « Non. » « Pourquoi n'avez-vous pas pris d'avocat en garde à vue ? » « Je ne voulais pas. »

Aucun des deux ne sait lire, écrire, ni même lire l'heure sur un cadran. « Un copain m'a dit l'heure en regardant son portable », a indiqué Christopher aux policiers. Interrogé en garde à vue sur le nombre de poubelles qui ont pris feu par propagation la nuit du 13 au 14 août, Wilfried répond « plusieurs », sans pouvoir préciser. « Savez-vous compter ? » le pousse l'officier de police judiciaire. « Je sais compter jusqu'à 20, explique le jeune homme. Il y en avait moins, mais je ne sais pas combien. »

Amiens Habitat, l'office HLM de la Ville, qui s'est porté partie civile, a de son côté recensé 58 poubelles détruites dans le quartier concerné (parmi les 204 brûlées sur l'ensemble d'Amiens). A 56 euros le conteneur plus quelques frais de nettoyage, l'office réclame 3 330 euros de préjudice. A la grande indignation d'un des deux avocats, qui rappelle qu'« on n'avait pas été en mesure de déterminer le nombre de poubelles brûlées ».

« On est assez loin des casseurs de banlieue (…) il n'y pas de motivation de contestation », reconnaît le procureur adjoint. Malgré cela et l'absence de casier judiciaire des deux prévenus, le magistrat requiert 12 mois de prison, dont six ferme. « Il a dû recevoir des consignes, il n'est pas habituellement connu pour sa sévérité », remarque un habitué des lieux. Dans le box de verre des accusés, Christopher, ratatiné sur sa chaise, se met à pleurer.

Dans des plaidoiries très politiques, les avocats choisissent de jouer sur les dissensions gouvernementales. « On n'est pas à la botte du ministère de l'intérieur », met en garde Me Diboundje. Tandis que son collègue, Me Demarcq, rappelle que « notre ministre est celle qui nous dit qu'il y a trop de peines plancher et de surpopulation carcérale ».

Après quelques minutes de délibéré, Wilfried et Christopher, entrés les menottes aux poignets et encadrés par des policiers, ressortent libres du tribunal, condamnés respectivement à dix et huit mois de prison avec sursis, et deux ans de mise à l'épreuve. Une peine assortie d'une obligation de soins psychologiques et de recherche d'une formation ou d'un travail, ainsi que d'une amende conjointe de 642 euros.

La présidente du tribunal prend le temps de s'assurer qu'ils ont bien compris la sanction. « Vous n'allez pas en prison si vous ne faites plus d'autres faits, ni de bêtises », répète-t-elle, en pesant chaque mot.

Il est 16 heures 50, cela fait près d'une heure et demie qu'on parle de feux de poubelles dans la salle 105 du tribunal correctionnel d'Amiens.