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    Hommage à Kendal Breizh

    Par h. Hogir ( 8 février 2019)
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    Il y a un an, l'armée turque envahissait le canton d'Afrîn. Attendue depuis longtemps, cette invasion confirmait les craintes quant aux intentions de l’État turc. Les YPG, équipés d'armement soviétique1, ne pouvaient espérer résister à la deuxième armée de l'OTAN. Erdoğan promettait de prendre Afrîn en six jours ; il lui en fallut soixante-trois pour venir à bout de la résistance des YPG. Pendant soixante-trois jours, une milice populaire tint tête à l'une des armées les plus puissantes de la région. Seuls les bombardements massifs, contre lesquels il n'est pas de contre-mesure efficace, eurent raison de la résistance des YPG.

    Parmi le nombre des combattants tués par l'armée turque et ses supplétifs djihadistes, se trouvaient des Kurdes, défenseurs de la première heure de leur révolution. Des Arabes, venus des territoires récemment libérés du « Califat . D'autres, rescapés de la véritable Armée syrienne libre et héritiers authentiques de la révolution syrienne de 2011. Enfin, à leurs côtés, des internationalistes venus se battre dans les rangs des YPG. Parmi eux, se trouvait le désormais martyr Kendal Breizh, tombé sous les bombes de l'armée turque le 10 février 2018.

    ***

    Kendal Breizh était arrivé au Rojava en 2017, avec l'intention de défendre le Rojava contre ses ennemis. L'ennemi existentiel d'alors s'appelait Daech ; c'est contre lui que Kendal Breizh fit ses premières armes. Ayant rejoint le Tabûr international des YPG2 à l'été 2017, c'est dans cette unité que Kendal Breizh fut formé et fit ses premières armes. Opérateur au lance-roquette RPG-7, c'est dans les derniers jours de la bataille que Kendal eut l'occasion de tirer sur ce qu'il restait du « Califat ». À la fois fier d'avoir apporté sa pierre à l'édifice, et déçu d'être arrivé bien tard, Kendal Breizh put une seconde fois affronter l’État islamique dans la région de Deir-Ez-Zor.

    Grande oubliée des médias occidentaux, qui avaient décrété un peu vite la défaite de Daech à la chute de Raqqa, l'opération au nord de Deir-Ez-Zor fut pourtant l'une des plus meurtrières, et de loin la plus longue qu'eurent à endurer les FSD. Kendal Breizh y participa à plusieurs opérations, avec cette minutie et cette exigence vis-à-vis de lui-même qui le caractérisaient. C'est là que nous surprit la nouvelle de l'invasion turque. C'est là que, sans l'ombre d'une hésitation, Kendal Breizh répondit présent à l'appel des YPG.

    Bien des volontaires, au pied du mur, refusèrent d'aller à Afrîn, sous des prétextes plus ou moins bons. C'est, paraît-il, dans l'adversité que l'on connaît ses vrais amis. Kendal était à n'en pas douter un ami du Rojava.

    Difficile de décrire l'enthousiasme qui était le sien à son départ pour Afrîn. Certains faisaient profil bas, craignaient les éventuelles conséquences légales de leur engagement contre un État de l'OTAN. Kendal clamait haut et fier sa rage d'en découdre avec les envahisseurs. En révolutionnaire conséquent, il voyait dans une armée de l'OTAN, quelle qu'elle fût, une armée ennemie.

    Kendal est tombé. Parti comme opérateur au lance-roquette en opération, à Cinderês, sa position a été détruite par une frappe aérienne turque quelques heures plus tard. Sa dépouille n'a pas été retrouvée, sous les décombres, et ne le sera sans doute jamais. Il s'agit du lot de la plupart des combattants, Kurdes, Arabes comme internationalistes. Les démarches de familles d'internationalistes3 en ce sens n'ont rien donné : retourner les dépouilles de « terroristes » étrangers à leurs familles est le dernier souci de l'État turc.

    Il ne m'a pas été donné de connaître Kendal dans des circonstances « normales ». Je n'ai jamais connu Olivier, le militant libertaire et indépendantiste breton. Aussi ne puis-je parler que de Kendal, l'internationaliste des YPG, le combattant trempé dans les combats de Raqqa, Abu Hammam et Afrîn.

    Sous ses airs affables et sa gentillesse parfois énervante, Kendal avait la rage. Une rage de combattre, d'abord. Non qu'il fût de ces « Rambos », hélas légion dans les pays en guerre et contre lesquels le Rojava n'était pas immunisé. Mais les exactions des bandes de Daech lui étaient d'autant plus insoutenables que le projet émancipateur porté par les YPG lui apparaissait comme une forme d'aboutissement de son combat politique. Se battre au Rojava n'était pas, pour Kendal Breizh, une rupture avec son passé, mais, au contraire, la continuation de son combat politique.

