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MEDIAPART ET LE ROJAVA, LA DGSI EN EMBUSCADE ?
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
https://lundi.am/Mediapart-et-le-Rojava-la-DGSI-en-embuscade
Dimanche 1er septembre, on découvrait une étonnante Une sur Mediapart. Sous l’onglet « terrorisme » on pouvait découvrir la nouvelle angoisse des services de renseignement français : Ces revenants du Rojava qui inquiètent les services de renseignement. L’article signé par les journalistes Matthieu Suc et Jacques Massey a immédiatement soulevé la polémique sur les réseaux sociaux tant les informations révélées et le vocabulaire choisi semblaient tout droit sortis d’un mauvais rapport de la DGSI. Nous publions ici une tribune de Corinne Morel Darleux, elle aussi « revenante » de deux missions au Rojava, et qui dit sa stupéfaction. Nous publierons demain un second article qui démontrera que certaines des informations révélées par le site d’investigation préféré des français s’avèrent inexactes et non vérifiées.
Elle fait froid dans le dos, cette Une sur les « revenants du Rojava », entre radicalisation et film de zombie. Et cette photo hérissée de kalachnikovs, ce chapo indiquant que "certains d’entre eux voudraient passer à l’acte en France" ! On se souvient du JDD et ses fameuses boules de pétanque hérissés de lames de rasoir sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, dont il sera d’ailleurs beaucoup question dans l’article. On frémit.
Soulagement, on apprend assez vite - pour ceux qui dépassent encore les titres - qu’il s’agit en réalité d’une "douzaine d’individus", dont "l’inexpérience militaire [a conduit] à les affecter en priorité à des travaux d’aménagement et de terrassement", et qui n’auraient pas pensé, une fois en Syrie, à communiquer sur des applis cryptées. Sérieux. On y apprend ensuite que le tir sur l’hélicoptère de gendarmerie lors de l’expulsion à Notre Dame des Landes, mentionné dans ce chapo saisissant, est en fait une fusée éclairante. Nul besoin au demeurant d’être un "vétéran du Rojava" pour manier une fusée éclairante, une rapide recherche indique qu’elles sont vendues sur Internet pour les "soirées illuminées, fêtes nationales, départ en retraite, événements, fiançailles, mariage, baptême". Mais surtout, on parle beaucoup dans cet article de "pré-terrorisme", ce concept étonnant popularisé par le film Minority Report, pour ensuite reconnaitre qu’en fait non, "on n’a pas l’impression que le tabou de la mort soit tombé". Nuance d’importance.
Et bien sûr pas un mot sur le contexte ni les motivations de ces personnes parties combattre Daech. Pas un mot sur les dizaines de milliers de Daechiens toujours prisonniers des forces arabo-kurdes dans le camp de al-Hol, autrement plus inquiétants et pour lesquels aucune aide internationale ne pointe le nez. Pas un mot sur les victimes de Daech et les camps de réfugiés. Ni sur la situation géopolitique avec la Turquie. Pis, l’article insinue que ces combattants français auraient même précipité la coopération de la France avec les services secrets turcs du MIT. Des propos infâmants et pour tout dire assez contradictoires. Comme si la DGSI avait besoin de ceux que l’article décrit comme une "poignée de jeunes révolutionnaires émus par les images de Kobane" pour se rapprocher de la Turquie, membre de l’Otan. Bref, pas un mot sur les tenants et aboutissants des combats que ces militants de l’"ultra-gauche" ont rejoint. Ni sur les dispositions prises récemment en Angleterre sous couvert d’état d’urgence pour emprisonner à leur retour les militants internationalistes qui se rendent en Syrie du Nord, quelles que soient leur activités, même civiles, là-bas. C’aurait été une information intéressante, parfaitement dans le sujet, dont peu de médias français ont parlé. Et en lien avec la répression policière et judiciaire des milieux militants dont Mediapart s’est pourtant beaucoup fait l’écho en France. Mais rien de tout ça. On nous livre un dossier à charge, clé en main.
Et pour mieux jouer l’effet de stupeur et faire masse ("tout en se gardant de dramatiser"), les auteurs n’hésitent pas à coller pêle-mêle dans le même article, sans en expliciter les liens, la ZAD, la lutte contre Vinci, le blackbloc et les réseaux libertaires, les gilets jaunes, Tarnac, et là-bas les combattants engagés dans la lutte contre Daech - comme l’armée française - et ceux de la Commune internationale, entièrement civile, dont le projet principal est de planter des arbres : https://makerojavagreenagain.org/ (voilà, ça fait des mois que je dis que c’est devenu une action subversive). A ce compte-là on se demande même pourquoi les auteurs n’ont pas poussé jusqu’à titrer sur les liens avec la Colombie, puisque deux militants d’ultra-gauche s’y seraient rendus. Le lien avec le Rojava ? L’article ne le dit pas. Pas plus qu’avec les locaux et véhicules incendiés en France, à part un laconique "croit savoir le haut gradé". Mais peu importe, on a là tout l’attirail de l’"ultra-gauche" fantasmée par la DGSI.
Il y aurait certes des articles d’investigation à faire sur le sujet, des témoignages à récolter, des analyses à pousser. Mais le ton lui-même discrédite tout le papier. Personne ne "joue" aux Brigades internationales. Je passe la mention de l’"improbable « brigade Henri-Krasucki »" : cet adjectif, sans doute destiné à faire ricaner le lecteur, traduit une méconnaissance inquiétante du rôle dudit Krasucki dans la Résistance et des actions de sabotage menées au sein des FTP-MOI (référence loin d’être anodine, et qui au demeurant aurait fait un article de fond particulièrement intéressant). Parler de femmes "affectées aux conseils populaires", dans un territoire où l’émancipation des femmes est l’objectif premier du projet politique, où les unités féminines de défense, les YPJ, ont fait la guerre "comme des hommes" (une des revendications de la Commune de Paris, là aussi ç’aurait produit un article intéressant)... Ecrire cela est inexact et insultant. Cet article n’est pas un article, mais une tribune. Elle aurait pu être publiée sur un blog de Mediapart, il s’y exprime de nombreuses opinions assez variées. Mais en Une du Journal, j’avoue mon incompréhension.
Tout ça n’est pas très sérieux. Mais qui le saura ? Ce qu’il en restera, en Une de Mediapart, c’est une espèce d’affaire Tarnac du pauvre, de JDD du Rojava. Il y a pourtant fort à dire sur la situation en Syrie du Nord et sur les questions de "sécurité intérieure", sur la résurgence de Daech, et même sur les milieux antifas, la dégradation des infrastructures matérielles ou la lutte armée. Mais jouer à se faire peur et exacerber la paranoia, comme si on n’avait pas assez de réels motifs d"inquiétude comme ça, donner du prêt-à-penser tout droit sorti des cartons de la DGSI, appauvrir la pensée... Le sujet mérite mieux que ça. La période mérite mieux que ça. Mais la complexité, visiblement, a fait long feu. Misère.
Nota Bene :
Je me suis rendue au Rojava deux fois en l’espace de quinze mois :
— Carnet du Rojava
— Dix jours en Syrie, entre guerre et révolution




