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Les gilets jaunes à Paris le 17 novembre, récit d’une journée hors du commun

Par Martin Noda, Tristan Daul (21 novembre 2018)
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Récit avec photographies de Martin Noda

Ce matin, au début, à Porte Maillot il y avait très peu de monde. Selon l'information qui circulait il y avait, un peu partout, de petits groupes d’une vingtaine de personnes qui ne savaient pas trop quoi faire. Quelques voitures et motos passaient, avec des gilets jaunes, vers le Périf. Des gens avaient essayé de bloquer l'entrée au Bois de Boulogne, mais la police les en a empêchés.

On savait qu'à la Porte d'Auteuil ils/elles avaient réussi à bloquer la circulation, mais pas longtemps.

A la Porte Maillot il y avait une vingtaine de personnes, dont quelques militants FN, mais plutôt discrets. Il y avait aussi "le" manifestant aux grosses pancartes (Voltuan), habitué fidèle de toutes les manifs. Globalement ce n'était pas un groupe très à gauche. Vers 9 heures les choses ont commencé à changer petit à petit, le groupe essayant d'aller vers le Périf, mais il en a été empêché par les flics qui ont organisé une petite nasse, mais pas très hermétique. On pouvait sortir individuellement (surtout si on enlevait le gilet jaune), mais pas vers le Périf. Le gens ne comprenaient pas pourquoi ils/elles ne pouvaient pas manifester. La nasse s'est reformée à la Porte Maillot un peu plus hermétiquement. Rien ne se passait, mais toutes les caméras se posaient sur les grosses pancartes et sur le petit tête à tête des 20 personnes avec les policiers.

Ce rapport entre manifestant.e.s et police s'est reproduit à d'autres endroits. Un autre groupe d'une trentaine de personnes, a essayé, depuis le haut des Champs Élysées, de rejoindre la Porte Maillot, mais la police leur barrait le passage.

Le groupe a donc descendu les Champs Elysées, mais sur le trottoir, en traversant tous les 100 mètres, en attendant au feu rouge pour les voitures. Suivi de près par les CRS qui, dans l’ambiance bon enfant, laissaient faire.

Pourtant, très vite, une nouvelle nasse a été mise en place. La consigne était claire : si on enlève les gilets jaunes, on peux sortir de la nasse, individuellement. C’est alors que tout le monde décida de rejoindre la Porte Maillot.

Entre temps, à la Porte Maillot une bonne cinquantaine de personnes s'étaient réunies et bloquaient le Rond Point (avec l'aide des gendarmes qui bloquaient, eux seuls, l'Avenue de la Grande Armée).

Un peu plus loin Philippot parlait aux journalistes, entouré de 10 de ses acolytes, qui faisaient nombre pour les caméras. Les gens ont laissé Philippot dans son coin (mais certain.e.s l'ont quand même sifflé) pour continuer à manifester. Mais là aussi, les manifestant.e.s ont fini par être nassé.e.s et raccompagné.e.s vers le trottoir. Une bonne partie s’est alors décidée d'essayer de forcer le passage, pour aller vers les Champs, en invoquant leur droit de manifester. Ils/elles n'y sont pas parvenu.e.s, mais dans la confusion la plupart a réussi à s'échapper de la nasse.

Le groupe s'est réorganisé 20 mètres plus loin, bien qu’il ai été à nouveau empêché d'avancer. Là aussi, ils/ elles ont enlèvé leurs gilets jaunes et sont parti.e.s individuellement avant que la police ne les bloque à nouveau. Un manifestant s’est énervé face à la situation, et cela s'est terminé par un contrôle d'identité, avec un policier en civil sans brassard, qui protégeait le contrôle en menaçant de sortir son arme de sa veste.

Pour les personnes présentes, peu habituées aux manifs, la situation était choquante.

Peu après la situation s'est calmée et il y a eu une sorte de pause déjeuner.

Vers 13h, quelques groupes éparpillés se sont déplacés sur les Champs Élysées, sans savoir vraiment quoi faire. Le groupe qui est en haut des Champs, descend pour rejoindre celui qui est au milieu.

Quelques un.e.s veulent rejoindre le groupe d'en bas, qui est nassé. D'autres répondent « ceux d’en bas se sont faits gazer, il ne faut pas y aller » en proposant d'aller vers la Seine, seul chemin libre. Dans un premier temps, seulement deux personnes sont descendues en disant qu'on ne pouvait pas les laisser seul.e.s.