    Une rage d'apprendre, ensuite. D'apprendre la langue de ses camarades. D'apprendre d'un mouvement qui a porté sa révolution jusqu'à une étape aussi avancée. Certains s'évertuent à « corriger », de très loin, les erreurs des YPG. D'autres, plus modestes, cherchent à participer à leur combat. À les rejoindre, malgré les éventuelles réserves, pour apprendre d'eux. Kendal était de ces derniers.

    Kendal, enfin, était d'une relative discrétion et, à la différence d'autres, se refusait à fanfaronner sur son engagement. Jamais il ne s'adonnait au mensonge auto-promotionnel, à l'enjolivement ou l'exagération de son rôle sur place.

    Perdre un camarade au combat est toujours un coup difficile à encaisser. Cela peut amener certains à douter de la justesse de leur combat. À se demander si cela « en vaut la peine ».

    Les exactions quotidiennes des djihadistes et de l'armée turque, la substitution de la population kurde par des Arabes jugés plus fiables, les tortures dans les prisons secrètes, le commerce des enlèvements, les viols, l'enfermement des femmes… On peine aujourd'hui à croire, quand on voit ce qu'est devenu Afrîn, ce qu'était cette ville il y a tout juste un an.

    Alors oui, combattre à Afrîn contre l'armée turque était un choix juste. Le seul choix possible. Et cela en valait la peine.

    ***

    Je me trouvais en Syrie lors de la première invasion turque, à Cerablûs, en août 2016. Que l'armée turque fût intervenue, après des mois de menaces prises avec plus ou moins de sérieux, ne devait rien au hasard. La Russie, prête peu avant à en découdre avec Erdoğan, venait de s'aboucher avec son ennemi d'hier. Les cantons d'Afrîn et de Kobanê ne devaient pas être connectés : ainsi en avait décidé Erdoğan, avec la bénédiction de ses tuteurs américains4.

    Plus tard, en avril 2017, un coup de poignard fut porté dans le dos des YPG. Alors que les YPG étaient aux portes de Raqqa, l'armée turque lançait un raid aérien contre la colline de Qereçox, lieu de résidence de l'état-major YPG. Vingt-quatre combattants et combattantes furent tués. L'opération échoua néanmoins à décapiter les YPG qui poursuivirent leur assaut contre le « Califat ».

    L'invasion d'Afrîn confirma que l’État turc ne se contenterait pas de « confiner » les YPG à leurs cantons d'origine. Erdoğan dévoila son intention de « nettoyer » le Nord de la Syrie des « terroristes » YPG, sur l'intégralité de sa frontière.

    Aujourd'hui, les marchandages les plus crasses se trament dans le secret de la diplomatie. La guerre civile syrienne semble toucher à sa fin et « l'acte final » se profile. Le retrait des troupes américaines, déjà amorcé, n'est sans doute plus qu'une question de mois. Ragaillardi par ce retrait aussi soudain qu'inattendu, Erdoğan promet d'en découdre avec les YPG honnis.

    Les « escarmouches » se multiplient. Des tirs sporadiques ont lieu, sans logique apparente, si ce n'est de laisser planer l'incertitude sur le lieu et la date d'une attaque désormais hors de doute.

    Ce retrait n'est pas une trahison de la part des États-Unis ; c'est la continuation d'une politique dictée par leurs intérêts d'État. Et qui ne sont guidés ni par l'honneur, ni par la gratitude, ni même par la constance. Le temps où les intérêts géostratégiques des États commandaient des visions à long terme est révolu. Les contingences locales font et défont les ententes militaires, sans continuité et sans logique, interdisant toute alliance dans la durée.

    La collaboration entre les YPG et les États-Unis n'aura été que purement tactique. La divergence de points de vue, l'incompatibilité entre deux projets politiques irréconciliables excluaient de fait toute alliance stratégique. Ceux qui, hier, affirmaient le contraire, seraient aujourd'hui bien inspirés de faire amende honorable.

    ***

    D'aucuns s'enthousiasment aujourd'hui sur l'étendue des territoires tenus par les YPG, se plaisent à s'illusionner sur leur puissance ou sombrent dans le mythe, tenace, de l'invincibilité du faible contre le fort, de la supériorité intrinsèque de la guérilla sur l'armée régulière. Enfantillages et illusions dangereuses, car les YPG et les acquis de la révolution n'ont jamais été aussi menacés qu'aujourd'hui. L'État turc n'est pas Daech, et les combats à venir seront d'autant plus âpres que les YPG ne disposent plus d'allié de poids. Le régime syrien se délecte, de son côté, à l'idée de réintégrer les territoires majoritairement kurdes à la « République arabe de Syrie », une et indivisible.

