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    Élections au Brésil : "la bataille sera terrible"

    Brésil

    Lien publiée le 29 septembre 2026

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    Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    Élections au Brésil : « la bataille sera terrible » - Contretemps

    Le 1er tour de l’élection présidentielle brésilienne aura lieu le 4 octobre prochain. L’historien et militant Valério Arcary décrypte les immenses enjeux de ce scrutin. Celui-ci met aux prises Luiz Inácio Lula da Silva et le clan Bolsonaro, autour de deux projets politiques et civilisationnels antagoniques.

    L’échéance sera décisive pour le plus grand pays d’Amérique latine, mais aussi pour l’ensemble du continent. Si treize candidat·es sont en lice, la bataille se jouera entre deux hommes, loin devant les autres dans tous les sondages : le président sortant, Luiz Inácio Lula da Silva, qui briguera un quatrième mandat à l’âge de 80 ans pour le Parti des travailleurs (PT) ; face à lui, le poulain de l’extrême droite, Flavio Bolsonaro, 45 ans, membre du Parti libéral (PL) et fils de l’ex-président Jair Bolsonaro (2019-2023). 

    Pour Valerio Arcary, qui vient de publier un ouvrage consacré à l’affrontement entre le « lulisme » et le « bolsonarisme », c’est un pays fracturé qui se rendra aux urnes. Il devra choisir entre un approfondissement des réformes démocratiques et sociales mises en œuvre par le PT, qui comporte toute une série de limites du point de vue de la gauche radicale, et le gigantesque bond en arrière promu par le clan Bolsonaro, soutenu par Donald Trump, Javier Milei ou encore Benjamin Netanyahu.

    Cet entretien a été réalisé par Guy Zurkinden pour Le Courrier, et publié le 28 août 2026. 

    ***

    L’élection présidentielle se jouera entre Lula et Flavio Bolsonaro. Peut-on indiquer une tendance, à six semaines du premier tour ?

    Valerio Arcary : Le résultat est totalement ouvert. Les sondages se succèdent à grande vitesse. Ils indiquent une nette avance pour Lula au premier tour. Mais au second, les deux candidats sont au coude-à-coude. Ce n’est pas étonnant, car le Brésil est profondément divisé. 

    Flavio Bolsonaro pourra s’appuyer sur une majorité des suffrages masculins, tandis que plus de 50% des femmes soutiennent Lula ; le président sortant [Lula] gagne le vote de la population noire et métisse, Bolsonaro celui des personnes qui se définissent comme blanches. Lula est très populaire parmi les travailleur·ses qui gagnent moins de 2 salaires minimaux (l’équivalent de 500 euros), Bolsonaro a la faveur des catégories de revenu supérieures ; Lula l’emporte chez les catholiques, Bolsonaro a l’adhésion des évangélistes, etc. 

    On retrouve cette fragmentation entre les différentes régions qui composent ce pays-continent de plus de 210 millions d’habitant·es. Lula et la gauche sont hégémoniques dans le Nord-est, Bolsonaro dans le Sud. 

    Dans ce contexte, comment s’annonce la campagne électorale ?

    La bataille politique qui se jouera dans les prochaines semaines sera décisive. Au Brésil, une campagne électorale est par définition imprévisible. Jusqu’ici, on a déjà assisté, au cours des derniers mois, à un scandale massif, impliquant Daniel Vorcaro, un banquier qui a financé la famille Bolsonaro ; à des accusations de viol contre le colistier de Bolsonaro, Alfredo Gaspar ; à l’ouverture d’une enquête policière contre le fils de Lula. 

    Et ce n’est que le début d’une lutte qui s’annonce à couteaux tirés, particulièrement en cas de second tour, très probable. Il faut rappeler que Jair Bolsonaro est en détention pour avoir tramé une tentative de coup d’Etat en janvier 2023, et que son camp politique est ivre de vengeance. Les événements climatiques liés au phénomène El Niño, qui s’annonce dévastateur cette année, pourront aussi jouer un rôle dans la campagne.

