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"La Grèce est une victime expiatoire des politiques appliquées dans l’UE"

Grèce

Brève publiée le 24 juin 2018

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://information.tv5monde.com/info/la-grece-est-une-victime-expiatoire-des-politiques-appliquees-dans-l-union-europeenne-245317

Pour les économistes Rémi Bourgeot, chercheur associé à l'IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques), spécialiste de la zone euro, et Eric Toussaint, docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole international du Comité pour l'abolition des dettes illégitimes (CADTM),  l'accord des ministres des Finances de la zone euro mettant fin à huit années de crise grecque  offre, au mieux, une "amélioration conjoncturelle", au pire, "une sortie de crise en trompe l'oeil".  

Après de longues tractations, les ministres des Finances de la zone euro se sont entendus pour mettre fin à huit années de crise en Grèce. Réunis au Luxembourg, ils se sont mis d'accord sur les conditions de sortie d'Athènes de la tutelle de ses créanciers (zone euro et Fonds monétaire international) le 20 août comme prévu, et sur un dernier allègement important de la dette grecque.

L'accord prévoit d'allonger de dix ans les échéances de remboursement d'une grande partie de la dette grecque, dont le niveau reste le plus élevé de l'Union européenne (180% de son PIB), et permettre aux Grecs de ne commencer à rembourser une partie des prêts qu'à partir de 2032, contre 2022 jusqu'à présent.

Le pays, qui aura reçu quelque 300 milliards d’euros de prêts en échange d’un plan d’austérité, pourra ainsi recommencer à se financer seul sur les marchés.

Nous avons interrogé deux économistes, spécialistes du dossier : Rémi Bourgeot, chercheur à l'IRIS et Eric Toussaint, docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole international du Comité pour l'abolition des dettes illégitimes (CADTM) et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec, en fonctionnement jusqu'à octobre 2015. 

 

(Attac TV)

Eric Toussaint, que pensez-vous de l'accord signé par les ministres de la zone euro ? La Grèce est-elle sortie de la crise ? 

E.T. : Il n'y a pas de sortie de crise du tout. Et par ailleurs au niveau de la zone euro, on ne peut pas dire que la situation soit particulièrement brillante non plus du point de vue des dirigeants européens. C'est une annonce de réduction de dette en trompe l’œil puisqu'il n'y a pas de réduction du stock de la dette et qu'il s'agit simplement de reporter de dix ans le début de certains remboursements, notamment ceux dus aux partenaires européens de la Grèce. Les montants à rembourser au Fonds monétaire international, à la Banque centrale européenne et aux créanciers privés, sont très importants et ils ne sont pas reportés dans le temps.  Ils ont lieu en permanence. Le FMI a fait 5 milliards d'euros de bénéfices sur le dos de la Grèce depuis 2010 et la BCE a quant à elle fait au moins 8 milliards de gains sur les titres grecs. En fait, le fond de l'accord, c'est qu'en prolongeant le calendrier de remboursement, on offre une récompense de consolation au gouvernement d'Alexis Tsipras qui a appliqué depuis trois ans les dizaines de réformes exigées par les créanciers. Après trois ans de politique d'austérité aussi dure, il fallait permettre à Tsipras de dire à la population grecque que l'austérité poursuivie finissait par donner un résultat. Mais les politiques antisociales imposées par les créanciers (FMI, BCE, Mécanisme européen de stabilité) seront renforcées.  Les dirigeants européens avec cet accord du 22 juin ont voulu indiquer aux fonds d'investissement privés qu'ils pouvaient acheter des titres grecs à nouveau après le mois d'août car des garanties publiques étaient offertes. 

Dans quel état économique est la Grèce ? 

E.T. : Elle est dans un état lamentable. La chute du PIB par rapport à 2009-2010 est de près de 30%. Il y a eu une petite croissance dernièrement de l'ordre de 1,8%, qui a permis une petite remontée, expliquant que cette baisse du PIB est de 26% désormais par rapport à 2009-2010. Mais du point des indicateurs macro-économiques, la Grèce est en mauvais état. 350 000 jeunes hautement qualifiés sont partis vers l'Allemagne, la France et d'autres pays du nord de l'Europe. La Grèce sera en évolution démographique négative, mis à part l'apport des réfugiés que le pays accueille qui ont permis en 2017 de maintenir l'équilibre. Désormais, on va passer à une décroissance de la population grecque. Le taux de chômage chez les jeunes atteint environ 40%. Selon les chiffres d'Eurostat, 47% des ménages grecs sont en défaut de paiement sur l'un de leurs crédits et le taux de défaut sur les crédits dans les banques est également à plus de 46,5%. Que ce soit concernant l'emploi, le système financier et la production, la situation est extrêmement mauvaise et elle est le résultat des politiques imposées à la Grèce. Le pays est une victime expiatoire des politiques appliquées dans l'Union européenne. Laquelle a voulu montrer aux autres peuples de la zone euro que s'ils voulaient mettre au gouvernement une force porteuse de changement radical à gauche et en rupture avec l'austérité, il leur en coûterait très cher !

