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"Le bruit des avions" par Faïza Guène
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
http://www.bondyblog.fr/201611041716/le-bruit-des-avions-par-faiza-guene/#.WB2Glfl_NBd

Faïza Guène est une romancière et une scénariste française. Elle publie un texte bouleversant sur le sort de son compagnon arrêté deux jours avant leur mariage prévu le 1er octobre 2016. Résidant en France sans papiers depuis 9 ans, il a été contrôlé et placé en centre de rétention administrative. Il risque d’être expulsé et renvoyé vers l’Algérie.
Ne dit-on pas d’une menace qu’elle plane au-dessus de nos têtes ?
La menace plane en effet, elle plane comme un avion qui a l’arrogance de décoller.
Et le bruit des réacteurs qui ne cesse pas, devient obsédant.
Ce bruit, après 25 jours au centre de rétention, est devenu si familier qu’il pourrait presque reconnaître de quelle compagnie il s’agit, si familier qu’il pourrait dire exactement le nombre de passagers qui sont assis à l’intérieur, qu’il pourrait même savoir si l’un d’entre eux n’a pas attaché sa ceinture, qu’il pourrait deviner dans quelle rangée est le bébé qui pleure.
Ce bruit qui devient la bande originale d’un échec. Neuf ans sur le territoire français. Neuf ans pour rien. C’est ce qu’il répète souvent. Neuf ans dans l’air, comme les avions.
Et moi, sans aucun doute, je préfère les oiseaux aux avions, ils se contentent de répéter leurs fascinantes chorégraphies, je pourrais les regarder des heures ces nuées d’oiseaux qui virevoltent modestement. Sans lassitude, ils dansent dans le ciel, qu’il soit tourmenté ou paisible, les oiseaux dansent mais ne nous reprennent pas ceux qu’on aime.
Le bruit des avions, je l’entends aussi, au téléphone, quand il essaie de me parler, s’il n’a pas la voix qui tremble, si le réseau nous le permet, s’il est d’humeur à me faire croire, à se faire croire, qu’il sera bientôt libre, et qu’il marchera dehors, à côté de moi, comme avant.
Il suffit qu’il parle à quelqu’un, qu’on libère untel, qu’on annonce l’arrivée de nouveaux migrants à qui il faudra bien faire de la place, que l’avocat dise qu’il y a une nouvelle chance, même toute petite, car il suffit de ça, il suffit de rien pour se mettre à croire encore un peu.
Je ne peux m’empêcher de lever les yeux au ciel pour assister quelques secondes au ballet incessant des décollages et des atterrissages. C’est que le ciel est vaste. Le centre de rétention du Mesnil Amelot est derrière Roissy, à côté de l’aéroport, trop près de la fureur des engins et de leur bruit assourdissant.
Quand je vais lui rendre visite, plan vigipirate oblige, je me gare loin, alors je dois longer des murs et des grilles d’où surgissent des chiens méchants tels qu’on peut les imaginer, molosses crispés et agressifs dont la seule ambition est de m’aboyer au visage au moment où je passe pour me faire sursauter.
Souvent ralentie par le poids d’un sac de vêtements propres, je marche le long de cette route bordée d’arbres aux feuilles rougissantes, comme pour me rappeler que l’automne arrive timidement. Car j’oublie que les jours passent, en ce moment ils se ressemblent, comme se ressemblent les visites, les fouilles, les palpations, les robes des avocats et les déceptions de voir tous nos recours rejetés. La musique des avions est entêtante.
Après tout, c’est quand même pas un crime. Pas de papiers. C’est quand même pas si grave. On oubliait cette histoire de papiers. On y pensait plus beaucoup. On oubliait parce qu’on vivait bien, on vivait quand même. On oubliait que les boulots n’étaient pas déclarés, qu’on avait le trac d’un contrôle, que les vacances à l’étranger, c’était sans lui, on oubliait que l’Algérie, ça faisait longtemps. Et qu’en vérité, ce ne sont pas des papiers qui lui manquaient, mais les yeux de sa mère, et surtout la fierté qu’il allait y lire le jour où on descendrait ensemble, après notre mariage civil. Parce qu’on se disait que ça résoudrait tout. On pensait que c’était qu’une histoire de temps. On avait une date : le 1er octobre, ce devait être le 1er octobre à 15H00, le début du mois, le début de tout, d’une vie différente. On avait aussi acheté les alliances, le costume, la robe et la tenue de notre petite demoiselle d’honneur, qui a bientôt 6 ans et à qui ça ne convient pas comme réponse « il ne peut pas rentrer à la maison parce qu’il n’a pas de papiers ».
Elle l’appelle Abi, ça veut dire « papa », c’est pas rien, et ces derniers mois, la nuit quand elle avait soif, c’est lui qu’elle réveillait pour qu’il lui apporte de l’eau. La première fois que c’est arrivé, j’étais émue, ça voulait dire beaucoup pour nous.
C’est d’un deuxième papa dont ma fille est privée pour une raison qu’aucun adulte au monde ne lui fera trouver juste. Car il n’y a rien de juste à briser une famille qui a pris le temps de se (re)construire.
« Maman ? Il rentre quand Abi ? »
Je sais pas, bientôt, c’est pas certain, peut-être pas, peut-être même qu’on l’expulsera pendant que tu seras à l’école et que tu ne pourras même pas lui dire au revoir. Peut-être qu’au même moment, comme tu es une petite fille rêveuse, tu seras en train de suivre des yeux la ligne blanche que tracera dans le ciel brumeux du mois d’octobre l’avion dans lequel ton « abi » est menotté et escorté par des policiers.
Lui, il refuse de l’accepter cette manière déshonorante d’être reconduit à l’endroit que l’administration française a jugé être « chez lui », mais chez lui, il le sait, pour nous trois c’est évident, c’est « chez nous », c’est la maison, là où on était heureux ensemble depuis deux ans.
Notre mariage devait avoir lieu le 1er octobre, et il a été contrôlé le 28 septembre. Deux jours avant. Deux jours à peine. Le destin. Vraiment, je ne vois pas autre chose. J’aurais pu dire l’ironie, mais ce n’est pas tout à fait ça, car la vraie ironie c’est que devant les policiers du commissariat de Saint Denis, en garde à vue, il a parlé de ce bonheur à venir, de cette date, de ce mariage qui se préparait. Il a dit ça parce qu’il était sûr que ça aiderait.
Alors, évidemment, il a suffi d’un coup de fil à la préfecture, puis d’un coup de fil à la mairie, comme ça, pour vérifier.
Alors c’est confirmé, il a dit vrai, ce mariage doit bien avoir lieu, et dans ce dossier de mariage, il y a bien ses documents d’identité, sa carte nationale algérienne, tout ce qui permettrait de l’identifier officiellement, de s’adresser au consulat algérien pour obtenir un laisser passer, de le mettre dans un avion, de décider à sa place ou est son « chez lui ».
Il a parlé du mariage, naïvement, pour qu’ils comprennent, qu’ils sachent. Car tout le monde sait, tout le monde comprend qu’on ne sépare pas les gens qui s’aiment.
Ce qui est fou, c’est qu’il n’a jamais pris l’avion de sa vie. Il est arrivé, en France, il y a neuf ans, légalement, Oran-Marseille dans un grand Ferry. Peut-être entend-on plus de compassion dans le bruit des vagues que dans celui des avions.
Faïza GUENE