    Pour aller plus loin

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    L’embuscade néo-fasciste au Brésil

    Quels sont les programmes politiques qui s’affrontent ?

    Lula va défendre son héritage en le comparant avec le bilan calamiteux du mandat de Jair Bolsonaro, dont Flavio se réclame. Il mettra en avant ses succès dans la lutte contre la faim et la pauvreté, pour l’accès à l’éducation et aux universités, ainsi que le renforcement du système public de santé. Il s’appuiera aussi sur des conquêtes plus récentes, comme l’exemption fiscale pour les bas et moyens revenus – et, si elle est approuvée par le Congrès avant son élection, la réduction de la semaine de travail, une revendication historique du mouvement ouvrier. 

    Lors du lancement de sa campagne, Lula a annoncé un approfondissement des réformes, notamment en matière d’éducation. Il a insisté sur la centralité de la lutte contre les féminicides et défendu la souveraineté du Brésil. En parallèle, il a souligné le péril majeur que représenterait un nouveau mandat de l’extrême droite.

    Que défend Flavio Bolsonaro ?

    Il défend un programme à la Milei, attaquant l’Etat et promettant des coupes dans les dépenses publiques – ainsi qu’une baisse de l’endettement. En parallèle, il tentera de se poser en garant de l’ordre et de la répression : plus de pouvoir à la police, construction de prisons de haute sécurité, castration chimique des délinquants sexuels, etc.

    En matière de politique étrangère, son alignement sur Donald Trump est total. Bolsonaro entend notamment participer au « Bouclier des Amériques », cette coalition qui regroupe 18 Etats latino-américains sous l’égide du Pentagone. Au nom de la lutte contre le crime organisé, cette coopération favorisera l’ingérence militaire étasunienne sur le continent.

    Flavio Bolsonaro essaie de se présenter comme plus « modéré » que son père Jair, actuellement emprisonné. Est-ce plausible ?

    Non. Flavio s’inscrit dans la continuité du bolsonarisme, qui est un mouvement proto-fasciste. Son objectif est clair : s’attaquer à toutes les avancées démocratiques et sociales acquises après la fin de la dictature militaire, en 1984. 

    Cela implique des privatisations massives, des attaques contre les systèmes de santé et d’éducation publics, contre le système de retraites– et, demain, contre les programmes sociaux comme le « Bolsa Família » (programme de transfert de revenus introduit en 2003, qui a permis de sortir des dizaines de millions de Brésilien·nes de l’extrême pauvreté, ndlr).

    Imposer ce programme exige d’infliger une défaite historique à la gauche, aux syndicats et mouvements populaires, qui restent organisés et combatifs, ainsi qu’aux mouvements sociaux – féministe, LGBTQ+, écologiste, mouvement noir – qui ont connu un important renouveau à partir de 2013. Si Flavio est élu, il ira plus loin que son père, qui avait été freiné par la pandémie de Covid-19.

    Dans cette entreprise, le candidat peut compter sur le soutien d’une large majorité de la classe dominante brésilienne, qui éprouve un profond ressentiment contre Lula et le Parti des travailleurs. 

    Quel est le fondement de ce ressentiment ?

    Le PT a dirigé le Brésil de 2003 jusqu’à aujourd’hui, avec une interruption entre 2016 et 2022. Cette période a coïncidé avec deux transformations majeures.

    Pour la première fois dans l’histoire du pays, on a assisté à la consolidation d’un régime démocratique garantissant les libertés civiles et syndicales – et dans lequel la gauche peut participer aux élections en toute légalité.

    En parallèle, Lula a réussi à mener des réformes sociales réelles – malgré leurs limites. Même s’il reste un des pays les plus inégalitaires du monde, le Brésil est moins pauvre qu’il y a 25 ans. Le système de santé public, universel et gratuit, a été renforcé, même s’il reste fragile. Enfin, l’indexation des pensions au salaire minimum a permis de garantir une amélioration notable des conditions de vie à 41 millions de personnes arrivées à l’âge de la retraite. Il s’agit d’un changement majeur : dans les années 1980, l’espérance de vie était de 45 ans au Brésil.