Qu'aurait-il fallu faire ? 

En 2010, il aurait fallu résoudre la crise bancaire au lieu de maintenir à flot des banques privées qui avaient pris des risques énormes. Au lieu d'injecter des dizaines de milliards d'euros dans la recapitalisation de ces banques, il aura fallu les assainir et les transférer au secteur public. Il y a quatre banques en Grèce qui contrôlent 85% du marché bancaire grec. Il aurait fallu imposer aux banques allemandes et françaises, qui avaient prêté massivement au secteur privé grec, d'assumer leurs crédits risqués au lieu de créer une troïka qui a prêté de l'argent public à la Grèce afin qu'elle rembourse ces grandes banques. Politiquement, quand le peuple grec a choisi en janvier 2015 de soutenir une coalition qui proposait des changements importants en matière de justice sociale, il aurait fallu permettre à ce peuple de pratiquer la démocratie. Or la volonté démocratique a été systématiquement combattue par les autorités européennes, qui ont été satisfaites de la capitulation de Tsipras à l'été 2015, lors de la signature du troisième mémorandum qui a approfondi la crise grecque.     

Aurait-il fallu effacer la dette grecque ? 

E.T. : Bien sûr. Cela se pratique couramment. Quand la Pologne a quitté le pacte de Varsovie au début des années 90, ses créanciers occidentaux, lui ont octroyé 50% de réduction de dette. Quand l'Egype participait à la même époque à la première guerre du Golfe, on a aussi annulé 50% de la dette. En Irak, après l'invasion américaine en mars 2003, on a octroyé 80% de réduction de dette. Donc des réductions de dette importantes, ça se réalise de manière répétée depuis des décennies. Et cela aurait été tout à fait nécessaire de le faire dans le cas de la Grèce. Il aurait fallu bien sûr procéder, avec la participation des citoyens et des citoyennes, à un audit des dettes pour déterminer les responsables, du côté grec et du côté des prêteurs. Il faut rappeler qu'en pourcentage du PIB, la Grèce est en 3ème ou 4ème position dans la liste des pays qui dépensent le plus en armes au niveau de la planète ! Et quels sont les principaux fournisseurs d'armes de la Grèce ? L'Allemagne, la France et les Etats-Unis ! Lors du premier mémorandum de 2010, l'un des postes budgétaires qui n'a pas été réduit : c'était le remboursement des commandes militaires. Et cela continue. Début 2018, Alexis Tsipras a rencontré Donald Trump et a annoncé pour 1,6 milliard d'euros d'achats d'armes aux Etats-Unis. 

La Grèce est en 3ème ou 4ème position dans la liste des pays qui dépensent le plus en armes. (...) Lors du premier mémorandum de 2010, l'un des postes budgétaires qui n'a pas été réduit : c'était le remboursement des commandes militaires. Et cela continue. Début 2018, Alexis Tsipras a rencontré Donald Trump et a annoncé pour 1,6 milliard d'euros d'achats d'armes aux Etats-Unis. Eric Toussaint, historien.

Rémi Bourgeot, "La Grèce tourne une page" a déclaré le gouvernement grec après l'accord des ministres des Finances de la zone euro mettant fin à huit années de crise. Est-ce le cas en effet ? 

