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Lettre ouverte à ceux qui préparent la grève à la SNCF
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
Par Thomas Guénolé,
Politologue et essayiste. Coresponsable de l’école de la France insoumise. Auteur de : Antisocial(Plon).
Chers cheminots,
Je vous écris cette lettre ouverte pour vous dire que vous n’êtes pas seuls dans votre combat. Hommes ou femmes, salariés du privé ou fonctionnaires, employeurs ou employés, jeunes ou vieux, actifs ou retraités, nous sommes des millions – plus d’un Français sur trois d’après les derniers sondages – à vous soutenir et à partager, d’avance, votre combat dans la « bataille sociale du rail » qui s’annonce.
Nous sommes conscients de ce qui se joue dans la réforme annoncée de la SNCF. Service public après service public, c’est toujours le même engrenage. D’abord des normes sont dictées par la Commission européenne pour transformer un service public en grand marché. Ensuite le service public étatique visé est transformé en entreprise publique : c’est présenté comme un simple « changement juridique » mais en réalité, c’est le début de la fin. Car dans la foulée, parce que les traités européens interdisent qu’une entreprise soit en monopole, le secteur est « ouvert à la concurrence » : concrètement, de grandes firmes s’installent en oligopole, pour se partager ce nouveau marché en position de rente, sur le dos des consommateurs. C’est ce qui est arrivé hier à la téléphonie avec France Télécom, ou à l’aviation civile avec Air France. C’est ce qui est en cours avec La Poste. Maintenant c’est votre tour, pour transformer le rail en grand marché, là encore livré à un oligopole de grandes firmes privées sur le dos des consommateurs – nous tous.
Du reste, contrairement à ce que prétend le gouvernement, le sort des lignes non rentables est joué d’avance : qui dit transformation en grand marché, dit course à la rentabilité. Et donc mécaniquement, inexorablement, suppression progressive des trains sur toutes les lignes non rentables. Cela ne fera qu’aggraver les fractures territoriales en enclavant encore plus les habitants de la « France périphérique ». La France d’en haut, celle qui vote Macron, s’en moque sans doute : les trains qu’elle prend, elle, seront maintenus.
Nous avons compris. Nous avons compris que c’est un nouvel épisode de la dynamique de pillage de nos services publics. A cet égard, le « bashing anti-cheminots » ambiant est une diversion : vous diaboliser, cela permet de ne pas parler de la démolition d’un service public du rail auquel des millions de Français sont attachés.
Nous ne sommes pas dupes du matraquage médiatique dominant qui vise à vous faire passer pour des privilégiés et des feignants. Votre régime de retraites est sans cesse montré du doigt. Mais par-delà la propagande, la contribution de l’Etat pour combler son déficit, 68% du total, est en réalité inférieure à ce qu’il verse pour les retraites des fonctionnaires dans leur ensemble : 75% du total. Il n’y a donc aucune raison de vous stigmatiser sur ce point, hormis le parti pris de chercher à vous diaboliser. Quant à vos fameux « privilèges », ce faux procès ne résiste pas à un examen sérieux. Il est en réalité rassurant que vous ayez des périodes de repos plus élevés que la moyenne : car sans cela, les voyageurs seraient mis en danger du fait de conducteurs trop usés pour être absolument attentifs. Votre salaire n’a rien d’anormal non plus, puisque vous gagnez 3.000 euros bruts mensuels contre une moyenne nationale à 2.900 : à peine plus, ce qui n’est pas choquant quand on sait que vous travaillez en horaires décalés ; souvent le weekend ; souvent les jours fériés. Quant à votre retraite, regardons concrètement l’âge réel auquel vous la prenez et non pas l’âge à partir duquel vous avez le droit de la prendre. Cet âge réel, c’est en moyenne 57 ans et demi, contre 58 ans pour la moyenne nationale. Là encore, rien de choquant. Quant à vos billets de train à tarif préférentiel, l’on peut simplement se rappeler qu’accorder un tarif préférentiel aux employés est une pratique banale, courante, répandue, dans de très nombreuses entreprises : alors pourquoi montrer cela du doigt dans votre cas si ce n’est, là encore, par parti pris de chercher à vous diaboliser ?
Accessoirement, n’est-il pas indécent de chercher à monter les salariés les uns contre les autres en allant fouiller qui a droit à quoi alors que pendant ce temps, les gouvernements successifs multiplient les gigantesques cadeaux à la minorité déjà richissime de la population ? « Diviser pour régner » : la ficelle est très vieille, bien trop grosse, et nous ne nous y laissons pas prendre.
Plus profondément, nous n’oublions pas ce que nous vous devons, à vous et à vos anciens. Quasiment à chaque grande bataille sociale, vous avez été en première ligne : non pas pour vos seuls intérêts, non pas pour des privilèges, mais bien pour nos droits sociaux à tous. Quelques exemples suffisent à le rappeler. En 1920, vos grandes grèves ferroviaires ont joué un rôle décisif pour que le patronat consente à appliquer la journée de huit heures pour tous les salariés : merci ! En Mai 68, vos grandes grèves ferroviaires, encore, ont joué un rôle décisif pour obtenir une augmentation spectaculaire des salaires de tous, ainsi que la conquête de grandes libertés syndicales : merci ! En 1995, vos grandes grèves ferroviaires, à nouveau, ont joué un rôle décisif pour mettre un coup d’arrêt au plan Juppé, dont les mesures menaçaient entre autres nos allocations familiales et l’accès aux soins pour tous : merci !
Nous nous souvenons. Vous avez le droit d’être fiers de tous ces combats que vous avez menés au fil des générations, pour nous tous.
L’histoire des batailles sociales du siècle dernier l’enseigne : aucun gouvernement ne peut sortir gagnant d’un mois de grève ferroviaire totale. Nous savons que ce sera dur pour vous. Très dur. Vous perdrez des journées de salaire les unes après les autres. Votre famille, vos enfants, auront à se serrer la ceinture pendant la longue épreuve. Vous endurerez l’hostilité d’une partie de vos amis, de vos proches, de vos fréquentations, qui vous jetteront leur colère à la figure parce que vous leur serez à portée d’engueulade. Vous serez confronté plus largement à l’exaspération de nombreux usagers, évidemment compréhensible : il sera souvent très difficile de leur faire comprendre, par le dialogue, que vous défendez notre service public à tous et donc le leur. Surtout, vous subirez le feu roulant humiliant de médias dominants qui vous traiteront en boucle de « preneurs d’otage » : le fait qu’il soit parfaitement infâme, dégueulasse, de vous mettre ainsi sur le même plan qu’Human Bomb ou que des terroristes djihadistes, ne les effleurera même pas.
À ceux d’entre vous qui se préparent à faire grève, nous disons donc : « Vous n’êtes pas seuls ». Tenez bon pour vos droits et pour notre service public. Tenez bon pour nous tous. Par millions, nous sommes d’avance de votre côté.




