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"Le mouvement anti-passe sanitaire est peut-être notre dernier rempart face à l’autoritarisme"
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

Mathieu Slama, essayiste, analyste politique et enseignant au Celsa [École des hautes études en sciences de l'information et de la communication], analyse les fondements du mouvement anti-passe sanitaire.
Que ce gouvernement est prévisible ! Depuis l’émergence d’un front de contestation du passe sanitaire, le voici qui reproduit, à l’identique, la stratégie employée contre les gilets jaunes. Cette stratégie est simple : il s’agit de diviser, de diaboliser et d’hystériser, le tout dans un mépris de classe à peine voilé. Par la grâce de cet exercice de manipulation typiquement macroniste, voici les anti-passe sanitaires réduits à des antivax obscurantistes et complotistes.
Pire, selon les mots du porte-parole Gabriel Attal, les anti-passe appartiennent à une « frange capricieuse et défaitiste, très minoritaire, qui se satisferait bien de rester dans le chaos et l’inactivité ». On ne saurait être plus insultant et méprisant. Et comme ce fut le cas pour les gilets jaunes, le moindre dérapage violent, même ultra-minoritaire, est instrumentalisé et utilisé contre le mouvement dans son ensemble.
MOUVEMENT DE PLUS EN PLUS POPULAIRE
Construire une figure de bouc émissaire pour disqualifier un mouvement de révolte et remobiliser son électorat en vue de l’élection présidentielle de 2022 : cette stratégie est vieille comme le monde. Mais elle est dangereuse, parce qu’elle agit comme l’huile sur le feu et parce qu’elle vient remplir les rangs de tous ceux qui, désormais, manifestent le samedi contre le « passe de la honte ».
Ces manifestations sont difficiles à saisir, tant elles sont disparates politiquement, sociologiquement et culturellement. Il y a manifestement, dans cet « acte II » des gilets jaunes qui ne dit pas son nom, quelque chose qui va au-delà du mouvement qui a enflammé la France fin 2018. Il y a aussi un début de soutien populaire qui devrait inquiéter le gouvernement : d’après un récent sondage, 51 % des Français « comprennent les revendications » des manifestants anti-passe, et 40 % d’entre eux les « soutiennent ». Quant à leur ampleur, le ministère de l’Intérieur dénombrait environ 200 000 manifestants dans toute la France. Sachant qu’il faut vraisemblablement doubler ces chiffres et qu’on est en plein été, il faut s’attendre à ce que le mouvement prenne une autre dimension à la rentrée.
La popularité grandissante du mouvement et les revendications que l’on peut entendre dans les cortèges montrent bien qu’on n’a pas affaire à un simple regroupement d’antivax complotistes. Il y a là quelque chose de bien plus profond et de bien plus fondamental. La question du vaccin est secondaire. Évidemment, les antivax sont de la partie, et certains manifestants expriment leurs inquiétudes vis-à-vis du vaccin et de ses effets secondaires, vis-à-vis de la technologie utilisée et de ses contre-indications. Quoi qu’on pense du bien-fondé de ces inquiétudes, ne faut-il pas, d’abord, essayer de les comprendre et d’y répondre non pas par le mépris ou la haine mais par la science et le dialogue ? Mais encore une fois, le véritable enjeu de ce mouvement n’est pas là.
INQUIÉTUDES ET COLÈRES RAISONNABLES
Que disent tous ces manifestants, qui appartiennent aussi bien à la gauche qu’à la droite, à l’extrême droite, à l’extrême gauche, dans toutes les classes d’âge et opinions politiques ? Qu’il ne saurait y avoir, en France, de citoyens de seconde zone. Que le passe sanitaire, par la discrimination qu’il introduit dans le droit et les pratiques, est antinomique avec notre conception de la démocratie et de l’État de droit. Ils crient « liberté ! » et refusent que l’on subordonne celle-ci à des courbes et des taux d’incidence. Ils s’indignent que des salariés puissent être licenciés parce qu’ils ne sont pas allés se faire vacciner. Ils n’acceptent pas qu’un citoyen français puisse s’improviser agent de police et contrôler le passe d’un autre citoyen français.
Ils manifestent contre l’idée que l’état d’exception puisse devenir notre condition normale de gouvernement, contre l’idée que la société de contrôle et de discipline soit désormais notre horizon politique inévitable et indépassable, contre l’idée que nos allées et venues puissent être surveillées à l’aide d’un QR Code ou d’une application. Ils expriment leur colère contre un homme, Emmanuel Macron, qui décide seul, depuis le début de la pandémie, de mesures liberticides et discriminatoires insensées, qui accuse les non-vaccinés d’égoïsme et d’irresponsabilité et qui refuse tout dialogue et tout compromis.
Quoi de plus raisonnable que ces inquiétudes et ces colères ? Les macronistes n’ont de cesse de renvoyer les anti-passe au camp de l’irrationalité, mais n’est-ce pas eux, au contraire, qui sont les plus irrationnels dans cette histoire ? « Passe sanitaire ou confinement », martèlent-ils en permanence, comme si le confinement était la réponse inévitable au rebond épidémique, comme si le confinement n’était pas en soi une mesure totalement anticonstitutionnelle et donc inacceptable dans un État de droit.
« Le virus décide des libertés », récitent-ils en chœur, comme si le virus était un être pensant qui décidait de notre modèle politique et de nos libertés publiques, comme si le couvre-feu ou le confinement n’étaient pas des décisions qui relevaient exclusivement du pouvoir politique. Le passe sanitaire est le contraire de la rationalité politique. C’est une mesure gravissime qui ouvre la voie à une société dans laquelle n’importe qui, parce qu’il ne respecte pas certaines règles fixées arbitrairement, peut être déchu de sa citoyenneté. C’est ce monde-là que rejettent en force les anti-passe, et c’est pourquoi leur combat est juste et rationnel.
Le gouvernement a sous-estimé la portée symbolique et la rupture que représente le passe sanitaire, pensant qu’il en irait du passe comme il en est allé du confinement. Si la majorité des Français restent convaincus des bienfaits de l’ordre sanitaire, les choses changent et nul ne sait comment elles évolueront à la rentrée. Déjà, l’on voit le gouvernement tenter d’adoucir son discours, ce qui est le signe que son inquiétude est grande.
Voilà la leçon principale de toute cette affaire : lorsque les contre-pouvoirs traditionnels (opposition, Parlement, Conseil d’État, Conseil constitutionnel) ne jouent plus leur rôle, alors le dernier contre-pouvoir est la rue, ou plus exactement l’opinion publique et ses manifestations politiques. C’est pourquoi le mouvement anti-passe est si important : il est peut-être notre dernier rempart face à l’arbitraire et l’autoritarisme qui semblent, aujourd’hui, n’avoir aucune limite.