R.B. : Au plan économique, la situation de la Grèce reste très préoccupante mais il y a effectivement eu un tournant avec un retour à la croissance et à l'équilibre des comptes publics. Sur une base toutefois déprimée puisque la grèce a perdu un quart de son PIB au cours de la crise. Reste que l'amélioration permet de façon très prudente de mettre fin au programme d'assistance de l'Union européenne, avec des précautions, une aide possible et un retour sur les marchés progressif.
Le gouvernement allemand a eu tendance à avoir des attentes trop optimistes sur la capacité de la Grèce à rembourser sa dette, qui s’élève à environ 180% du PIB, tandis que d'autres gouvernements  comme la France, mais aussi et surtout le FMI, ont mis la pression pour mettre en oeuvre un allègement de la dette, soit en réduisant le montant facial en tant que tel, soit en changeant les modalités de remboursement. L'idée de réduire les montants étant encore taboue en Allemagne, les différentes parties se sont mises d'accord sur un rééchelonnement de la dette pour concrètement abaisser le montant des paiements de la Grèce à ses créditeurs européens sans effacer les créances pour autant.. 
Depuis le début de la crise, la dette a eu tendance à être transférée vers les créditeurs publics, c’est-à-dire au final vers les autres gouvernements européens, au travers des plans de sauvetage. Elle n'est plus que très peu dans les mains d'investisseurs privés. Il était ainsi plus aisé d'alléger les modalités de remboursement que lors de la grande restructuration de 2012, la plus grande de l’Histoire, qui avait envoyé des ondes de choc sur les marchés européens et mondiaux. Par ailleurs, sur le plan politique, les négociations étaient plus apaisées cette fois-ci, en raison de l’insistance du Fonds monétaire international, que lors des négociations théâtrales sur la mise au point de nouveaux plans de sauvetage.  

La Grèce restera tout de même sous le coup d'une surveillance stricte de la part de ses partenaires européens.

R.B. : C'est une sortie du programme assez relative en fait. La Grèce s'inscrit dans tous les cas dans le cadre des règles européennes. Le gouvernement Tsipras a mis en oeuvre une partie conséquentes des réformes demandées par la troïka, notamment en ce qui concerne les privatisations. Ce qui a conduit à un apaisement depuis 2015, quand l'Allemagne était prête à expulser la Grèce de la zone euro. Le rôle du FMI a été déterminant (notamment du fait de son expertise technique) pour démontrer qu'un assouplissement était indispensable.  

Quels sont les signes encourageants et ceux qui le sont moins ? 

R.B. : Les points négatifs relèvent surtout de l'affaissement de l'activité économique au cours des années de crise. La baisse des coûts dans de nombreux secteurs, notamment dans le tourisme, a pu accroître la compétitivité, mais de façon limitée seulement.  En effet, la Grèce a une base industrielle insuffisante pour véritablement profiter de cette baisse des coûts. On ne peut pas comparer la situation grecque avec celle d'un pays plus industrialisé qui pourrait se relancer par les exportations manufacturières comme cela a été le cas en Espagne. En Grèce, ce processus d'abaissement des coûts ne produit pas automatiquement une relance par les exportations. Le déficit commercial a surtout été réduit du fait de l’effondrement de la demande. Donc la Grèce n'est pas encore aujourd'hui sur la voie d'un modèle économique qui lui permettrait de retrouver une forme de prospérité et de résorber son chômage de masse. Son marché de l'emploi reste largement destructuré. On a bien une amélioration mais sur une base préoccupante. 
Ce qui est positif, c'est qu'il y a eu une reprise substantielle ces trois dernières années en Europe, mais le modèle économique grec reste problématique. Et les mesures imposées par la troïka n'ont pas résolu ces problèmes notamment concernant l'industrialisation du pays. Au contraire, il y a eu un effondrement des investissements et une dégradation des infrastructures. L'amélioration est donc plus de nature conjoncturelle mais sur le fond, les failles économiques se sont plutôt aggravées. Et il faudra surveiller dans les prochaines années le poids de cette fracture générationnelle. Malgré l'apaisement économique et politique ressenti en Grèce, plus globalement, j'ai le sentiment d'une décennie perdue pour le pays.   

Les jeunes actifs ont payé un lourd tribut, nombre d’entre-eux n’ayant jamais été employés de façon stable. Et cela va perdurer. Les gouvernements peinent à prendre conscience de ce sujet dans leur politique. Il s’agit pourtant d’un enjeu essentiel pour que l’Europe s’inscrive pleinement dans la révolution technologique en cours dans le monde.Rémi Bourgeot, économiste.

La société grecque a-t-elle changé en huit ans structurellement ? 

R.B. : Il y a toujours un chômage de masse et on constate une fracture qui s'est agravée en particulier concernant les entrants sur le marché du travail. On a toute une génération qui a vécu une situation très particulière. C'est le cas d'ailleurs aussi en France dans une moindre mesure naturellement et dans le Sud de l'Europe. Les jeunes actifs ont payé un lourd tribut, nombre d’entre eux n’ayant jamais été employés de façon stable. Et cela va perdurer. Les gouvernements peinent à prendre conscience de ce sujet dans leur politique. Il s’agit pourtant d’un enjeu essentiel pour que l’Europe s’inscrive pleinement dans la révolution technologique en cours dans le monde.