    Mais aux yeux de la classe dominante, ces avancées démocratiques et sociales coûtent trop cher. A cela s’ajoute la profonde peur qu’éprouvent les capitalistes brésiliens face aux classes populaires. Cette bourgeoisie a en effet accumulé des privilèges extraordinaires fondés sur la surexploitation des travailleur·ses. A ses yeux, le fait qu’un ancien ouvrier métallurgiste soit devenu président représente une menace.

    Une majorité de la classe dominante veut donc en finir avec le « lulisme ». Cette élite est cependant elle aussi divisée : une partie d’entre elle votera pour Lula à contrecœur. Parce qu’elle est plus attachée à la démocratie, et qu’elle est consciente que la famille Bolsonaro représente le secteur le plus arriéré et brutal de la bourgeoisie brésilienne. 

    Selon les sondages, près de 40% de la population voterait pour Flavio Bolsonaro au deuxième tour. Comment expliquer un tel score, alors que le mandat de son père Jair a entraîné une explosion de la faim, un désastre environnemental et le décès de 700 000 Brésilien·nes durant la pandémie ?

    Le bolsonarisme a en effet une composante de masse. Il est majoritaire au sein d’une classe moyenne composée de petits propriétaires et commerçants, mais aussi dans certains secteurs de la classe travailleuse. Cette dernière est en effet profondément divisée. Parmi les couches les plus pauvres de la société, Lula bénéficie d’un soutien fervent, quasi-messianique. En revanche, une part significative des travailleur·ses touchant des revenus plus élevés et bénéficiant d’une couverture sociale votent à l’extrême droite.

    Comment expliquer ce vote populaire en faveur de la droite radicale ?

    Grâce à ses revenus plus élevés, cette couche de salarié·es a un accès plus grand à la consommation. Cela lui permet de contracter une assurance maladie privée et de mettre ses enfants dans des écoles privées, pour contourner les déficiences du secteur public. Ces travailleur·ses s’identifient plus à l’idéologie véhiculée par les classes dominantes. Une part d’entre elles et eux critique même les transferts sociaux dont bénéficient les plus pauvres.

    Au cours des dix dernières années, cette catégorie de la population a subi de plein fouet la stagnation économique et l’inflation, qui pèsent sur ses conditions de vie. Tout cela alimente un ressentiment contre le PT – attisé par une campagne omniprésente de la droite, qui accuse ce parti de corruption.

    A cela s’ajoute l’influence des églises néo-pentecôtistes, liées à l’extrême droite. Au Brésil, 27,5% de la population adulte s’identifie désormais comme évangélique. Le racisme structurel est aussi un élément d’explication important. 

    Quel est le rôle du racisme dans l’adhésion au bolsonarisme ?

    Le Brésil a été l’un des derniers pays au monde à abolir l’esclavage, en 1888. Alors que ce pays compte la plus grande population noire hors d’Afrique, celle-ci a été très longtemps condamnée à la misère. Cela a changé au cours des vingt-cinq dernières années, marquées par l’émergence d’une classe moyenne noire au Brésil. 

    Ce progrès est lié aux transformations économiques dans le pays. Mais il est avant tout dû à la politique des quotas mise en place par les gouvernements PT, qui a favorisé l’accès aux études supérieures pour les populations historiquement discriminées. Des personnes noires occupent désormais des postes de médecin, d’ingénieur·e, d’architecte, d’enseignant·e. Elles ont accès à la consommation, prennent l’avion, jouent un rôle central dans les novelas, etc.

    Cette évolution est inacceptable pour une fraction de la bourgeoisie et de la classe moyenne blanche, habituée à vivre dans des quartiers séparés, et à voir les personnes noires comme leurs employé·es domestiques. Ce racisme les amène à voter pour Bolsonaro.