Pendant quelques minutes, les petits groupes sont restés isolés les uns des autres puis, quelques gilets ont remotivé les troupes en déclarant qu'il fallait rejoindre le groupe du bas, aux prises avec la police. Le groupe se divise alors : une partie reste, l'autre descend rejoindre le groupe nassé. Le petit cortège, hétéroclite, descend les Champs. Il serait très difficile de décrire ces groupes divers composés d'auto entrepreneurs, probablement de petits commerçant, de cheminots avec leur chasuble SNCF, des jeunes et des moins jeunes. Lorsque les groupes on réussi à se rassembler après s'être libéré de la nasse, la joie est palpable, mais aussi la colère et une certaine forme d’impuissance : que faut il faire ?

Aller à l’Élysée, à l’Assemblée, défiler dans la rue ? On ne sais pas trop mais il faut faire très vite. Les flics se montrent agressifs, collent au regroupement qui compte des centaines voire un milliers de personnes.

Face à la provocation policière, d’un coup, spontanément, c’est le débordement : des dizaines puis des centaines de personnes enjambent et escaladent le mobilier urbain pour contourner les flics et, au final, les nassent à leur tour !

Les quelques bleus, paniqués par cette foule qui les encercle sont obligés de reculer, pour trouver une sortie. Ils sont acculés, une chaîne de gilets jaunes se forme devant eux pour les protéger.

C’est ici qu’apparaît en acte le mélange hétéroclite de ce rassemblement : certain.e.s protègent la police, d’autres veulent en découdre ou, du moins, la faire fuir. Les autres manifestant.e.s leur lancent un fumigène, la police répond avec des lacrymos et là aussi, spontanément, entre les gens qui courent pour échapper aux gaz, certains se jettent sur les projectiles pour les repousser à coup de pieds.

On n'est pas loin de ce qu’on a pu voir dans certaines manifestions parisiennes en tête de cortège. Il n'y avait pas des médics, personne n'avait de Sérum phi. ni du Maalox pour calmer les effets de gaz, ni masques, ni lunettes de piscine. Mais tout le monde reste. Le cortège se reforme et prends la direction de l'Elysée, en essayant de couper par les jardins, dans un mélange de mots d’ordre divers « Macron Démission » « Police partout Justice nulle part » « Tous ensemble Tous ensemble ».

Des fumigènes, des torches sont allumées. C’est un joyeux bordel. C’est à quelques 50 mètres de l'Elysée que les CRS arrêtent le cortège et le gaze. Les gens reculent, pleurent sous les effets des lacrymos, et les flics avancent.

Il sera donc impossible d'arriver à l'Elysée par ce chemin. Mais le moral ne faiblit pas. Tout le monde reste. On essayera par un autre endroit.

Le cortège se dirige ensuite vers la Place de la Concorde en mettant systématiquement en travers de la route toutes les barrières qui leur tombent sous la main. Ce ne sont pas réellements des barricades, plutôt quelques mobiliers urbains mis ici et là pour bloquer la circulation.

Bien installés sur le toit d'un hôtel, quelques bourgeois nous regardent littéralement de haut, filmant ou photographiant le cortège insaisissable qui se déplace sous leur yeux. Très vite, on leur crie « payez l’ISF ! » avant d’entendre plusieurs « Vers l’Elysée ! ». Et ça file dans les petites ruelles, avec quelques motards en tête de cortège, foule de gilets réclamant la suppression des taxes au milieu des magasin Cartier, Gucci et Cie exposant dans leurs vitrines des vêtements à plus de 5000 euros.

Le cortège est non violent, mais on entends ici et là que "quand même, on se servirai bien dans les vitrines pour aider à finir le mois". Ça crie a tue tête « Macron démission » (sûrement le mot d’ordre le plus repris de la journée). Oui, une Marseillaise est chantée et il y a un ou deux drapeaux bleu blanc rouge. Comment pourrait-il en être autrement avec des participants aussi divers et alors qu’aucune organisation du mouvement ouvrier n’a pris officiellement part à ce mouvement ? Le slogan « Macron démission ! » est de faible portée sans proposer d'alternative politiquemais, dans sa grande simplicité, il exprime clairement le profond rejet de Macron et sa politique.

Le périmètre de l’Elysée est quadrillé. La police a bloqué la rue juste devant l'ambassade britannique.

On entends des «  La police avec nous ». C’est dur a entendre, mais il faut aussi reconnaître que pour une très grande partie de la population et particulièrement de la population présente ici, c’est une première manifestation. Ce ne sont donc pas des militants aguerris qui ont subi les matraquages, les gazages, et les gardes à vue. En 2016, lors des premières manifestations contre la loi travail, c’est la violente répression policière lancée par le gouvernement Hollande/Valls qui a conduit des milliers de jeunes et de travailleurs/euses à entonner « Tout le monde, déteste la police ! », ne l’oublions pas.

Le cortège parisien s'est donc trouvé stoppé, provoquant une certaine incertitude. Que faire ? Retourner sur ses pas et rejoindre d’autres petits groupes ? Essayer de forcer le barrage? Certains choisissant cette option, d’autres décident de retourner Place de la Concorde.