    Les YPG sont, au regard des Occidentaux, un « allié » de plus en plus superflu, de plus en plus compromettant. Même si, dans l'absolu, il serait préférable aux impérialistes de conserver une Turquie alliée et les YPG côte-à-côte. Réduits à l'indécision face à leurs propres contradictions, les impérialistes tentent par de molles invectives de ménager la chèvre et le chou. Les « menaces » sur une potentielle « dévastation » de la Turquie n'ont qu'une portée dissuasive et ne sauraient être prises au sérieux. À l'heure du choix, c'est vers la Turquie, son marché gigantesque et son poids géostratégique que balancera le cœur des impérialistes, américains comme français.

    Affronter la Turquie ne sera pas, pour les YPG, une rupture, mais la continuation logique de leur combat. Pour la liberté des Kurdes à disposer d'eux-mêmes, à parler leur langue et à administrer leurs affaires comme ils l'entendent. Hier, contre le « Califat » ; aujourd'hui, contre l'OTAN. Soutenir les YPG contre l'État turc ne sera pas non plus, de la part des internationalistes, une rupture, mais une preuve de conséquence. Même si cela signifie la fin de la relative clémence dont les pays occidentaux ont pu faire preuve à leur endroit.

    La surveillance accrue et les répressions qui s'abattent actuellement sur les anciens volontaires internationalistes, en Europe, s'inscrivent dans cette logique. Les YPG ne sont plus des alliés. Ils n'affrontent plus l'incarnation caricaturale du fanatisme religieux, mais un pays allié et puissant. Ceux qui se battent ou se sont battus dans leurs rangs sont désormais suspects de « radicalité ».

    Que les États-Unis partent de Syrie ! Ce n'est pas aux révolutionnaires de pleurer leur départ ! Resteront ceux qui auraient dû être les premiers soutiens, les défenseurs naturels de la révolution en cours dans le Nord de la Syrie. Les révolutionnaires de tous pays.

    C'est là le sens du sacrifice de Kendal Breizh. Qu'au-delà des accords tactiques, inévitables dans toute guerre révolutionnaire, ce n'est, au final, que sur ses camarades de combat que l'on peut compter indéfectiblement. Ceux dont on partage les mêmes objectifs stratégiques : la révolution, mondiale, la destruction du capitalisme, l'avènement d'une société socialiste.

    Şehid namirin! Les martyrs ne meurent jamais ! Les martyrs peuvent bien être « décédés », physiquement, ils n'en continueront pas moins à « vivre » à travers leurs actions, comme source d'inspiration, et à travers nous, lorsque nous poursuivons le combat pour lequel ils sont tombés.

    Kendal Breizh est ainsi vengé, chaque jour. Pas une semaine ne passe sans que les Forces de libération d'Afrîn ne s'en prennent aux occupants et à leurs larbins recyclés en ASL. Pas une semaine ne passe sans que les leurs ne tombent sous les balles de la résistance d'Afrîn, plus vivante que jamais.

    Adieu camarade ! Une année difficile s'est écoulée depuis ton sacrifice que nous n'oublions pas. Ton exemple continuera à nous inspirer dans tes combats que nous poursuivrons, sans relâche, jusqu'au bout, et quel qu'en soit le prix !

    Kenavo kamalad!

    Bevet an dispac'h!

    Her der Efrîn, her der berxwedan, her der şoreş!

     

    1L'armement moderne livré aux YPG par la coalition occidentale l'a été dans le cadre de la lutte contre Daech et n'est donc pas parvenu jusqu'à Afrîn (à l'exception de quelques armes légères, comme des fusils M16 ou des caméras thermiques). Les États-Unis ont, soucieux de ménager leur allié turc, toujours craint que l'armement occidental soit utilisé contre l'armée turque… comme ce fut le cas près de Jarabulus en août 2016, lorsque des missiles sol-sol américains furent utilisés contre des tanks turcs.

    2Le Tabûr international des YPG (Tabûra Enternasyonal a YPG-ê), créé en novembre 2016 sous le nom de Tabûr Antifasciste Internationaliste, était une unité militaire internationaliste. Composé exclusivement de volontaires internationalistes (communistes, anarchistes ou tout simplement humanistes), le Tabûr international des YPG était un tabûr « classique » ne se distinguant en rien des autres unités kurdes ou arabes, si ce n'est par l'usage interne de l'anglais.

    3Les mères des martyrs Anna Campbell et Haukur Hilmarsson notamment.

    4Lors d'une conférence de presse donnée en août 2016, Joe Biden déclarait, à une question sur le « couloir » devant relier Afrîn à Manbij : « No corridor. Period. »

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