    Comment la gauche peut-elle éviter une victoire de l’extrême droite ?

    Il n’existe pas de recette toute faite.

    On sait que l’élection se jouera en grande partie dans le Sud-est du pays, au sein du triangle stratégique composé par les Etats de São Paulo, de Minas Gerais et de Rio de Janeiro. La capacité de la gauche à s’imposer dans les capitales de ces Etats très peuplés sera décisive, pour contrebalancer son retard dans le reste de la région.

    Pour Lula, il sera aussi important d’accroître sa majorité au sein de l’électorat féminin. En parallèle, le candidat du PT doit continuer à s’adresser à sa base sociale, les électeur·ices pauvres, tout en tentant de surmonter les divisions de la classe travailleuse. Pour cela, il ne suffira pas d’invoquer son bilan : Lula devra aussi montrer sa volonté de se battre pour approfondir les réformes et garantir une vie meilleure aux Brésilien·nes.

    Autrement dit, il doit mener une campagne marquée à gauche. Et expliquer la menace qu’un nouveau mandat Bolsonaro ferait peser sur les droits démocratiques, économiques et sociaux durement conquis au cours des cinquante dernières années. Ce sont deux visions du monde antagonique qui s’affrontent. 

    La présidentielle au Brésil s’inscrit dans un paysage politique latino-américain qui a fortement changé… 

    Valerio Arcary: Sur tout le continent, les forces progressistes affrontent un contexte politique adverse. En 2025, l’extrême droite a remporté les élections présidentielles en Equateur et en Bolivie, ainsi que les législatives en Argentine. En 2026, les allié·es de Trump José Antonio Kast, Keiko Fujimori et Abelardo de la Espriella ont pris la tête du Chili, du Pérou et de la Colombie.

    Le 3 janvier, les Etats-Unis ont bombardé Caracas et séquestré le président venezuelien Nicolas Maduro et sa compagne Cilia Flores. Depuis, ils ont imposé leur tutelle sur le gouvernement de Delcy Rodrigues. En parallèle, Donald Trump impose un étranglement énergétique sans précédent à Cuba, réduite à l’agonie. Il met ainsi en pratique sa doctrine « Donroe », selon laquelle tout le continent américain doit être sous domination étasunienne.

    Ces évolutions s’inscrivent dans une tendance mondiale : l’extrême droite, marginalisée après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, dispose désormais de partis électoraux de masse, qui visent la prise du pouvoir.

    Dans ce contexte, peut-on craindre une intervention extérieure dans les élections brésiliennes ?

    Oui. Depuis plusieurs mois, Donald Trump multiplie les provocations et interventions contre le Brésil. 

    En juillet 2025, il a menacé d’imposer des droits de douane de 50% sur les importations brésiliennes aux Etats-Unis. Son objectif était alors d’empêcher la condamnation de Jair Bolsonaro. Il a ensuite reculé. Mais cet été, il a annoncé des taxes à hauteur de 25% et 12,5% sur près d’un quart des produits brésiliens. Son message implicite est le suivant : si Lula est élu, il y aura des représailles. Cela contribue à instiller la peur au sein d’une partie de la population.

    En cas de victoire de Lula, Flavio Bolsonaro contestera très probablement le résultat du scrutin. Et il est possible que Donald Trump se joigne à lui. Cela représenterait un changement majeur : en 2022, le président Joe Biden avait rapidement reconnu la victoire du candidat PT ; Jair Bolsonaro avait malgré tout planifié une tentative de coup d’Etat, le 8 janvier 2023, avec l’appui d’une partie du haut-commandement militaire. Avec le soutien de Trump, le danger qu’un tel scénario se répète est réel.

    Quant au président argentin, Javier Milei, les insultes qu’il a proférées à plusieurs reprises contre Lula indiquent qu’il veut aussi intervenir dans le processus.