Dans un premier temps, c’est flou et des petits groupes déambulent un peu partout. Puis les divers groupes ont fait masse et de nouveau, des barrières sont saisies pour bloquer la circulation. C’est l’objectif : on est là pour bloquer. Cela a réussi en partie avec la mise en place de barrages filtrants. Les automobilistes qui mettent un gilets jaune peuvent passer, les autres non. Les grosses bagnoles sont la cible privilégiée des nouveaux maîtres autoproclamés de la circulation. Alors oui, il y a une tension et oui, obliger quelqu’un a porter un gilets pour passer, ce n’est clairement pas la meilleure solution. Mais encore une fois, tout ceci est spontané, rien n’est prévu mais cela s'organise quand même. Le Rond Point bloqué, une voiture banalisée tous gyrophares allumés tente de passer en force : on entends « le gyro, il passe pas ! ». Une foule se presse devant la voiture, l’obligeant à rebrousser chemin. Ce mouvement est insaisissable, mais il est là.

On voit la police descendre les Champs, se rapprocher pour essayer de mettre fin au blocage de la Concorde. Il y a un peu moins de monde, mais beaucoup restent là quand même. On commence à voir quelques fachos ici et là, mais ils ne sont pas plus de 15 ou 20, et sont souvent isolés. Après une marseillaise assez suivie, pendant laquelle de nombreux poings sont brandis, un cortège essaye de passer par la rue Boissy d'Anglas. N'arrivant pas à passer la ligne de CRS, le groupe retourne Rue Royale et fait une barricade en utilisant le matériel du chantier d'à côté. On retourne vers la Madeleine et vers l'ambassade britannique. On est quand même assez nombreux, mais on est à nouveau stoppés, et cette fois-ci copieusement gazés. La police avait été « trop tolérante » jusque là. Car ce n'est pas la même chose de taper sur les gilets jaunes que de taper sur des étudiant.e.s, des lycéen.ne.s ou sur un cortège de tête. Pour ces derniers la répression a été bien plus forte... La fumée dans cette petite rue devient insupportable. même avec un masque, c'est très dur. Pourtant, bien que la foule recule, elle ne part pas. La police avance alors, pousse avec les boucliers : elle dois arrêter la manif, mais sans interpellations, sans matraquage.

De retour à la Rue Royale, des gendarmes nous attendent. Au mégaphone, ils demandent de monter sur les trottoirs « s'il vous plaît » et « merci ». Les habitués de manifs n'en revenaient pas. « Quand ils veulent, ils peuvent être polis ». Après trois sommations – seul.e.s les militant.e.s expérimenté.e.s savaient de quoi il s'agissait et l'expliquaient aux autre – la police avance pour disperser le rassemblement

En fin de journée, quelques regrets sont exprimés car la manifestation qui se disperse peu à peu n’a pas attiré les foules quand bien même quelques milliers de personnes étaient présentes. Que tirer de cette journée ? d’abord, qu’il ne s’agissait aucunement d’un raz de marrée de fachos. Comme on l'a dit Il y avait toutes sortes de gens des personnes âgées, des prolétaires, des jeunes. Aucune étiquette RN ou de groupuscule d’extrême droite n’étaient visibles. En circulant, nous n’avons pas entendu de mots d’ordre anti migrants ou racistes. Bien sur, cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas eu. mais cela veut dire qu’il n’y avait aucun groupe hégémonique dans cette manifestation. En revanche il y avait une forte colère contre les riches, les taxes, Macron et son gouvernement. Bien sûr, une somme ne fait pas un tout. Participant à cette manifestation en tant qu’individus, nous n’avons pas pu nous exprimer politiquement pour mettre en avant une politique de classe, anticapitaliste, et écologiste. Nous n’avons pas pu défendre par exemple la suppression de ces taxes injustes et la nécessité d’augmenter les salaires, la nécessité de taxer les grands groupes pétroliers et de proposer un modèle alternatif aux énergies fossiles. Nous n’avons pu que suivre ce mouvement certes confus, mais potentiellement explosif et porteur. Une chose est sûre, cette journée a démontré une grande capacité des masses à la lutte et cette expérience leur sera sûrement utile pour la suite. Les révolutionnaires, au lieu de faire la fine bouche devant leur hétérogénéité, auraient du se joindre plus franchement à leur combat pour ne pas laisser l’extrême droite s'en emparer. Ils doivent être présents et actifs pour donner un cap à cette addition de colères. Bien sur ce qui a manqué lors de cette journée tant au niveau parisien que national, c’est une direction politique. Malheureusement les organisations du mouvement ouvrier se sont illustrées dans leur incapacité à l’être.

Espérons qu'elles finiront par démontrer qu’elles sont vraiment du côté des travailleurs et des travailleuses en lutte.

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